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Guillaume Cizeron et Gabriella Papadakis

Cizeron-Papadakis - Quand la robe a tout gâché

Les Jeux olympiques. La médaille d'or à portée de main. Puis, au pire moment, le col d'une robe qui se détache sous les yeux du monde entier. « Pour bien saisir le tsunami qui s'est abattu sur nous, laissez-nous vous raconter comment tout a commencé. »

Un texte de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron

GABRIELLA PAPADAKIS : La musique commence. Je me mets à bouger. Je suis tellement nerveuse que je ne pense à rien. Je suis sur la glace à Pyeongchang, à mes premiers Jeux olympiques, accompagnée de mon partenaire et mon complice, Guillaume Cizeron. Je laisse mon corps me guider au rythme de la chanson Shape of You, d’Ed Sheeran.

Puis, l’impensable se produit. Ma robe se détache.

GUILLAUME CIZERON : Je l’ai sentie dans ma main. En fait, c’est ma main qui l’a détachée. Enfin, je crois... Je me suis dit : « Ce n’est pas possible que ce soit ça qui arrive, dans la danse courte en plus. »

Puis, tu oublies et tu fonces. C’est comme un pare-feu d’ordinateur qui bloque toutes les mauvaises pensées.

ELLE : Il n’y a pas une once de ma pensée qui s’est dit : « Peut-être que tu pourrais arrêter? Non. Tu n’as pas le choix de continuer. »

LUI : C’est seulement après que ça nous a réellement frappés. On était un peu sous le choc. C’était une autre malchance, un autre obstacle, hors de notre contrôle, qui se dressait en travers de notre but : l’or olympique.

Pour bien saisir le tsunami qui s’est abattu sur nous, laissez-nous vous raconter comment tout a commencé.


GABRIELLA : Été 2014, on déménage à Montréal.

Ça a été rapide pour nous de décider de venir s’installer au Canada. Notre entraîneur, Romain Haguenauer, avait choisi de se joindre à l’équipe de Marie-France Dubreuil et de Patrice Lauzon.

GUILLAUME : On a décidé de le suivre. En deux semaines, on avait déménagé.

C’était il y a cinq ans, juste après les Jeux de Sotchi, pour lesquels nous n’étions pas parvenus à nous qualifier pour la France.

Même si Marie-France et Patch, (c’est comme ça qu’on surnomme Patrice) n’étaient pas très connus comme entraîneurs à l’époque, la Fédération française des sports de glace avait un peu envie, je crois, qu’on aille voir ailleurs. Qu’on voyage et qu’on collabore avec d’autres entraîneurs.

ELLE : Dès la première compétition qu’on a faite, on a eu de très bons résultats. On a remporté, en Chine, le premier Grand Prix de notre carrière.

Montréal, c’est une ville où tu te sens très vite chez toi. Et ça parle français. On venait tous les jours à la patinoire avec les entraîneurs qu’on connaissait déjà. Marie-France et Patch avaient déjà fait nos chorégraphies auparavant. Plusieurs patineurs avec qui l’on s’entraînait à Lyon sont également venus ici en même temps.

Ç’a créé un cocon. On se sentait comme dans notre deuxième famille. Protégés et guidés par nos trois entraîneurs.

LUI : Sur la glace, tout fonctionnait. On a remporté en France notre deuxième Grand Prix, et l’on s’est qualifiés pour notre première finale où l’on a remporté le bronze. Puis, en janvier 2015, on a été sacrés champions du monde pour la première fois!

On a quand même été un peu surpris. Ç’a été une ascension fulgurante.

ELLE : Les gens s’emballent toujours avant nous. À partir de ce moment, ils ont commencé à nous dire qu’on pouvait remporter les Jeux olympiques. On se disait : « Ouais, ouais. Du calme! » Jusqu’au moment où l’on a commencé à y croire nous-mêmes.

En deux ans, on était passés d’illustres inconnus à un couple qui pouvait gagner les Jeux.

Les patins de Guillaume Cizeron et de Gabriella Papadakis.

Les patins de Guillaume Cizeron et de Gabriella Papadakis.

Photo : The Associated Press / Pavel Golovkin


GUILLAUME : Puis, les rumeurs ont commencé à circuler. Les champions olympiques de 2010 et médaillés d’argent en 2014, les Canadiens Tessa Virtue et Scott Moir, songeaient à revenir à la compétition.

GABRIELLA : Au début, ça me faisait rire. Je me disais : « Ça n’a aucun sens! Pourquoi reviendraient-ils? » Mais les rumeurs persistaient.

Et, un jour, quelque part en février 2016, nos trois entraîneurs nous ont invités à un brunch.

LUI : Marie-France, Patrice et Romain.

On savait déjà de quoi il s’agissait. Ce n’était pas confirmé, mais ça se sentait. Ils marchaient sur des œufs. Je crois que c’est Marie-France qui a pris la parole. Je ne me souviens pas de ses mots exacts.

ELLE : Ils savaient que ce n’était pas une bonne nouvelle à nous annoncer!

LUI : Je pense qu’ils anticipaient un peu une mauvaise réaction de notre part, chose qui n’est pas arrivée.

Ils ont été très bons pour nous amener les choses de façon sereine. Je pense que d’une part, ils avaient vraiment envie d’entraîner Tessa et Scott, car ce sont d’excellents patineurs. Et je pense qu’ils se disaient aussi que ça serait bon pour nous parce qu’à l’époque, justement, on survolait la compétition. On filait droit vers l’or olympique. Ça allait nous amener à nous pousser davantage et à progresser. Ce qui était vrai aussi.

ELLE : Bon. C’est sûr qu’on n’était pas ravis. Non seulement ils revenaient à la compétition, mais ils allaient débarquer dans notre école et travailler avec nos entraîneurs.

LUI : C’était mitigé. On est de fiers compétiteurs, et tant qu’à gagner, on veut gagner contre les meilleurs. On croyait qu’on pouvait le faire. Mais d’un autre côté, on se doutait bien que ça allait compliquer les choses.

ELLE : On n’aurait jamais demandé à Patch, Marie-France et Romain de ne pas prendre Tessa et Scott dans leur école.

Ce qui a été difficile, c’est qu’avant leur arrivée, il n’y avait aucun stress à l’aréna. C’était un peu comme une famille. On était tous amis et coéquipiers. Puis, Tessa et Scott sont arrivés et tout a changé.

C’est normal, ils venaient là pour s’entraîner, gagner, faire leur job. Ils en étaient à leur troisième cycle olympique et ils avaient déjà vécu une situation semblable, où ils s’entraînaient à la même patinoire que leurs grands rivaux, les Américains Davis et White.

LUI : On ne savait pas trop comment gérer cette nouvelle dynamique. Ce n’est ni leur faute ni la nôtre. C’était juste une réalité. À partir de ce moment-là, on venait ici et on était en compétition tous les jours. C’était une grosse charge émotive.

ELLE : L’ambiance n’a plus jamais été la même. Impossible de côtoyer ses rivaux, chaque jour, sans que ça bouscule un peu la routine.

Nous devions maintenant partager nos entraîneurs. On avait un peu l’habitude de se fier à eux, sans trop réfléchir. Alors que dans la mentalité nord-américaine, c’est différent. Nous avons dû faire preuve d’initiatives en engageant notre préparateur physique et en nous entourant de toute une équipe en qui nous avions à 100 % confiance. Bien qu’aujourd’hui, on valorise ça, on n’y était pas préparés à l’époque.

LUI : Mais on était prêts à se battre. Nous n’allions pas nous avouer vaincus aussi facilement.

Il y avait aussi des périodes de doute. Parce qu’il y avait forcément une espèce de triangle avec les entraîneurs faisant qu’à certains moments, on remettait en question la confiance qu’on pouvait avoir en eux. Que ce soit justifié ou non, on avait des craintes.

ELLE : On essayait de se protéger de toutes parts. On a fini par comprendre que la seule chose à laquelle on pouvait se fier entièrement, c’était notre couple.

Je crois que Marie-France et Patrice, tout comme Romain, ont tout fait pour rester à 100 % impartiaux. Eux aussi, j’en suis certaine, ont trouvé l’exercice particulièrement difficile.

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron à l'entraînement dans les mois précédant les Jeux de Pyeongchang, à Lyon, en France.

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron à l'entraînement dans les mois précédant les Jeux de Pyeongchang, à Lyon, en France.

Photo : AFP/Getty Images / AFP Contributor


GUILLAUME : Les deux années qui ont marqué le retour de Tessa et Scott et qui nous ont menés vers les Jeux de Pyeongchang ont été très chargées sur le plan émotif et compétitif.

GABRIELLA : En avril 2016, Guillaume et moi avons remporté une deuxième fois les Championnats du monde. Tessa et Scott étaient absents puisqu’ils venaient à peine d’annoncer leur retour.

En avril 2017, on s’est fait ravir le titre mondial par nos nouveaux rivaux.

LUI : On avait livré un programme court catastrophique, j’avais raté mes twizzles et je m’étais coupé la main. Mais on avait quand même remporté le libre! Le pointage n’était pas assez grand pour gagner la compétition, mais, quand même, ça donnait espoir.

ELLE : Puis, en décembre 2017, nous avons surpris beaucoup de gens en remportant la finale des Grands Prix. Une victoire convaincante puisqu’on avait remporté les deux programmes!

LUI : C’était deux mois avant les Jeux olympiques. On s’est dit : « C’est jouable. On peut vraiment les battre! » C’est dans cet état d’esprit qu’on est partis pour Pyeongchang.


GUILLAUME : Tessa et Scott prenaient part à la compétition par équipe, qui se déroulait en premier. Pas nous. Nous sommes donc arrivés beaucoup plus tard. Je n’ai même pas regardé la cérémonie d’ouverture.

GABRIELLA : J’étais avec mes amies ce soir-là. Dans mes affaires à Montréal, relaxe. On avait réussi à recréer le petit cocon et ça a été bon pour notre confiance.

Consciemment, nous n’avons pas regardé leurs performances dans l’épreuve par équipe. Mais je me souviens d’avoir jeté un coup d’œil à leur pointage. C’était bien, mais pas impossible à égaler ou à battre.

LUI : Nous sommes arrivés à Pyeongchang après la compétition par équipe, prêts, confiants et dans un bon état d’esprit.

Tout se passait bien, jusqu’au matin de la danse courte. Évidemment, tout le monde veut savoir comment ça s’est passé. Pourquoi la fameuse robe s’est-elle détachée?

ELLE : Je me souviens que nous étions dans le couloir, avec notre préparatrice mentale Steffany Hanlen. C’est elle qui avait été désignée pour coudre la robe. D’ailleurs, si l’on avait décidé de faire ça, c’est parce qu’elle s’était déjà détachée quelques semaines plus tôt lors d’un entraînement aux Championnats européens.

Est-ce que j’avais peur que ça se reproduise? Pas du tout. J’étais persuadée qu’en la cousant, ça ferait l’affaire.

Disons-le tout de suite, nous n’en voulons à personne pour ce qui est arrivé. Ce serait injuste d’en vouloir à qui que ce soit.

LUI : C’était la faute de tous et de personne en même temps.

Nous étions donc confiants et prêts. Nous nous sommes installés sur la glace et la musique a commencé. Et là, c’est arrivé. Je l’ai sentie se détacher dans ma main.

Je me suis rapidement demandé dans quel état d’esprit était Gabriella. Quand j’ai vu qu’elle continuait, j’ai fait la même chose.

Guillaume Cizeron et Gabriella Papadakis pendant leur danse courte aux Jeux olympiques de Pyeongchang.

Guillaume Cizeron et Gabriella Papadakis pendant leur danse courte aux Jeux olympiques de Pyeongchang.

Photo : Getty Images / Mladen Antonov

ELLE : Tu te dis : « Allez, let’s go! Peu importe, tu dois te rendre au bout. » Et contrairement à ce qui a été martelé par la suite par une foule de gens et de journalistes qui se sont imaginé ce que je ressentais, ce n’était pas d’être dénudée qui me tracassait. Je n’avais pas le temps d’y penser. J’avais simplement ce costume qui se baladait sur mon corps et qui était tellement lourd! Ça me gênait dans mes mouvements.

LUI : À un moment donné, je me suis dit : « Je pourrais peut-être la rattacher dans la partie à l’arrêt », mais on était déjà au trois quarts du programme et, à ce moment-là, j’ai fait le constat : « Ça ne sert à rien, on va juste continuer. »

En fait, on ne croyait pas que c’était si grave, jusqu’à ce que le programme se termine.

ELLE : C’est là que je me suis dit : « Pu... de merde! Ce n’est pas vrai! » Ce n’est pas joli, mais c’est ce qui m’est venu en tête.

LUI : On était assez dépités. C’était la malchance qui frappait, et dans la danse courte en plus, qui a toujours été un peu notre bête noire. Heureusement qu’on avait toute cette préparation avant. On pouvait presque faire la chorégraphie les yeux fermés.

On a attendu nos notes dans l’angoisse, afin de savoir si l’on avait encore une chance de gagner. Puis, le résultat s’est affiché.

Tessa Virtue/Scott Moir : 83,67 points
Gabriella Papadakis/Guillaume Cizeron : 81,93 points

ELLE : Là, on se dit : « Zut! Mais ça ne sera pas la première fois qu’on gagne une compétition avec le libre. C’est jouable. Ça ne va pas être facile, mais on est capables! »

LUI : On a gardé espoir, et l’on y croyait. On y croyait vraiment.

En sortant de la glace, il a fallu affronter les journalistes. C’était dur. Les questions étaient pénibles. Êtes-vous tristes? Qu’en pensez-vous! C’était frustrant. Mais on devait rester polis. C’est notre job.

ELLE : Je me disais : « Est-ce que je peux juste avoir 5 minutes pour pleurer dans mon coin? » Mais non! Même pas. J’avais envie d’envoyer promener tout le monde.

De retour au village, j’ai pleuré pendant des heures. J’avais cette chose en moi que je devais sortir. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner, vibrer, biper. Même si j’avais voulu le consulter, je n’aurais pas pu tellement c’était fou. Je l’ai laissé de côté. Puis, j’ai erré dans le village. Les yeux hagards, comme un zombie. J’ai versé d’autres larmes. J’ai parlé avec quelques amis. Ça a fait du bien. Et je me suis couchée.

Le lendemain matin, c’était vraiment un jour nouveau. C’était le jour de la danse libre, et j’avais vraiment refait le plein mentalement. Comme par miracle, c’était comme s’il s’était passé une semaine entre les deux.

LUI : La situation était un peu semblable aux Championnats du monde précédents, où nous avions eu un programme court catastrophique. On se disait : « Tant pis, on va simplement essayer de faire la performance de notre vie en programme libre. On ne peut rien faire de plus. » On s’est regroupé avec Stefanny, notre préparatrice mentale, et l’on a rapidement fait le tour de nos options. Il fallait simplement aller de l’avant.

Pour la danse libre, Gabriella et moi patinions avant-derniers. Tessa et Scott avaient pigé le dernier rang de passage.

On savait donc qu’il faudrait attendre la fin pour connaître notre résultat.


GABRIELLA : Je ne me souviens pas vraiment d’avoir patiné. On s’est laissés porter. On a laissé notre corps nous guider.

GUILLAUME : Après notre performance, on était contents! On avait vraiment fait une super prestation. Il y avait de quoi être fiers.

Gabriella Papadakis et Guillaumne Cizeron s'enlacent à l'issue de leur programme libre en danse aux Jeux olympiques de Pyeongchang, à l'aréna de Gangneung.

Gabriella Papadakis et Guillaumne Cizeron s'enlacent à l'issue de leur programme libre en danse aux Jeux olympiques de Pyeongchang, à l'aréna de Gangneung.

Photo : Getty Images / Jean Catuffe

ELLE : Et nos notes, wow! C’était vraiment beaucoup de points! 123,35 pour le programme libre. Un record du monde. Tu fais les maths. Si Tessa et Scott avaient fait le même score que celui de la compétition par équipe (118,10), on les aurait battus, et de loin en fait. Tu te répètes : « Ce n’est pas fini! C’est très possible en fait! »

LUI : On était assis dans une espèce de tente. On regardait la performance de Tessa et Scott sur écran.

C’est dur de se replonger là-dedans. On n’y avait pas vraiment repensé dans les détails.

ELLE : Je me souviens que je regardais leurs éléments un à un. Et chaque élément, on avait envie qu’ils se plantent, et ils ne se plantaient jamais. C’était : « Merde, ils ne se sont pas plantés sur celui-là, merde. Merde. Merde. » Ils ne se sont jamais plantés, finalement. C’était de bonne guerre d’espérer. On ne leur voulait pas de mal, mais on pensait à nous.

LUI : Et là, on a attendu le pointage. Ce n’est pas le meilleur souvenir. Rarement, dans ma vie, y a-t-il eu des moments aussi, comment dire… Ça s’affiche en une seconde. Il n’y a pas de processus. Tu attends la bannière avec le score, puis le petit 1 ou 2, dans le coin, qui détermine si tu gagnes, ou pas. Et je suis nul en maths. Donc, il faut toujours que j’attende de voir ce petit chiffre avant de savoir. Et il y a toutes ces caméras pointées sur toi.

C’était surréel. Tu veux tellement gagner, et d’un autre côté, tu te prépares à perdre. Et en une seconde, ton monde s’écroule.

ELLE : Quand j’ai vu le résultat, en direct, j’ai immédiatement enregistré. Aucune hésitation. Bang! On est deuxième. C’était bizarre, cette ambiance, car dans la tente, il y avait aussi les Shibutani, les Américains qui ont remporté le bronze. Ils étaient hyper heureux! Et nous, on était démolis.

Je me rappelle qu’on a bloqué. Tout le monde est sorti. Il y avait l’ébullition à l’extérieur pour tout le monde, les Shibutani, Tessa et Scott. Et nous, on était figés. Seuls. Et je me disais : « Je n’ai vraiment pas envie de sortir. » Mais on n’avait pas le choix. Il y avait la cérémonie des médailles et l’on devait y aller.

LUI : Je me souviens de Patrice. Il est venu nous voir et il pleurait. C’est la seule personne dont je me souviens. Je pense qu’il était réellement triste pour nous. Heureux pour Tessa et Scott. Mais triste pour nous.

Pour Marie-France, Patrice et Romain non plus, ça n’a pas dû être facile.

ELLE : C’était tellement fort comme moment. Trop fort. C’était comme si tout flottait. Il n’y avait même pas de vraies interactions. C’était juste des personnes avec des regards de confusion. Et moi, j’étais en colère. J’avais beaucoup de colère.

Scott Moir et Tessa Virtue (centre, médaillés d'or, aux côtés de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron (gauche), médaillés d'argent, et Maia Shibutani et Alex Shibutani, médaillés de bronze en danse, aux Jeux olympiques de Pyeongchang.

Scott Moir et Tessa Virtue (centre, médaillés d'or), aux côtés de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron (gauche), médaillés d'argent, et Maia Shibutani et Alex Shibutani, médaillés de bronze en danse, aux Jeux olympiques de Pyeongchang.

Photo : Getty Images / Jean Catuffe

LUI : Un sentiment d’injustice. Et là, les questions commencent dans ta tête : « Pourquoi? Pourquoi c’est arrivé? »

Et il y a tout plein de trucs qui se disent. Heureusement qu’on était entraînés pour ce processus, car ça aurait été facile de croire à cette théorie de complot et de je ne sais quoi.

ELLE : C’était même difficile de ne pas y croire. Quand tes idées ne sont pas claires, et qu’on te rabâche sans cesse de théories de complot et de machins du genre.

La robe, la composition du panel de juges que certains remettaient en question, le fait qu’ils ont eu beaucoup plus de points que dans la compétition par équipe pour les mêmes programmes.

LUI : Encore à ce jour, on n’a jamais regardé les vidéos des Jeux. Nous n’avons pas vu nos performances. C’est trop dur. On sait bien qu’en perspective, ce n’est rien. Ce n’est qu’une compétition. C’est tellement virtuel. Ce n’est pas comme si quelqu’un mourait! On en est conscients.

ELLE : En fait, les seules gens qui peuvent vraiment comprendre, ce sont les personnes qui ont déjà compétitionné. C’est tout notre monde qui tourne autour de ça.

En rétrospective, les Jeux, c’était presque un jeu de dés. Quelques trucs auraient changé, et le vent aurait tourné en notre faveur. D’une compétition à l’autre, l’écart entre Tessa et Scott et Guillaume et moi était si mince, que c’était pratiquement un jeu de hasard.

LUI : C’est encore difficile d’accepter notre 2e place. On est fiers de nos performances et de notre résilience. Mais de la couleur de notre médaille? Non. Les gens qui demandent : « Une médaille d’argent! Mais c’est génial! Pourquoi n’êtes-vous pas contents? » Parce qu’elle est associée à un traumatisme. Voilà pourquoi.

ELLE : Ça fait du bien de tout raconter, honnêtement, tel quel. J’espère que les gens, et surtout les journalistes, pourront maintenant passer à autre chose. Je ne veux pas en reparler dans deux ans! On sera rendus ailleurs.

Une chose est claire, on aborde maintenant nos carrières différemment. Pour l’instant, nous sommes de retour au sommet. Mais on se doute bien qu’on n’y restera pas pendant quatre ans. Les juges n’aiment pas voir les mêmes personnes tout le temps en avant. Mais cette fois, on sera prêts.

LUI : On a cette expérience que les autres n’ont pas. Puis ça, ça sera notre force.

Propos recueillis par Jacinthe Taillon