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Ils sont assis sur le gazon et rient.

Caroline Calvé - Lettre à mes deux fils

« Le monde actuel est chaotique non seulement pour ceux qui naissent aujourd’hui, mais même pour nous, qui y sommes depuis plus longtemps. Personne ne peut dire exactement vers où l’on s’en va même si, actuellement, se prennent des décisions cruciales qui vont changer le monde. »

Signé par Caroline Calvé

L’auteure a représenté le Canada en surf des neiges dans plusieurs compétitions internationales. Elle a notamment participé aux Jeux olympiques de Vancouver et de Sotchi.

Son texte est le dernier d'une série de lettres que des athlètes ou d'ex-athlètes adressent à leurs enfants. Vous pouvez lire celui du patineur de vitesse Charles Hamelin ici, celui de la patineuse artistique Meagan Duhamel ici, celui du skieur Manuel Osborne-Paradis ici, celui de la joueuse de soccer Karina LeBlanc ici et celui du skieur acrobatique Jean-Luc Brassard ici.

J’ai toujours voulu des enfants.

Toutefois, en étant athlète de haut niveau, ça voulait dire que je les aurais sur le tard. Ce qui fait que je me suis retrouvée à t’avoir, Cohan, à 41 ans, deux ans et demi après ton frère Quinn.

Je vous voulais depuis longtemps. Vous étiez attendus!

N’empêche qu’à cet âge, décider d’avoir des enfants est plus réfléchi, moins « instinctif » , si l’on veut, que quand on est plus jeune.

Et il faut bien admettre que vous êtes nés en des temps bien bizarres et incertains pour l’humanité. Les changements climatiques, le racisme systémique qui a mené au mouvement Black Lives Matter et à se révolter de la situation des Autochtones au Canada, le mouvement #MoiAussi des femmes qui unissent leur voix pour dénoncer les comportements inappropriés dans tous les milieux...

On dirait qu’un peu partout, les gens se révoltent contre une certaine façon de vivre et sortent dans les rues pour la dénoncer. Les médias sociaux nous auront donné une plateforme pour défaire les frontières et se rassembler en une voix contre ces inégalités et ces injustices.

D’une certaine façon, on assiste à la fin d’une époque.

Le monde actuel est chaotique non seulement pour ceux qui naissent aujourd’hui, mais même pour nous, qui y sommes depuis plus longtemps. Personne ne peut dire exactement vers où l’on s’en va même si, actuellement, se prennent des décisions cruciales qui vont changer le monde.

Devant cela, je choisis d’être positive et de penser que vous, mes deux fils, pourrez comme moi avoir une belle vie.

Assis sur un divan avec un livre, ils rient.

Caroline Calvé et ses fils Cohan et Quinn

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Non, mais quelle année! Quelles trois dernières années, devrais-je dire.

Pour notre famille, elles ont été tout sauf tranquilles. Elles ont été ponctuées de périodes et d’événements difficiles, mais heureusement aussi, de vos arrivées successives, celles de deux beaux bébés en santé. Des moments joyeux qui ont équilibré les choses.

À la fin du mois de mai 2019, j’ai perdu ma meilleure amie, Élissa. Elle est décédée d’un cancer qui l’a emportée rapidement à l’âge de 41 ans. J’aurais tellement voulu qu’elle vous voie grandir, que vous ayez la chance de l’avoir dans vos vies. Elle et moi, vous l’auriez vu, on ricanait toujours, notre complicité était grande. Vous l’auriez aimée. Le deuil est grand quand on perd quelqu’un de si proche. Encore aujourd’hui, je trouve difficile le simple fait d’en parler.

J’ai encaissé ce choc et, une semaine plus tard, j’apprenais que j’étais enceinte de toi, Cohan. La perte d’Élissa n’a pas porté ombrage à cette merveilleuse nouvelle. J’ai pu dissocier ces deux situations. Je ne sais pas si c’est étrange, mais de me savoir enceinte d’un deuxième enfant à ce moment-là m’a aidée à traverser cette épreuve...

Une vie s’éteignait, une autre prenait forme. N’empêche qu’au fil des mois, il y a eu tant de moments où j’aurais aimé lui parler, autant pendant ma grossesse qu’après ta naissance. Encore aujourd’hui, il y a tant de choses que j’aimerais lui dire. Elle me manque chaque jour.

Plus tard, votre grand-mère paternelle a dû être déménagée dans un CHSLD, une épreuve difficile pour n’importe quelle famille. Il vient un moment où ce geste doit être fait. Mais ceux qui l’ont déjà vécu savent qu’il s'accompagne inévitablement d’un sentiment d’impuissance face à la maladie mentale qu’est la démence.

Quelques mois plus tard, son mari, votre grand-père, a dû être opéré pour une tumeur.

Votre grand-mère a été l’une de celles qui ont contracté la COVID-19 dans sa nouvelle résidence, mais elle n’a ressenti aucun symptôme. Votre grand-père, lui, heureusement, est ressorti de son opération encore plus en forme qu’à son entrée.

Oui, depuis quelques années, disons que la vie n’a pas été de tout repos au sein de notre famille. Mais vous savez quoi? Malgré tout ça, dans un certain sens, je nous regarde et je nous trouve chanceux.

Elle marche dans la forêt en tenant son fils Cohan dans ses bras, tandis que son autre fils Quinn court en avant-plan.

Caroline Calvé et ses fils

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

C’est une amie qui me l’a fait réaliser dans les premières semaines de confinement, au printemps.

Comme un peu tout le monde, j’étais stressée. Après tout, je ne recevais qu’une portion de mon salaire puisque j’étais en congé de maternité tandis que votre père, qui travaille dans le milieu de la construction, était en arrêt obligatoire. Comme bien des gens pendant cette période, je me posais des questions, je me demandais comment on allait y arriver.

Puis, en jasant, cette amie m’a lancé : Ah, c’est cool! Au fond, c’est comme si ton chum avait un congé de paternité!

Ça m’est rentré dedans.

J’ai dit oui, c’est vrai. Quelle chance, au fond! C’est comme si tout ce stress était tombé d’un seul coup, simplement en entendant ces paroles. Je réalisais soudainement que mon conjoint allait pouvoir profiter d’un congé de paternité imprévu. Qu’après les épreuves des dernières années, il pourrait respirer un peu, se ressourcer. Que dans cette situation imprévue, tout n’était pas noir. Qu’il y avait aussi du beau là-dedans.

Juste avec cette petite phrase, cette collègue de nature toujours très positive m’a fait réaliser que cette période inhabituelle ne devait pas être uniquement une source de stress.

Avec son changement de perspective, elle m’a permis, en quelques secondes, de voir autrement ce qui arrivait à notre famille, mais aussi à nous, en tant que société.

Puis, les commerces et les garderies ont rouvert. Votre père est retourné au travail. La vie a repris.

Entre autres, je tenais à vous faire vivre à votre tour ces étés que je passais, jeune, au chalet avec mon frère. Alors on l’a fait : un mois dans le bois, sur le lac, déconnectés du quotidien, comme votre oncle et moi le faisions quand on était enfants. Un mois à décrocher de tout ce qui est technologique. Juste aller faire du canot le matin, quand l’eau est calme. Juste te voir, Quinn, apprendre à pagayer pour la première fois du haut de tes 3 ans.

J’ai adoré ça.

Après ces dernières années qui nous avaient drainés tant moralement que physiquement, cet arrêt de quelques mois, cette occasion forcée d’être à la maison et de prendre une pause de la réalité habituelle, a été bénéfique pour nous. Et non seulement pour notre famille. J’ai l’impression qu’elle nous a aussi été utile collectivement, en tant que société.

Être à l’arrêt a été une occasion de nous ouvrir les yeux sur nos possibilités, de réaliser, comme je l'ai fait après la remarque de ma collègue de travail, qu’on pouvait voir du positif dans tout ça.

Entre autres, on a pu voir du positif sur un sujet qui me tient à coeur dans la vie : l’environnement.

Le jeune Quinn lance des brindilles dans les airs tandis que sa mère Caroline Calvé et son jeune frère Cohan le regardent.

Caroline Calvé et ses fils

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Ce printemps, vous vous souvenez, nous avons pu constater les premiers effets de la diminution de la pollution atmosphérique. Nous avons tous vu des vidéos d’animaux qui, habituellement dérangés par la présence humaine, sortaient et reprenaient leurs habitudes naturelles.

On n’a qu’à penser à toutes ces tortues luths qui sont apparues sur des plages de Thaïlande habituellement bondées de vacanciers, mais soudainement désertées. Jamais, là-bas, ils n’avaient vu autant de tortues!

On peut penser aussi à cette eau étonnamment turquoise dans les canaux de Venise. À ces animaux qui sont soudainement sortis de leur cachette pour se promener en pleine ville, un peu partout dans le monde.

Ce que je trouve beau, c’est la vitesse avec laquelle la nature reprend ses droits. Après un mois et demi de réduction des activités humaines, on voyait déjà, un peu partout, plusieurs signes de recouvrement..

Cette pandémie, au moins, nous aura donc montré qu’il y a de l’espoir, que la nature est résiliente. En participant aux changements climatiques, l’être humain nuit aux conditions de vie sur Terre, des conditions qui l’affectent lui-même et les autres êtres vivants. Mais ce que la planète nous a montré ces derniers mois, c’est que même si l’humain décide de ne pas changer sa façon de vivre, la Terre, elle, va nous survivre. Elle va vivre sans nous, c’est tout.

Si nous n’avions pas tous été cloués à la maison, nous n’aurions peut-être pas cru que tout ça, cette renaissance de la nature, était possible. Mais ça, c’est si et seulement si.

Si, une fois que la période actuelle sera derrière nous, l’être humain décide d'agir de façon concrète pour l’environnement.

Ils marchent dans la forêt.

Caroline Calvé, son conjoint et leurs fils Quinn et Cohan

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Il y a deux ans et demi, quand je t’ai eu, Quinn, je me souviens d’avoir ressenti une certaine inquiétude. Cette même inquiétude qu’on commençait à ressentir davantage dans la société avant la pandémie.

La pollution atmosphérique et les changements climatiques étaient de plus en plus au centre de l’actualité. On espérait alors que ce changement dans la société allait entraîner le gouvernement à poser des actions concrètes. Des gestes mesurables, pas seulement la signature d’un protocole visant la diminution des gaz à effet de serre d’ici 50 ou 75 ans, le genre d’échéance tellement lointaine qu’elle anéantit tout sentiment d’urgence, toute incitation à agir maintenant.

Malgré ce mouvement qui semblait émerger dans la population, je me demandais quand même à quoi ressemblerait ton avenir, et ensuite, celui de ton frère. Puis, les effets du confinement et la réaction rapide de la nature à ce ralentissement de l’activité humaine m’ont fait réaliser à quel point l’humain, en changeant ses habitudes, arrive à avoir un gros impact sur sa trajectoire et sur celle de la planète.

C’est pourquoi je dis qu’une fois que la pandémie sera derrière nous, il ne faut pas, collectivement, que nous revenions à ce qu’on était, à la manière dont on vivait avant. Ce qu’il faut, c’est qu’on veuille une nouvelle réalité, quelque chose de mieux pour nous et pour nos enfants.

Malheureusement, je ne pense pas que sont les citoyens qui, individuellement, vont mettre ce scénario sur pied et décider de notre nouvelle façon de vivre. Je pense plutôt que cette nouvelle approche, elle devra être imposée par nos gouvernements.

On l’a vu depuis le début de la pandémie : plus les mois passent, plus on constate une nouvelle acceptation sociale de la situation. Collectivement, avec le temps, on s’est adapté aux directives. Le télétravail, le port du masque, la distanciation physique dans les lieux publics… Au départ, on a tous une certaine réticence face au changement, mais on peut constater, depuis mars, à quel point on est capable de s’habituer, de changer.

C’est là, à mes yeux, une autre source d’espoir.

C’est pourquoi il faut demander à nos gouvernements de poser des actions claires. Est-ce que je crois que c’est possible? Oui. Mais en même temps, ces gouvernements étant élus démocratiquement, ils ont peur, justement, de ne pas être réélus.

C’est le cercle vicieux dans lequel on se retrouve.

Elle dévale une pente lors des qualifications du slalom.

Caroline Calvé aux Jeux olympiques de Sotchi

Photo : Getty Images / Adam Pretty

Comme tous les parents, je porte une grande attention aux valeurs que je vous transmets et à mes gestes de tous les jours, sachant que vous me regardez.

Par ces gestes, et par ce texte, le message que je veux vous transmettre, mes fils, est celui-ci : quand vient le temps de faire des gestes importants et concrets, quand vient le temps d’agir, soyez forts. Tenez-vous debout. Ne faites pas qu’attendre, ne restez pas immobiles. Soyez proactifs. Agissez.

Par ce texte, je veux aussi simplement vous dire que j’espère que tout ça va arriver. Que les gouvernements prennent les décisions qui doivent être prises pour que vous, Quinn et Cohan, puissiez vivre une vie comme celle que nous, avant vous, avons eu la chance de vivre. Pas pour ce qui est du nombre de biens accumulés, mais des opportunités. La chance de vivre dans un monde encore en lien avec la nature, dans un monde encore peuplé d’arbres et d’animaux, la chance de vivre dans un écosystème qui fonctionne encore, même si un grand nombre d’espèces ont disparu à jamais au cours du dernier demi-siècle.

Je veux vous dire que c’est ce que je vous souhaite. Mais je veux aussi vous dire que j’ai espoir. Espoir que je vous aurai transmis l'envie de prendre soin de la Terre, de faire des efforts en ce sens.

Avoir des enfants dans une période où l’on n'est pas certain de ce que nous réserve l’avenir est toujours un choix un peu égoïste, dans un sens. Mais les derniers mois nous ont montré que si l’humain s’y met, il peut faire une différence immense sur la suite des choses, entre autres sur l'environnement. Pour ça, je choisis d’avoir espoir.

Elle leur lit un livre.

Caroline Calvé et ses fils

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête par Arianne Bergeron