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Jonathan Vermette tient un ballon de basketball et sourit.

Jonathan Vermette - Sourire malgré les accidents de la vie

« L'espace de cette seconde sur la route 55, notre famille de cinq en était devenue une de quatre, et la vie des trois enfants que nous étions venait de changer à jamais. »

Signé par Jonathan Vermette

Membre de l’équipe canadienne de basketball en fauteuil roulant, l’auteur a participé aux Jeux paralympiques de Rio.

Les infirmières nous traitaient de casse-cou.

Mon frère jumeau Philippe et moi avions toujours été de jeunes garçons actifs. Ski, basket, vélo, randonnées en forêt… Alors pourquoi est-ce que ça aurait été soudainement différent?

Juste parce que nous nous déplacions dorénavant en fauteuil roulant?

Pas question. Même assis en permanence, nous étions encore les mêmes gamins inséparables et compétitifs. Alors, chacun dans son fauteuil, on faisait des courses dans les corridors du centre de réadaptation. Si je me souviens bien, on avait même commencé à courser avant ça, à l’hôpital, avec les gros fauteuils roulants qu’on y trouvait.

Plus les semaines passaient, plus on devenait habiles.

On se relançait. « Regarde, je suis capable de faire un wheelie! Toi? » On avait gardé cette énergie et cet esprit de compétition qui anime la plupart des p'tits gars de 4e année.

Malgré tout. Malgré le fait qu'on était maintenant au courant : on était devenus paraplégiques. À 9 ans.

Malgré le fait que notre soeur, confinée à l’hôpital plus longtemps que nous, aussi.

Et malgré, je dirais même surtout, le fait que l’accident nous avait aussi coûté notre mère.

Oui, en dépit des malheurs qui nous frappent parfois dans la vie, on ne change pas tant que ça. Au fond, fauteuil roulant ou pas, je suis encore aujourd’hui, à 29 ans, le même kid qui aimait bouger à 4 ou à 7 ans, avant ce fameux face-à-face sur la route 55, entre Drummondville et Sherbrooke, un lundi matin pluvieux de novembre.

Ce n’est donc pas si étonnant que je participerai, l’été prochain, à mes deuxièmes Jeux paralympiques en basket.

Jonathan Vermette lance le ballon vers le panier pendant un entraînement.

Jonathan Vermette

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Je ne me souviens pas de grand-chose de l’accident. En fait, j’ai un seul flash-back. Un éclair de souvenir.

Littéralement une seconde avant l’impact.

Fin novembre 2000, nous revenons de chez notre grand-mère, il pleut. Mon père conduit, ma mère est assise dans le siège du passager. Mon frère, ma soeur et moi sommes sur la banquette arrière.

On adorait aller voir notre grand-mère chez elle, dans sa grande maison de Maskinongé, près de Trois-Rivières. On y allait souvent. Il y avait une ambiance de grand-mère. Elle était encore en forme. Elle nous faisait ses tartes aux framboises. Nos vieilles tantes étaient là aussi, ça jouait aux cartes. Nous, on jouait à la cachette. On restait toute la fin de semaine. Tous les trois, on garde de vraiment beaux souvenirs de ces visites chez elle.

Ce dimanche-là, il ne fait pas beau, alors on décide de revenir le lundi matin.

À cette époque, la route 55, entre Drummondville et Sherbrooke, où nous demeurions, n’avait que deux voies.

Je me souviens de la pluie. Je me souviens qu’on s’est arrêté à une station d’essence et qu’on a repris la route.

Puis, cette seconde. Cet éclair de souvenir.

J’aperçois la camionnette en face de nous. Il me semble qu’elle était blanche, mais je n’en suis plus sûr.

Un cri lâché dans la voiture. C’est tout ce dont je me souviens. Après, plus rien.

Plus tard, on a su que le conducteur de la camionnette avait laissé tomber quelque chose, j’ignore quoi précisément. Il a quitté la route des yeux pendant quelques secondes, puis s’est rendu compte qu’il avait quitté sa voie. Mon père, lui, a essayé de l’éviter. Le gars de la camionnette a tenté de retourner du bon côté de la route. Je ne sais pas trop.

À 100 km/h des deux bords.


Une odeur.

C’est le seul autre souvenir qu'il me reste aujourd’hui, près de 20 ans plus tard.

Une senteur vraiment difficile à décrire, et que je n’ai jamais sentie depuis. Je ne dirais pas celle du caoutchouc brûlé. Celle de la tôle froissée peut-être.

Depuis, j’ai souvent essayé de me rappeler ces instants ou d’en jaser avec ma copine. Mais, curieusement, je ne me souviens pas d’avoir ressenti quelque douleur que ce soit immédiatement après l’impact. J’en ai bien sûr ressenti dans les jours qui ont suivi à l’hôpital. Mais sur le coup, zéro.

Ces moments, ces minutes, restent plongés dans un épais brouillard pour moi.

À vrai dire, je ne me souviens même plus comment je me sentais. Je ne me rappelle pas non plus avoir réalisé, là, dans la voiture détruite, que mes jambes ne répondaient plus à mes commandes. Je ne me souviens d’aucune interaction avec quiconque, que ce soit un autre automobiliste qui serait venu à notre secours, un policier ou un ambulancier.

Juste de cette odeur.

Je devais être parfois évanoui, parfois mi-conscient. Le corps se met en mode survie, j’imagine.

Je ne me souviens aucunement du transport vers l’hôpital, pas plus que de mon arrivée à l’urgence. Je pense que c’est seulement le lendemain ou le surlendemain que je suis vraiment revenu à moi. Je devais être fortement médicamenté.

Bien qu’hospitalisé, mon père était blessé moins gravement que nous. Ma soeur Karine, par contre, était dans le coma, beaucoup plus amochée que Philippe et moi.

Comme nous deux, elle allait apprendre, plus tard, qu’elle était paraplégique.

Jonathan Vermette dribble pendant un entraînement dans un parc.

Jonathan Vermette

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

L’autre souvenir le plus frais dans ma mémoire, je ne pourrais dire combien de jours plus tard il est survenu.

C’est le plus clair, mais surtout le plus douloureux.

Quelqu’un a poussé mon lit et celui de mon frère dans la chambre de mon père, qui était sur un autre étage de l’hôpital Fleurimont à Sherbrooke. Notre oncle nous attendait aussi dans la chambre.

C’est lui qui nous a annoncé que notre mère était décédée dans l’accident.

C’est quand même curieux. Je ne me souviens aucunement du moment précis où l'on m’a annoncé que je ne pourrais plus jamais me servir de mes jambes et que j’aurais toujours, jusqu’à la fin de ma vie, besoin d’un fauteuil roulant pour me déplacer.

Mais cette annonce faite par mon oncle, elle, est limpide dans mon esprit. Apprendre qu’on venait de perdre ma mère était pire que tout.

C'est bizarre à dire, mais je pense qu’à 9 ans, c’est plus facile qu’à 13 ou qu’à 15 ans. Je ne sais pas… J'ai comme l’impression qu’à cet âge, tu as encore une certaine innocence, même si ça reste énorme et terrible comme nouvelle. Mais à l’adolescence, il me semble que tu as déjà plus d'assises , que tu réalises davantage l’ampleur de ce que tu perds d’un seul coup. C’est une impression que j’ai. Ça n’a pas été facile, loin de là, mais je pense que ça aurait pu arriver dans une pire période de la vie.


L’espace de cette seconde sur la route 55, notre famille de cinq en était devenue une de quatre, et la vie des trois enfants que nous étions venait de changer à jamais. Tout comme celle de mon père d’ailleurs.

Les mois se sont écoulés. Je me rappelle le jour où, environ deux mois après l’accident, mon frère et moi avons quitté l’hôpital Fleurimont pour le Centre de réadaptation Marie Enfant, à Montréal. C’est l’un des rares autres flash-backs que j’ai de cette période.

On était dans le garage de l’hôpital, où sont les ambulances. C’était une sorte de petit bus de transport adapté qui devait nous conduire jusqu’à Montréal. Ma soeur, elle, est restée à l’hôpital de Sherbrooke deux mois de plus.

Nos tantes étaient là, émues de nous voir partir, Philippe et moi. Je les imaginais tristes à l’époque, mais aujourd’hui, je comprends qu’elles devaient aussi être heureuses de nous voir enfin quitter l’hôpital. En tout cas, c’était un moment assez émouvant.

Mon frère et moi avons passé des mois dans ce centre, jusqu’à ce qu’on devienne à l’aise à faire nos soins et à manipuler notre fauteuil à volonté. Déjà, après quelques mois, l’esprit de compétition aidant, on a commencé à se lancer des défis en faisant des trucs un peu plus poussés. Lequel d’entre nous allait sauter la chaîne de trottoir la plus haute? Même, lequel allait MONTER la chaîne la plus haute?

S’avoir l’un l’autre durant cette période nous a beaucoup aidés. On était juste des enfants, vous savez. Non seulement des enfants, mais deux frères jumeaux et compétitifs en plus. On se poussait l’un l’autre, on se défiait, on s’encourageait sans s’en rendre compte.

Vers le mois de novembre, donc environ un an après l’accident, mon frère et moi sommes enfin rentrés chez nous à Sherbrooke. Deux mois plus tard, au début de l’année 2002, ma soeur est rentrée à son tour.

C’est là que tous les quatre, dans une toute nouvelle maison adaptée à nos fauteuils, nous nous retrouvions à nouveau à vivre ensemble au même endroit, en famille.

Jonathan Vermette lance le ballon vers le panier, dans un parc de Montréal.

Jonathan Vermette

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Mon père se retrouvait soudainement sans ma mère, seul avec trois enfants en fauteuil roulant. Nous qui, avant le drame, faisions déjà plein de sports. Déjà, à 7 ans, on était hyperactifs. Mon frère et moi avions absolument besoin de bouger. Sinon, je pense qu’on n’aurait pas été très commodes...

Alors, comme je le disais au début, on restait des jeunes qui voulaient bouger, fauteuil roulant ou pas.

On a fait beaucoup de ski à Owl’s Head avec la Fondation des sports adaptés. À part ça, à cette époque, il n’y avait pas vraiment de sport adapté organisé dans le coin.

C’est ma soeur qui, la première, a parlé de basket en fauteuil roulant. Dans les mois qu’elle avait passés au centre de réadaptation après le départ de mon frère et de moi, elle avait assisté à une démonstration faite par quelques filles de l’équipe du Québec. En entendant ça, Philippe et moi voulions absolument l’essayer. Enfin, on pourrait bouger!

C’était précisément ce que j’avais aimé, d’ailleurs, quand j’avais fait connaissance avec le basket deux ans avant l’accident, à l’école primaire : bouger. Ce n’était pas une grosse ligue, j’avais juste 7 ans. Mais dès ce premier contact, j’avais senti que le basket comblait parfaitement mon besoin essentiel d’être constamment en mouvement, en action.

Il n'a pas fallu beaucoup de temps à mon père pour commencer à faire les démarches pour le créer, ce premier club de basket en fauteuil roulant de la région. Avec mon frère, ma soeur et moi, on formait déjà le tiers d'une équipe.

Comme ici au Québec, on n’a pas besoin d’avoir un handicap pour jouer, on a pu convaincre un voisin et quelques collègues de classe de l’École du Phare, paraplégiques ou vivant avec un handicap, de se joindre à nous. Déjà là, on avait un bon noyau.

Deux ans après l’accident, grâce au basket, nos vies de jeunes sportifs reprenaient vie.

Une fois tous les deux mois, on allait à Québec, à Montréal, à Saint-Hyacinthe… On se promenait un peu, on jouait des matchs.

C’était une belle époque.

Dès le départ, la vitesse s’est vite révélée comme mon atout principal. Je pense avoir réalisé assez tôt que cette rapidité, mariée à une bonne lecture du jeu, allait me permettre de développer un style qui serait utile à n’importe quelle équipe.

Ce dont je ne me doutais pas, c’est qu’une quinzaine d’années plus tard, ces deux caractéristiques allaient me conduire aux Jeux paralympiques de Rio avec un maillot du Canada sur le dos.


Jonatha Vermette contrôle le ballon pendant un match de basketball en fauteuil roulant.

Jonathan Vermette aux Jeux parapanaméricains de Toronto, en 2015

Photo : fournie par le Comité paralympique canadien/Dan Galbraith

Tout ce qui entourait le basket, pas seulement le fait d’être sur un court, me faisait oublier les autres trucs de la vie qui étaient plus difficiles. Bien sûr qu’il y en a eu, des moments tough pendant ces années. Bien sûr que parfois, je m’ennuyais de ma mère. Bien sûr que parfois, la simple sensation de me tenir debout, ou celle de sentir l’herbe sous mes pieds me manquaient terriblement.

Les matins où j’ouvrais l’oeil en réalisant qu’aujourd’hui, je jouerais au basket, provoquaient en moi le même sentiment d’excitation que lorsque, des années auparavant, nous nous préparions à aller voir grand-maman à Maskinongé. On attendait ces week-ends-là avec impatience. On se levait tôt, on prenait la route en groupe, on jouait des matchs, on rentrait… La vibe des journées de basket, j’ai toujours adoré ça.

Les années ont passé. Du basket, on en a mangé. Puis, des années après ces premiers matchs dans cette petite équipe mise sur pied par mon père, mon frère et moi nous sommes retrouvés dans l’équipe nationale. C’était en 2015. On l’a été pendant un an, une année inoubliable pour nous deux.

Par la suite, Philippe a tourné la page du basket compétitif. Moi, il me restait encore des choses à accomplir dans ce sport que j’aime tant. La principale : participer aux Jeux paralympiques.

Je n’ai pas de mots pour décrire ce que j’ai ressenti en entrant dans le stade Maracana de Rio, le soir de la cérémonie d’ouverture de mes premiers Jeux. Pour être honnête, je n’ai pas pensé à tout le travail que j’avais accompli, à tous les efforts que j’avais investis pour m’y rendre. J’étais juste absorbé par l’aspect grandiose du moment présent.

J’étais simplement content d’être là… et je pensais sûrement déjà à notre premier match.


Les souvenirs que je garde de ma mère sont vagues. Ça fait longtemps, et j’étais jeune… J’ai oublié plein de trucs. Par exemple, je ne me souviens clairement ni du son de sa voix ni de son rire.

Par contre, ce dont je me rappelle, c’est qu’elle était affectueuse, pleine d’amour. Qu’elle était facile d’approche. Qu’elle était le coeur de notre famille. Qu’elle nous aimait. Qu'avec elle, on a vraiment eu une belle enfance.

C’est peut-être pour ça que ma soeur, mon frère et moi, on a souvent le sourire aux lèvres. On est de bons vivants. Est-ce que ça vient d’elle? C'est dur à dire. Mais oui, on a une certaine joie de vivre. On a été élevés comme ça, j’imagine : toujours la tendance à voir davantage le bon côté des choses.

Croyez-moi, j’ai mes moments où j’ai l’air bête et où je n’ai pas le goût de sourire du tout. Mais pour moi, le plus facile dans la vie, ça a toujours été d’essayer d’être heureux, de me réjouir des trucs positifs qui arrivent plutôt que de m’attarder à ce qui ne va pas.

Jonathan Vermette dribble avec le ballon pendant une séance d'entraînement.

Jonathan Vermette

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Accepter mon état ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il m’a fallu des années. Au début, comme j’étais jeune, je réalisais moins l’aspect permanent de la chose. Et j’avais mon frère qui traversait la même situation à mes côtés.

Les moments difficiles arrivaient sans prévenir. Ça pouvait être simplement parce que des amis faisaient des choses que moi, je ne pouvais pas faire, ou encore simplement le soir, quand j’étais seul. Ces moments où je me regardais et où je prenais conscience que ce que je voyais n’était pas la réalité seulement à cet instant, mais que ce le serait pour le reste de ma vie. À mesure que le temps passait, je prenais conscience que c’était définitif. Pour toujours.

C’était il y a longtemps.

Et vous savez, on a tous nos petits problèmes. Me le rappeler m’a toujours aidé à relativiser les choses. Oui, moi aussi, je chiale pour des choses banales comme les embouteillages! Mais peu importe la situation, je me dis toujours qu’il y a des gens qui sont dans des situations 10 fois pires que la mienne et qui s’en tirent bien.

C’est peut-être là une autre raison qui explique mon sourire.

C'est peut-être aussi pour cela que je n’ai jamais eu d’idole sportive. Non, les gens que j’admire dans la vie, ce n’est ni telle vedette ni tel gros nom du sport. Ce sont simplement ceux qui font de leur vie ce qu’ils aiment, et qui le font jusqu'au bout. Les bons vivants, les positifs, ceux qui mordent dans la vie. C’est vers ces gens-là que j’ai tendance à aller.

Je n’ai jamais eu d’idole qui m’aidait à me dépasser. Me rendre jusqu’ici, dans l’équipe nationale, aux Jeux paralympiques, je l’ai fait simplement parce que j'aimais ce que je faisais. C'est plate de même!

C'est pourquoi je suis sûr d'une chose : même après les Jeux, je vais continuer de jouer au basket, juste pour le plaisir. À quel niveau? Je l’ignore. Sérieusement ou juste pour le fun, je vais voir. Mais c’est sûr que je vais tout le temps jouer au basket.

Tout simplement parce que, comme je vous l’ai dit, je reste convaincu que malgré tous les imprévus de la vie, que ce soit un accident ou une participation à l’un des plus grands événements sportifs du monde comme les Jeux paralympiques, on ne change pas tant que ça.

Même à 29 ans, presque diplômé en urbanisme, bientôt deux fois athlète paralympique, je reste, fauteuil ou pas, le même kid de 7 ans incapable de s’empêcher de bouger.

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête par Arianne Bergeron