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ChroniquePour jouer dans la LNH, il faut naître au bon moment

Il est agenouillé sur la glace.

Thomas Chabot est né un 30 janvier.

Photo : usa today sports via reuters con / Marc DesRosiers

Si vous avez un jour excellé dans un sport et rêvé d’accéder au plus haut niveau, mais que vous avez raté cet objectif, vous pourriez avoir été trahi par votre date de naissance.

La semaine dernière, en préparation d’une prochaine chronique, je passais en revue les parcours individuels des 40 hockeyeurs québécois détenant des postes dans la LNH. Et rien qu’à l'œil, un nombre anormalement élevé d’entre eux semblait être né en fin d’année, soit après le 15 septembre, ou en tout début d’année, lors des mois de janvier et février.

Après vérifications, c’est effectivement le cas. Et c’est absolument fascinant.

Les chiffres montrent que 25 des 40 joueurs québécois de la LNH (62,5 %) ont vu le jour soit après le 15 septembre, soit en janvier ou en février. Comme ces périodes ne couvrent que 167 des 365 jours de l’année, cela signifie que les joueurs nés en fin ou en début d’année ont 36,6 % plus de chances d’accéder à la LNH qu’ils le devraient. Ce n’est pas anodin!

Parmi ces 25 joueurs nés en fin ou en début d’année :

  • 14 ont vu le jour entre le 15 septembre et le 31 décembre. En langage de hockey, on dit de ces joueurs qu’ils sont nés tardivement. Ils sont souvent désignés par l’anglicisme « late ». Les joueurs nés tardivement ont donc 19,4 % plus de chances de jouer dans la LNH que si les sélections étaient réparties de façon proportionnelle aux dates de naissance enregistrées au sein de la population;
  • 11 des 40 Québécois évoluant dans la LNH ont par ailleurs vu le jour lors des 59 jours qui composent les mois de janvier et février. Cela signifie, tenez-vous bien, que les joueurs nés lors de ces deux mois ont 70,1 % plus de chances qu’ils ne le devraient d’accéder au plus haut niveau;
  • En contrepartie, on ne retrouve dans la LNH qu’un seul joueur québécois né lors des mois de juillet et août. Les joueurs nés à cette période de l’année semblent donc avoir 85,3 % moins de chances d’accéder au plus haut niveau.

***

Comment peut-on expliquer cela?

Premièrement, il faut savoir que la date de séparation des catégories au hockey mineur canadien et québécois est le 1er janvier. Et que chaque catégorie couvre une période de deux ans.

À titre d’exemple, un enfant évoluant en catégorie M13 (pee-wee) y jouera à l’âge de 11 et de 12 ans. Or, si cet enfant est né le 2 janvier, il jouira d’un avantage considérable. À sa deuxième année M13, il sera près de deux ans plus vieux que les joueurs de première année qui ont vu le jour au mois de décembre.

On comprend facilement que, de l’enfance jusqu’au début de l’âge adulte, deux années d’expérience et de maturité physique constituent un gouffre énorme entre deux athlètes. Et que les entraîneurs ont naturellement tendance à retenir les joueurs qui sont plus forts et plus développés dans leur formation. Parce que ces joueurs leur sautent immédiatement aux yeux.

Ce phénomène, qui s’appelle l’effet de l’âge relatif, a fait l’objet de nombreuses études au cours des quatre dernières décennies. Il a été observé partout sur la planète dans plusieurs sports, notamment dans les disciplines où la dimension physique est prévalente comme le soccer, le rugby ou le hockey (Lames et al., 2008; Till et al, 2010; Helsen et al., 2012).

Tout récemment, en mars 2021, le laboratoire de recherche sur le hockey de l’UQTR a d’ailleurs publié deux études (Lemoyne et al.) sur le sujet. La première démontrait que l’effet de l’âge relatif est prédominant dans toutes les catégories et à tous les niveaux du hockey mineur québécois. La seconde révélait que même si le phénomène de l’effet de l’âge relatif est connu depuis 40 ans, il est encore lourdement présent au hockey junior majeur canadien.

L’étude portant sur le hockey junior majeur canadien présentait un effet d’âge relatif identique dans les ligues de junior majeur de l’Ouest, de l’Ontario et du Québec. Pour l’ensemble du Canada, les statistiques montraient que :

  • 41,6 % des joueurs y évoluant étaient nés lors du premier trimestre de l’année (janvier-février-mars), malgré le fait que 24 % des naissances enregistrées au Canada au début des années 2000 étaient survenues à cette période;
  • 28,7 % des joueurs étaient nés dans le second trimestre (avril-mai-juin), alors que 26 % des naissances rapportées au Canada avaient eu lieu à cette période;
  • 18,5 % des joueurs étaient nés au troisième trimestre (juillet-août-septembre) comparativement à 26 % des naissances survenues au pays durant ces trois mois;
  • Enfin, seulement 11,2 % des joueurs de calibre junior majeur avaient vu le jour au dernier trimestre, entre octobre et décembre, même si 24 % des naissances au Canada avaient eu lieu à cette période.

Bref, le hockey junior majeur est l’aboutissement logique d’un système de hockey mineur qui favorise systématiquement les joueurs les plus âgés de chacune des catégories.

Il n’est donc pas difficile d’imaginer que les joueurs plus âgés aient constamment droit à un meilleur encadrement et à davantage de renforcement positif parce qu’ils sont plus souvent sélectionnés par les meilleurs programmes. Les plus jeunes joueurs de chaque cohorte ont tendance à vivre l’expérience inverse.

Ces hypothèses sont avancées dans l’étude de Lemoyne et al. portant sur l’effet d’âge relatif au sein du hockey mineur québécois.

***

Par ailleurs, si vous suivez bien l’histoire, vous vous demandez sans doute pourquoi les joueurs nés tardivement sont si nombreux dans la LNH puisqu’ils ne forment que 11,2 % des effectifs chez les juniors et qu’ils sont les plus désavantagés par le système de hockey mineur.

C’est une excellente question.

Professeur, chercheur et chef du Département des sciences de l’activité physique de l’UQTR, Jean Lemoyne soulève des hypothèses extrêmement intéressantes.

Les chiffres démontrent que c’est extrêmement difficile pour les joueurs nés tardivement pour passer à travers les mailles du filet durant les difficiles années du hockey mineur. Il y a deux hypothèses qui se posent : l’une est biologique et l’autre est psychologique.

Pour "survivre" au processus de sélection, ça prend un volet athlétique et un volet psychologique qui sont vraiment forts. Si tu es moins fort physiquement et un peu moins rapide que les autres, tu dois développer d’autres aptitudes pour compenser ces lacunes. Et ces autres aptitudes te permettent d’être sélectionné avec les plus vieux. Plusieurs années plus tard, quand ces joueurs nés tardivement rattrapent les plus vieux au niveau de la force, ils ne sont plus désavantagés et peuvent aller jusqu’à dépasser le groupe de tête, explique M. Lemoyne.

En ce qui concerne les joueurs nés tardivement, il vaut aussi la peine de souligner que la date butoir établie par la LNH pour déterminer l’admissibilité au repêchage est le 15 septembre. En clair, vous devez être né au plus tard le 15 septembre pour être admissible au repêchage.

Une salle avec un écran géant.

Le repêchage 2023 de la LNH a lieu au Bridgestone Arena à Nashville.

Photo : Getty Images / Bruce Bennett

Si vous avez vu le jour après cette date, disons le 17 septembre, vous devez patienter jusqu’à l’année suivante. Vous bénéficiez donc d’une année de développement supplémentaire. Cela signifie aussi qu’à la fin de votre parcours amateur, à des fins de repêchage, vous devenez soudainement l’un des plus vieux joueurs de votre groupe d’âge.

Bref, après avoir été désavantagés par le système durant l’ensemble de leur parcours au hockey mineur, les joueurs nés tardivement qui sont parvenus à survivre jusqu’au hockey junior bénéficient finalement, eux aussi, d’une date de coupure avantageuse avant d’être repêchés.

***

Au bout du compte, ce phénomène d’âge relatif soulève énormément de questions. Le talent étant réparti de façon égale dans la société, le système actuel fait en sorte qu’une proportion considérable de talents sont tout simplement oubliés.

Dans ce cas, que pourrait-on faire pour éliminer les problèmes occasionnés par l’effet d’âge relatif?

J’ai récemment rencontré des gens qui s’intéressent à ces questions en Belgique. Ils m’ont raconté qu’ils faisaient face à la même situation au soccer, c'est-à-dire qu’ils avaient toujours un groupe de joueurs plus âgés qui prenaient le devant de la scène dans chaque groupe d’âge. Par contre, ils se sont rendu compte qu’il y avait toujours un sous-groupe qui finissait par rattraper le train à un certain moment et que ces joueurs ont des caractéristiques différentes.

Les Belges ont compilé tellement de données qu’ils sont maintenant capables d’identifier ceux qui ont de fortes chances de rattraper les joueurs dominants. Une partie des budgets de leurs équipes nationales est donc réservée pour continuer à suivre ces joueurs qui émergeront plus tard, indique-t-il.

Pour corriger la situation sans chambarder le système québécois au grand complet, Jean Lemoyne pense qu’il faudrait se montrer créatifs pour déterminer les talents oubliés.

D’un point de vue de chercheur, je me dis qu’il faut amasser les données qui nous permettraient d’identifier, comme les Belges, ceux qui seraient susceptibles de rattraper le train.

Et d’un point de vue pratique, je pense qu’on pourrait assouplir notre entonnoir. Par exemple, permettre à des joueurs nés dans la dernière portion de l’année de permuter de catégorie à certains moments pourrait s’avérer bénéfique. Prenons l’exemple de la Coupe Bélair, où les meilleurs espoirs québécois de catégorie M14 s’affrontent chaque printemps. Si on insérait une équipe de joueurs M15 (nés lors du dernier tiers de l’année précédente) dans ce tournoi, ça leur donnerait une chance de faire partie des dominants et de bénéficier d’une meilleure visibilité. Et ça donnerait probablement plus de fil à retordre aux joueurs plus âgés du M14 qui dominent tout le temps, dit Jean Lemoyne.

Par ailleurs, le système actuel fait en sorte que la catégorie midget s’étale sur trois ans. Mais est-ce obligatoire que cette option existe uniquement chez les midgets? Pourquoi ne le ferait-on pas au moment jugé le plus opportun dans le cheminement du joueur? Par exemple, on pourrait permettre à un enfant dont la maturité physique est tardive de disputer trois saisons chez les M13, quitte à limiter son séjour midget à deux saisons quand il arrivera dans cette catégorie.

***

À une époque où le hockey québécois cherche à se moderniser, il vaut certainement la peine de se pencher sur cette flagrante inefficience du système, dont certains aspects semblent assez faciles à améliorer.

L’effet d’âge relatif a été établi il y a 40 ans. Et jusqu’à présent, personne dans l’univers du hockey mineur ne semble s’y être sérieusement attardé.

En attendant, le profil des 40 joueurs québécois de la LNH nous dit qu’il est fantastique pour hockeyeur de naître en début d’année, que c’est vraiment moche de naître au milieu et que c’est un combat de tous les instants lorsqu’on naît à la fin.

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