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ChroniqueL’haltérophile qui a révolutionné le hockey allemand

Il sourit en tenant une tablette et un stylo.

Karl Schwarzenbrunner est le chef de l’éducation et de la science de la Fédération allemande.

Photo : Gracieuseté : DEB (Deutsche Eishockey-Bund)

Depuis quelques années, quelle est la nation émergente par excellence dans le monde du hockey? Si vous avez répondu l’Allemagne, votre connaissance du hockey international est impressionnante.

On ne retrouve que 20 153 hockeyeurs en Allemagne. Pourtant, ce pays a développé au cours des dernières années des talents exceptionnels comme les attaquants Leon Draisaitl et Tim Stützle, ou encore le jeune défenseur Moritz Seider.

En 2018, les Allemands ont remporté la médaille d’argent aux Jeux de Pyeongchang. Et le printemps dernier, ils sont à nouveau montés sur la deuxième marche du podium au Championnat du monde. L’Allemagne, qui occupait autrefois une place marginale sur la scène internationale, détient le cinquième rang du classement mondial masculin de la Fédération internationale.

Joueurs et entraîneurs se tiennent côte à côte après avoir reçu leur médaille d'argent, au centre de la patinoire.

L'équipe masculine de hockey allemande, médaillée d'argent des Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Bruce Bennett

Il y a une dizaine d’années, les dirigeants du hockey allemand ont façonné un programme de développement ambitieux qui porte le nom de Power Play 26. L’objectif de ce programme consistait à ce que l’Allemagne aspire à des médailles sur la scène internationale à compter de 2026. Ils sont donc en avance sur leur échéancier.

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L’aspect le plus fascinant du programme Power Play 26, c’est que les dirigeants de la Fédération allemande ont planifié ces progrès en misant sur la qualité du développement de leurs entraîneurs. Or, le type qui est responsable de l’éducation des entraîneurs allemands s’appelle Karl Schwarzenbrunner, et il n’a jamais joué au hockey organisé et n’a jamais été entraîneur d’une équipe!

Le sport que je pratiquais, c’était l’haltérophilie, dit Schwarzenbrunner.

J’ai étudié en sciences du sport et en physiothérapie. Puis, au cours de ma vie professionnelle, j’ai été entraîneur responsable du conditionnement physique auprès de skieurs, de joueurs de tennis, de spécialistes du vélo de montagne et même dans une équipe de foot de la Bundesliga.

En 2017, les dirigeants de la Fédération allemande de hockey m’ont approché et m’ont offert le poste de chef de l’éducation et de la science. À cette époque, le programme Power Play 26 débutait. Les patrons de la fédération voulaient améliorer la formation des entraîneurs et ils étaient d’avis qu’une perspective extérieure s’avérerait bénéfique, explique-t-il.

Jusque-là, l’expérience de Karl Schwarzenbrunner en matière de hockey se résumait à avoir joué sur des étangs ou des lacs dans sa Bavière natale. Dans le monde, il n’y a sans doute pas beaucoup de conseils d’administration qui auraient osé prendre une décision aussi audacieuse!

N’empêche, le principal intéressé estime que cette méconnaissance du milieu s’avérait pour lui un avantage significatif.

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Je suis très porté vers les sciences et, d’un point de vue scientifique, je connais à peu près tout du hockey. Ce que j’ignore de ce sport, c’est la façon de le pratiquer à un haut niveau.

Dans un sens, cela peut-être un désavantage. Mais dans un autre sens, c’était un avantage parce que je suis débarqué dans cet univers sans porter un seul des nombreux biais qu’accumulent les entraîneurs qui passent de nombreuses années dans le même sport, argue-t-il.

Quand on y pense, il est vrai que la plupart des entraîneurs, au hockey ou dans n’importe quelle autre discipline, font certaines choses d’une façon parce qu’elles ont toujours été faites ainsi. Ou encore, ils reproduisent des méthodes utilisées par des entraîneurs qui les ont dirigés lorsqu’ils étaient plus jeunes et qu’ils ont appréciés.

Malheureusement, les entraîneurs deviennent souvent de mauvaises copies des entraîneurs qu’ils ont admirés. Or, les entraîneurs qui ont beaucoup de succès ne sont pas une mauvaise copie d’un autre entraîneur. Ce sont des individus qui parviennent à se réinventer.

Une citation de Karl Schwarzenbrunner

Pour devenir un excellent entraîneur, le chef de l’éducation et de la science de la Fédération allemande est convaincu que la connaissance de l’aspect tactique du hockey ne constitue que la base du puzzle.

C’est essentiel de pouvoir enseigner les sorties de zone, les transitions en zone neutre ou une structure offensive. Mais quand je parle à nos entraîneurs, je parle énormément de l’importance d’avoir une vision. Je leur explique que leur travail consiste à raconter des histoires et à y faire adhérer leurs joueurs.

Ce que je vous dis peut vous sembler ridicule, mais c’est la vérité. Si vos joueurs embarquent dans votre histoire, votre saison sera une réussite et vos joueurs seront très bons. Mais si vous n’êtes pas un bon raconteur et que personne ne vous écoute, c’est terminé. Vous allez échouer, et même si vous êtes le meilleur tacticien qui soit, fait-il valoir.

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De son propre aveu, Karl Schwarzenbrunner n’ira jamais voir un entraîneur pour critiquer la qualité du jeu de transition de son équipe. Il est entouré de gens compétents pour faire ces enseignements.

Par contre, il estime que son travail consiste en quelque sorte à développer des artistes. Il veut que les entraîneurs allemands aient une idée claire de ce qu’ils souhaitent accomplir et qu’ils soient capables d’inspirer leurs joueurs et leurs adjoints.

Pour savoir clairement ce qu’on veut faire avec une équipe, il faut avoir des principes. Je dis toujours à nos entraîneurs que ça semble facile quand on le dit, mais que c’est terriblement difficile d’avoir des principes et des valeurs. Parce qu’avant d’en avoir, il faut se connaître soi-même, plaide-t-il.

En second lieu, Schwarzenbrunner veut aider les entraîneurs allemands à acquérir des connaissances qui, la plupart du temps, ne s’enseignent pas.

Je vais vous donner un exemple. À mes yeux, un grand entraîneur est quelqu’un qui, en plus de connaître le hockey, est capable d’influer sur le déroulement d’un match. C’est extrêmement difficile d’enseigner à quelqu’un comment lire un match de hockey. Pourtant, c’est vital d’être capable d’ajuster la façon de jouer de son équipe pour renverser une situation défavorable.

Il y a très peu d’entraîneurs qui peuvent faire cela. C’est un talent rare. C’est déjà difficile de décortiquer un match quand on regarde la vidéo le lendemain. Imaginez lorsque ça se déroule en direct sous vos yeux et que vous devez gérer votre banc en même temps, fait-il valoir.

En somme, le hockey allemand s’évertue depuis six ans à développer des entraîneurs qui excellent dans l’art de communiquer et dans l’art d’analyser le jeu.

Ceux qui veulent diriger des équipes de hockey mineur en Allemagne doivent donc attacher leur tuque assez solidement, parce que le programme de formation de la fédération est à la fois révolutionnaire et très exigeant.

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Les entraîneurs de niveau initiation doivent suivre une formation de base de 40 heures sur quatre jours. On fait de la théorie et de la formation sur glace. Puis à la fin, les aspirants entraîneurs doivent passer un examen écrit.

Même à ce niveau, nos aspirants entraîneurs ont droit à des cliniques offertes par les entraîneurs de nos équipes nationales. C’est très important pour nous de véhiculer notre message à tous les échelons de la fédération, explique Karl Schwarzenbrunner.

Quand vient le temps de passer au niveau 2, la tâche devient beaucoup plus costaude. Les candidats ont alors droit, tenez-vous bien, à 172 heures de formation!

Il y a 52 heures de cours en ligne durant lesquelles les entraîneurs peuvent apprendre à leur rythme avec de courtes vidéos. Nous passons ensuite les 110 ou 120 heures restantes avec eux pour les aider à transférer les apprentissages théoriques de base en pratique. On veut leur faire vivre et expérimenter ce qu’ils doivent faire hors glace et sur la glace, indique Schwarzenbrunner.

Il pose devant la caméra dans une veste de sport.

Karl Schwarzenbrunner

Photo : Gracieuseté : Picture Alliance - Frank May

Le passage le plus important du niveau 2 consiste en une séance d’entraînement filmée. Les entraîneurs portent une caméra et un micro. Et ils doivent se filmer durant une heure lorsqu’ils enseignent une technique, de patinage par exemple, aux joueurs de leur équipe.

Ils nous envoient ensuite le film. Ça nous permet de voir comment l’entraîneur enseigne, comment il parle à ses joueurs et quelle est son approche. On peut ainsi l’évaluer de façon plus réaliste. L’entraîneur doit aussi rédiger un essai de 5000 mots dans lequel il détaille ses forces et les aspects sur lesquels il doit travailler.

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Au niveau 3, c’est une nouvelle formation de 110 heures qui attend les candidats. Et au terme de cette étape, ils obtiendront leur licence d’analyste.

À cette étape, les entraîneurs doivent analyser le film d’un match que notre équipe nationale a disputé au Championnat mondial et ils sont évalués là-dessus. Ils doivent par exemple expliquer ce que l’équipe nationale a bien fait pour ce qui est de l’échec avant. Et ils doivent présenter leurs conclusions dans une vidéo de sept minutes, révèle Schwarzenbrunner.

Cette limite de sept minutes est très importante. On veut que les entraîneurs apprennent à limiter la durée de leurs analyses vidéo parce que les recherches montrent clairement que le niveau d’attention des joueurs diminue constamment après sept ou huit minutes.

Le niveau 4 transporte quant à lui les entraîneurs allemands dans l’univers du hockey professionnel. Cette étape est aussi consacrée à l’amélioration de leurs habiletés de communicateurs.

Ce niveau de formation dure 150 heures au cours desquelles les candidats doivent notamment passer un stage de 7 jours auprès d’une équipe de la Deutsche Eishockey Liga (DEL), la première division allemande. Durant ce stage, ils doivent par ailleurs interviewer l’entraîneur en chef et rédiger un texte dans lequel ils décriront le plus important apprentissage qu’ils ont tiré de cette entrevue.

En ce qui a trait aux habiletés de communication, la tâche est aussi très costaude. On confie aux entraîneurs un sujet complexe qu’ils doivent résumer en préparant un pecha kucha, c’est-à-dire une séance PowerPoint au cours de laquelle 20 images défileront à raison de 20 secondes chacune.

Pour expliquer quelque chose en 6 minutes 40 secondes (la limite d’attention de 7 minutes est respectée), les entraîneurs sont obligés de se concentrer sur les aspects fondamentaux du problème. Leur discours doit être clair, explique Karl Schwarzenbrunner.

Les entraîneurs qui souhaitent réussir le niveau 4 sont aussi formés pour accorder et passer des entrevues, pour communiquer de façon optimale avec les directeurs sportifs, les parents ou les commanditaires.

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Habitués à suivre des formations d’une fin de semaine, bien des entraîneurs québécois ou canadiens ressentent peut-être un certain vertige en prenant connaissance des exigences du hockey allemand. La plupart doivent d’ailleurs se demander comment on parvient à recruter des entraîneurs en exigeant de tels investissements de temps.

Karl Schwarzenbrunner insiste sur le fait que de grands efforts sont déployés pour que ces formations soient ludiques, intéressantes et engageantes.

Nous ne passons pas 90 minutes à parler des transitions parce qu’il se produirait la même chose qu’avec les joueurs. On perdrait rapidement leur attention, soutient-il.

Les entraîneurs des équipes nationales s’impliquent beaucoup dans ces formations. Et nous enseignons la plupart du temps à partir de questions. Par exemple, nous présentons un sujet et nous demandons aux entraîneurs quelle option leur semble la meilleure. On organise ensuite de petits groupes qui réfléchissent ensemble, puis on tient un débat.

Ou encore, on leur présente une tactique et on demande à un groupe d’expliquer pourquoi cette tactique est la meilleure qui soit. On demande en même temps à un autre groupe de jouer les avocats du diable et d’expliquer pourquoi c’est la pire tactique du monde. C’est de l’apprentissage par sécrétion de dopamine. C’est très efficace!, affirme Karl Schwarzenbrunner.

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Il y a environ 30 fois plus d’entraîneurs au Québec qu’en Allemagne. Et notre structure de hockey repose en très grande partie sur des entraîneurs bénévoles. Il est donc difficile d’imaginer comment un tel modèle pourrait être appliqué chez nous.

Par contre, plus le temps passe et plus la méthode instaurée par Karl Schwarzenbrunner est citée en exemple sur la scène internationale.

L’Allemagne est en train de former une génération d’entraîneurs coriaces qui sauront transmettre leur message, qui seront animés par des valeurs claires et qui sauront s’ajuster derrière le banc. En conséquence, ils formeront probablement encore plus de joueurs exceptionnels.

Ça donne envie de voir à quoi ressembleront les résultats des formations allemandes dans 10 ou 15 ans.

Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

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