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Chronique

Le junior, les études et les ambitions de Mario Cecchini

Mario Cecchini lors du point de presse qui annonce sa nomination comme commissaire de la LHJMQ.

Le nouveau commissaire de la LHJMQ, Mario Cecchini, succède à Gilles Courteau dans la foulée du scandale des initiations violentes des jeunes joueurs de hockey.

Photo : Radio-Canada

Lorsqu’il s'est présenté aux médias la semaine dernière, le nouveau commissaire de la LHJMQ, Mario Cecchini, a signifié son intention de faire évoluer les structures du hockey junior afin de les mettre « au diapason » avec les valeurs de la société. Si c’est le cas, il sera intéressant de voir ce qu’il adviendra du volet scolaire de sa ligue.

Il y a environ un mois, le confrère Yves Boisvert, de La Presse, a signé une chronique qui a soulevé un véritable tonnerre d’indignation (Nouvelle fenêtre) au sein de la communauté du hockey junior majeur québécois.

Intitulé Le système d’exploitation du hockey junior, le texte de Boisvert plaidait essentiellement qu’avec son calendrier de 68 matchs (outre les matchs préparatoires et les séries), le hockey junior majeur ne favorise pas les études des joueurs, mais plutôt les intérêts commerciaux des propriétaires d’équipes.

L’auteur ajoutait par ailleurs que la rigueur du calendrier de la LHJMQ est aggravée par le fait que tous ces matchs sont disputés sur un territoire s’étalant de Val-d’Or à Baie-Comeau, en passant par Halifax. Et tout cela, sans oublier que les équipes ont le droit de s’échanger leurs joueurs, âgés de 16 à 20 ans, comme le font les équipes professionnelles.

Comme je le mentionnais plus haut, ce texte a suscité de très vives réactions.

Sur les réseaux sociaux, d’anciens joueurs de la LHJMQ ont été jusqu’à publier des lettres pour faire valoir que leur passage dans la ligue s’est avéré une expérience humaine enrichissante, qu’ils avaient réussi dans la vie et que les bourses offertes par la ligue les avaient aidés à poursuivre leurs études et à accéder à un métier ou à une profession.

***

La sincérité de ces témoignages n’a pas à être remise en question.

La LHJMQ est une institution de notre écosystème sportif et c’est un exploit considérable d’y mériter une place à titre de joueur, d’entraîneur ou d’arbitre. Et la plupart des gens reconnaissent que le sport, qu’il soit de haut niveau ou non, s’avère généralement une école de vie exceptionnelle pour ceux qui le pratiquent.

Outre les valeurs d’effort, de persévérance et de collaboration qui y sont transmises, le sport permet aussi de nouer des amitiés et de développer des réseaux de contacts qui durent toute la vie.

C’est d’ailleurs pourquoi, au cours du dernier mois, les histoires de violence et de maltraitance survenues dans le hockey junior majeur canadien ont suscité autant d’indignation parmi la population. De tels dérapages ne sont pas censés faire partie de l’expérience d’un athlète.

Cela dit, revenons à nos moutons. Parlons un peu des performances scolaires des joueurs de la LHJMQ et demandons-nous si elles sont au diapason des valeurs de la société.

Les statistiques de l’Alliance Sport-Études, qui sont compilées depuis le milieu des années 1980, sont particulièrement intéressantes et dressent un portrait assez fidèle de la situation, même si tous les joueurs de la LHJMQ, notamment les joueurs anglophones et plusieurs joueurs des équipes des Maritimes, ne sont pas encadrés par l’Alliance.

***

Premièrement, il faut savoir que, de façon générale, les joueurs de la LHJMQ suivent un peu moins de cours que les athlètes des autres fédérations et que l’ensemble des étudiants du réseau collégial.

De 1987 à 2018, malgré l’amélioration de l’encadrement scolaire offert aux joueurs (par exemple des suivis plus rigoureux des conseillers pédagogiques des équipes), le nombre de cours a oscillé au fil des ans entre 4,3 et 2,9 par session.

Ce n’est pas parce que les hockeyeurs juniors sont paresseux. Les experts du milieu estiment que c’est parce que le calendrier sportif ne permet pas aux joueurs d’étudier davantage.

Sachant que les joueurs fréquentant le cégep doivent limiter le nombre de cours auxquels ils s’inscrivent, on peut aussi se demander comment ceux de 16 ans, qui doivent terminer leur cinquième secondaire (qui nécessite normalement des journées d’étude complètes du lundi au vendredi) font pour réussir. Les experts du milieu me disent que ces étudiants doivent aussi sacrifier des cours.

En 1987, la LHJMQ était essentiellement une ligue régionale regroupant 10 équipes et le calendrier comportait 70 matchs. À cette époque, aller jouer à Chicoutimi était considéré comme un long déplacement. Or, de nos jours, elle regroupe 18 équipes installées dans quatre provinces. Le calendrier prévoit désormais 68 matchs, mais les déplacements sont infiniment plus longs.

La ligue s’est aussi beaucoup professionnalisée au fil des ans. Les plans d’entraînement hors glace et sur glace sont plus rigoureux et les joueurs de plusieurs équipes ont aussi de la représentation à faire dans leur communauté. Cela aussi gruge du temps.

Il y a sept ans, je faisais partie d’un jury visant à déterminer le joueur-étudiant de l’année dans la LHJMQ. Et le jury avait demandé aux trois finalistes quelle était la première mesure qu’ils adopteraient s’ils étaient nommés commissaires de la ligue.

Spontanément, sans connaître les réponses de leurs pairs, les trois joueurs avaient répondu qu’ils réduiraient le nombre de matchs pour favoriser les études. Ils estimaient manquer de temps pour bien réussir dans les conditions mentionnées ci-haut.

Ce moment m’avait frappé. Si les plus talentueux étudiants de la ligue tenaient ce discours, qu’en était-il des autres?

***

Depuis plusieurs années, les dirigeants de la LHJMQ et des équipes mettent de l'avant la statistique du taux de réussite lorsqu’on les questionne sur les résultats académiques des joueurs.

Il n’est pas question ici des notes obtenues par les joueurs. On fait plutôt référence au nombre de cours réussis par rapport au nombre de cours auxquels ils sont inscrits.

Au fil des ans, le taux de réussite des joueurs de la LHJMQ a progressé pour devenir légèrement supérieur à celui des athlètes masculins des autres fédérations et nettement supérieur à celui des garçons de l’ensemble du réseau collégial.

À titre d’exemple, de 2016 à 2021 :

  • le taux moyen de réussite des joueurs de la LHJMQ inscrits en sciences humaines a été de 87 %;

  • le taux moyen de réussite des athlètes masculins des autres fédérations a été de 83,7 %;

  • le taux moyen de l’ensemble des garçons du réseau collégial étudiant en sciences humaines a été de 76,1 %.

Ces statistiques sont excellentes. Sauf que, lorsqu’on étudie, le but de l’exercice ne consiste pas à maintenir un bon ratio de cours réussis sur le nombre restreint de cours qu’on a choisis. Ce qui est primordial, c’est d’obtenir un diplôme.

Et pour la LHJMQ, c’est là que le bât blesse.

***

Dans chaque nouvelle cohorte, selon les statistiques de l’Alliance Sport-Études, une douzaine de joueurs de la LHJMQ s’inscrivent en sciences de la nature lorsqu’ils font leur entrée au cégep. C’est le profil scolaire le plus difficile et il faut être doué pour y être admis.

Et environ quatre fois plus de joueurs s’inscrivent en sciences humaines.

Les statistiques de l’Alliance Sport-Études (compilées avec des années de recul) révèlent que de 2008 à 2017: 

  • le taux de diplomation moyen de l’ensemble des garçons du réseau collégial en sciences de la nature s’est élevé à 85,92 %;

  • le taux de diplomation moyen des athlètes masculins des autres fédérations inscrits en sciences de la nature était de 83,55 %;

  • le taux de diplomation des joueurs de la LHJMQ en sciences de la nature a été de 65,79 %.

En sciences humaines, les chiffres de la LHJMQ sont beaucoup plus inquiétants. De 2008 à 2017, le taux de diplomation des joueurs s’est élevé à seulement 31,47 %, comparativement à 58,68 % pour les étudiants-athlètes des autres fédérations et à 57,9 % pour les étudiants masculins de l’ensemble du réseau collégial.

***

Bref, plus de deux joueurs de la LHJMQ sur trois n’obtiennent pas leur diplôme collégial en sciences humaines.

Ces statistiques ne sont évidemment pas acceptables. Le rêve de pouvoir un jour accéder aux niveaux professionnels ne justifie pas de tels taux de diplomation.

La semaine dernière, le père d’un ancien joueur de la LHJMQ, qui est maintenant chez les professionnels, m’a fait parvenir une statistique qu’il a compilée pour illustrer toute l’importance que devrait avoir le taux de diplomation des hockeyeurs juniors.

Ce lecteur, un fin connaisseur, a suivi le parcours de la cohorte de 444 joueurs ayant fait partie des formations de la Ligue M18AAA lors de la saison 2012-2013. Dans le milieu du hockey, cette cuvée de joueurs était considérée comme étant particulièrement exceptionnelle.

Or, 10 ans plus tard, selon les données du site elitesprospects.com, seulement 15 de ces 444 joueurs ont posé un patin sur une glace de la LNH, et seulement 7 d’entre eux ont disputé plus de 100 matchs dans la LNH : Jérémy Lauzon, Nicolas Roy, Julien Gauthier, Thomas Chabot, Anthony Beauvillier, Mathieu Joseph et Samuel Blais.

***

À la lecture de ces chiffres, je devine un grand nombre de lecteurs qui s’agitent devant leur écran et qui ont envie de crier : Ça n’a pas de bon sens! Réduisez le nombre de matchs! ou encore Mettons fin au hockey junior! Confions aux collèges et aux universités le mandat de s’occuper du hockey d’excellence!

Ce n’est pas de cette façon que les choses fonctionnent. Le hockey junior, qui est à la fois une institution sportive et une vaste entreprise commerciale, est enraciné au Canada.

En même temps, parce que le hockey junior est avant tout une entreprise commerciale, il est extrêmement difficile de le moderniser pour le mettre au diapason des valeurs de la société, ou même au diapason de la science.

À ce jour, personne n’a encore rédigé une étude scientifique démontrant que la meilleure façon de développer un hockeyeur d’élite et un citoyen instruit consiste à lui faire disputer 68 matchs et plus par saison, à lui faire parcourir de longues distances en autobus et à l’échanger à une autre équipe au beau milieu de son année scolaire.

***

Le père dont je vous parlais tantôt estimait qu’il n’y aurait que des avantages à réduire le nombre de matchs au calendrier.

Moins de rencontres équivaudraient à réduire le nombre de blessures. Cela permettrait aussi d’accroître le nombre de présences à l’école et de rehausser le taux de diplomation. Les joueurs qui sont en période de maturation physique auraient aussi plus de temps pour s’entraîner en gymnase. Un joueur de 16 ans qui entre dans un coin de patinoire avec un joueur de 20 ans fait face à tout un défi. Réduire le nombre de matchs diminuerait les dépenses. Et, avec l’effet de rareté, les équipes des petits marchés rempliraient probablement davantage leurs gradins avec un seul match local par semaine, suggère ce pertinent lecteur.

Quand on entre dans ce genre de débats, on entre directement dans le nouvel univers dans lequel Mario Cecchini tentera de se démarquer au cours des prochaines années.

Dans le hockey junior, concilier les intérêts des athlètes avec les intérêts commerciaux des propriétaires d’équipes équivaut souvent à tenter de résoudre l’énigme de la quadrature du cercle.

C’est bien beau de dire qu’il faudrait réduire le nombre de matchs pour favoriser les études. Mais c’est une autre paire de manches de convaincre un propriétaire dont l’équipe attire 3000, 4000 ou 7000 spectateurs par match de se priver de quatre ou cinq recettes aux guichets, et de toutes les ventes de bière qui l'accompagnent.

À la longue, ces discussions progressistes deviennent des dialogues de sourds parce que ce sont les intérêts commerciaux qui ont préséance sur tout le reste.

Durant son mandat à titre de commissaire de la LHJMQ, donc comme employé des propriétaires, Mario Cecchini a dit vouloir former des citoyens exceptionnels (il a employé l’expression citoyens hors-norme). Il sera donc intéressant de voir ce qu’il fera pour les aider à rehausser leur taux de diplomation au collégial.

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