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Chronique

Hockey Québec, le Collège Bourget et la tarte aux pommes

Deux femmes avec un chandail blanc et vert sur une patinoire

Hanna Bunton et Mélodie Daoust sont les entraîneuses du programme féminin au Collège Bourget.

Photo : Radio-Canada / Étienne Bruyère

Pour toutes sortes de raisons, il est décidément fort difficile d’innover ou d’organiser du hockey différemment au Québec.

En avril dernier, la direction du prestigieux Collège Bourget, de Rigaud, avait fièrement annoncé l’ajout d’une équipe de hockey féminin de type prep school à ses programmes sportifs. Cette annonce avait suscité beaucoup de réactions puisque les entraîneuses sélectionnées pour diriger le nouveau programme étaient l’olympienne Mélodie Daoust et la hockeyeuse professionnelle Hanna Bunton.

Qui plus est, il n’existait auparavant qu’un seul autre programme féminin de ce genre sur le territoire québécois, soit celui du Collège Stanstead en Estrie.

À l’exception d’une joueuse dont les parents avaient déjà une relation professionnelle avec Mélodie Daoust, les dirigeantes du nouveau programme féminin de Bourget disent ne pas avoir recruté activement leurs élèves-athlètes. Elles ont simplement annoncé la tenue de camps de sélection, ainsi que des visites du collège, sur les réseaux sociaux.

Lors de la première visite, il y avait 25 personnes à la porte. J’étais estomaqué, raconte le coordonnateur sportif de Bourget, Maxime Bérubé.

En expliquant le fonctionnement de notre programme aux parents, j’ai vite compris que ça répondait à un besoin et qu’ils étaient vraiment contents de voir naître cette option. Nous avons rapidement complété notre équipe, au point où nous aurions pu en assembler une deuxième. La semaine dernière, j’ai encore reçu cinq courriels de familles intéressées par notre programme féminin, ajoute-t-il.

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L’objectif de notre projet consiste à offrir à nos joueuses un environnement qui les préparera à ce qu’elles trouveront à l’université. Nous pensons, entre autres, que c’est une bonne idée de leur permettre de s’entraîner durant leur journée scolaire. Ça leur donne du temps pour étudier le soir au lieu de devoir se déplacer tard et sur de longues distances pour participer à des entraînements, explique Hanna Bunton.

Notre scénario idéal de calendrier vise aussi l’atteinte d’un meilleur équilibre entre le sport, les études et la vie sociale des élèves. Au lieu de nous entraîner toute la semaine et de disputer systématiquement deux matchs tous les week-ends, nous préférons disputer, par exemple, quatre matchs au cours d’une même fin de semaine à l’occasion de rencontres amicales, de tournois ou d’événements de mise en vitrine. Nous voulons disputer ces matchs au Québec, en Ontario et aux États-Unis.

Aux yeux de Mélodie Daoust et d’Hanna Bunton, l’arrivée de leur programme est très positive puisqu’elle s’inscrit dans une tendance observée dans le reste du Canada.

Il faut reconnaître que le hockey féminin canadien s’en va dans cette direction. C’est une évidence. Le modèle prep school connaît beaucoup succès, notamment sur la côte ouest du pays. La Colombie-Britannique accusait du retard en termes de participation au hockey féminin et cette province est maintenant l’une de celles où le taux de croissance est le plus élevé, soutient Hanna Bunton, qui a agi l’an dernier comme coordonnatrice des opérations hockey de l’équipe nationale féminine M18.

Plusieurs lettres rédigées par des parents de joueuses du nouveau programme du Collège Bourget témoignent d’ailleurs de leur haut niveau de satisfaction. Les parents encensent le volet sportif, mais aussi le rythme de vie plus équilibré dont bénéficie leur fille et leur famille.

Il faut souligner qu’il n’y a pas de programme sports-études de hockey féminin dans la région du Lac-Saint-Louis. De toute manière, tant du côté des garçons que des filles, la dualité linguistique de cette région fait en sorte qu’il est difficile de placer les membres d’une même équipe régionale dans une seule école.

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Malgré tout cela, la direction du Collège Bourget a officiellement appris vendredi dernier que Hockey Québec n’a pas l’intention de reconnaître son nouveau programme féminin. Du moins, pas pour cette année.

Cette décision de HQ survient après six mois de discussions infructueuses entre les deux parties. Et surtout, cette situation nous ramène au cœur du corporatisme (ou du protectionnisme) qui caractérise le hockey québécois.

Il y a 12 ans, quand le hockey scolaire masculin a commencé à prendre son envol au Québec, les organisations civiles accusaient les écoles de voler leurs joueurs, comme si ces derniers leur appartenaient. Et Hockey Québec déployait beaucoup d’efforts pour forcer les meilleurs hockeyeurs à jouer dans les programmes civils qu’on avait établis pour eux.

Même si le contexte du hockey féminin est différent et même si les actuels dirigeants de Hockey Québec se veulent beaucoup plus inclusifs que leurs prédécesseurs, ce qui se passe avec le programme féminin de Bourget est en quelque sorte un copier-coller de ce qui s’est produit du côté des garçons.

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Le volet féminin de la Ligue de hockey d’excellence du Québec (LHEQ) compte huit organisations. Or, une quinzaine de joueuses de la LHEQ ont décidé de poursuivre leur chemin avec le programme du Collège Bourget cette saison.

Partout c’était l’enfer. À plusieurs endroits, nos gens (de la LHEQ) étaient vraiment offusqués. Ils ont perdu plusieurs joueuses. Et à elle seule, l’organisation des Warriors du Lac-Saint-Louis en a perdu huit. Elle a failli fermer son équipe, dit le directeur principal des opérations hockey de HQ, Marcel Patenaude.

Arguant qu’il n’y a que 7000 hockeyeuses au Québec et que l’écosystème du hockey féminin est beaucoup plus fragile que celui des garçons, Marcel Patenaude plaide que la fédération a le devoir de veiller au bien-être du hockey québécois dans son ensemble.

Aux gens du Collège Bourget, on a dit qu’on ne peut pas défaire toute la structure en place. On ne peut pas les laisser piger des joueuses où ils le veulent et quand ils le veulent parce que ça affecte le bassin de la LHEQ […] Et la LHEQ, c’est la ligue qu’on a choisie pour le développement des meilleures joueuses au Québec. C’est le canal qu’on a décidé de prendre, ajoute-t-il.

Hanna Bunton réplique que sur les 17 Québécoises qui ont obtenu une place dans l’équipe canadienne M18 au cours des six dernières années, seulement une ou deux provenaient de la LHEQ, et une douzaine provenaient du programme prep school de Stanstead.

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Ce sont donc deux visions du monde qui s’affrontent et qui, pour l’instant, semblent difficilement réconciliables.

D’un côté, on retrouve la fédération, qui se veut inclusive, mais qui tente de faire entrer le programme de Bourget dans une boîte qui ne dérangera pas trop son modèle, ni les gens de la LHEQ. Et de l’autre côté, il y a le Collège Bourget et ses entraîneuses de renom, qui veulent devenir membres de HQ tout en offrant à leurs joueuses un environnement différent de ce qui est prévu dans le modèle actuel.

Hockey Québec nous a proposé d’adhérer à la LHEQ, mais à condition de limiter à cinq le nombre de joueuses québécoises qui feraient partie de notre alignement, indique Mélodie Daoust.

Notre équipe est composée de joueuses des secondaires 4, 5, et 6 (Bourget offre un programme de 12e année). Notre équipe sera trop vieille l’an prochain pour jouer dans le M18 de la LHEQ. Par ailleurs, les parents paient cher pour envoyer leurs enfants ici. Pourquoi le feraient-ils si c’était pour les faire jouer dans la même ligue et leur faire vivre la même expérience de hockey qu’avant? Ce n’est pas notre modèle, ajoute-t-elle.

Bourget est un collège privé bilingue. Il lui serait possible de faire plus de recrutement international. Les coûts seraient toutefois astronomiques. Et le but de leur projet, rappellent Mélodie Daoust et Hanna Bunton, consiste à offrir une alternative à des joueuses du Québec.

Si on veut adhérer à une fédération sportive, il doit y avoir un objectif derrière ça. Si tu te joins à une fédération, c’est pour adhérer à une ligue, à un concept ou à la structure de la fédération. Mais si tu ne veux pas participer aux activités de HQ, je ne comprends pas le but recherché. Sinon, on va fédérer n’importe qui, estime Marcel Patenaude.

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Certains se demandent pourquoi le programme féminin du Collège Bourget ne pourrait être reconnu par HQ, alors que le programme du Collège Stanstead l’est.

Les dirigeants de HQ répondent que le programme de Stanstead a été admis dans les cadres de la fédération il y a quelques années. On explique que l’administration précédente avait paniqué avant la présentation des Jeux du Canada parce qu’un fort pourcentage des joueuses d’Équipe Québec étudiaient à Stanstead. Si leur collège n’avait pas été accueilli par la fédération, ses joueuses n’auraient pu participer aux Jeux du Canada.

Au cours des dernières années, Hockey Canada a aussi créé une voie (le programme des écoles accréditées) spécialement pour les équipes de type prep school qui poussent dans le pays et qui évoluent parallèlement aux cadres standards de leurs fédérations provinciales.

Dans le plus récent relevé disponible (2020) on ne retrouvait que deux équipes québécoises ainsi accréditées parmi les 109 qui existent au Canada.

Cette solution n’a pas été mise de l’avant pour l’équipe féminine du Collège Bourget.

Code Scoop : Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

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Nous essayons de régler en quelques mois des problèmes qui existent depuis 30 ans, dit le directeur général de Hockey Québec, Jocelyn Thibault.

J’ai eu plusieurs échanges avec la direction générale de Bourget. On peut pas être plus honnêtes que ça en disant qu’on pense que les prep schools ont leur place dans notre nouvelle structure. On ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas et ils ont leur place. Il y a des affaires qu’on veut mettre en place pour la saison prochaine. Mais le problème, c’est que les gens du collège nous ont prévenus en avril qu’ils allaient avoir une équipe, ajoute-t-il.

Aux yeux de ce dernier, ce fait accompli et cette situation de dernière minute ont compliqué les choses.

La direction du Collège Bourget avait pourtant présenté à HQ son plan de création d’une équipe féminine il y a cinq ans. Puis une nouvelle fois il y a trois ans.

Ces documents, semble-t-il, se sont toutefois perdus lors du changement d’administration de HQ et en raison de congés à long terme d’employés affectés au dossier.

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Même si Hockey Québec a décidé de ne pas le sanctionner, le programme féminin du Collège Bourget poursuivra ses activités, mais de façon indépendante. Cela signifie que l’équipe de Mélodie Daoust et d'Hanna Bunton ne pourra affronter que des formations qui, elles aussi, ne sont pas membres de leur fédération provinciale ou nationale.

Aux yeux des gens du Collège Bourget, cette décision de HQ était prise depuis longtemps. Avant la finale du camp de sélection d’Équipe Québec en juillet dernier, trois joueuses se sont fait dire qu’elles ne pourraient être sélectionnées si elles choisissaient d’étudier à Bourget.

Dans une lettre commune, les parents de ces trois joueuses ont assimilé cette pratique à de l’intimidation.

Au cours des dernières semaines, Hockey Québec est aussi intervenue pour tenter de dissuader des équipes féminines fédérées de l’Île-du-Prince-Édouard et de l’Ontario d’affronter le Collège Bourget. Les équipes prince-édouardiennes ont simplement remplacé leurs arbitres par des officiels non fédérés. L’équipe ontarienne, pour sa part, a annulé son voyage à Rigaud.

Je n’en reviens pas qu’on ait fait ça à des filles de 15 ans. On parle de rencontres amicales impliquant des adolescentes, dit, déçue, Hanna Bunton.

Les assurances des équipes fédérées ne sont pas valides si elles affrontent des formations non sanctionnées. Il faut les prévenir, disent les gens de Hockey Québec.

Leurs prédécesseurs disaient exactement la même chose il y a 12 ans pour empêcher les programmes scolaires masculins de disputer des matchs.

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Des programmes masculins indépendants comme Ulysse à Terrebonne ou ceux de Bishop et Stanstead en Estrie existent et connaissent du succès. Mais il faut sans doute un peu plus de temps pour développer un solide réseau de contacts dans ce milieu.

Mélodie Daoust croit au hockey féminin québécois. De ce fait, elle trouve la situation particulièrement difficile à accepter. Elle était la seule membre de l’équipe olympique canadienne à avoir poursuivi son cheminement athlétique dans une université canadienne. Et elle l’a fait au Québec en plus, à McGill. Elle s’est aussi impliquée comme entraîneuse adjointe dans le programme des Carabins de l’Université de Montréal.

Cette situation n’est pas un conflit entre le Collège Bourget et Hockey Québec. C’est une bataille pour permettre aux filles de faire des choix tout comme on le permet aux garçons.

Nous tentons de contribuer à élever le hockey féminin, et ça me rend malade qu’on dise aux filles de se limiter à la seule option qu’on leur offre au lieu de leur permettre de voir et de décider ce qui est le mieux pour elles. Laissons-les décider, lance-t-elle.

Un vieux dicton dit que, dans la vie, personne ne peut s’opposer à la maternité et à la tarte aux pommes. Mais de l’extérieur, les divergences du Collège Bourget et de Hockey Québec ressemblent justement à cela.

Espérons que les dirigeants de Hockey Québec, qui viennent d’entreprendre un virage client, trouveront une façon de dénouer cette impasse.

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