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Chronique

La mentalité de bunker des dirigeants de Hockey Canada

Des maillots de Hockey Canada.

Plusieurs affaires d'agressions sexuelles alléguées secouent l'organisation Hockey Canada.

Photo : @HockeyCanada/Twitter

Des dirigeants de Hockey Canada comparaissaient aux Communes pour la troisième fois, mardi midi, en rapport avec une entente à l'amiable ayant eu pour effet de protéger les huit présumés auteurs d’un viol collectif. Si les deux premières comparutions s’étaient avérées choquantes, la dernière donnait franchement froid dans le dos.

Étant donné l’importance de cette affaire, il est important, une fois de plus, de rappeler les faits à l’origine du plus grand scandale de l’histoire du hockey canadien. Parce qu’il est très facile de perdre le fil de cette histoire. Et parce que, justement, les dirigeants de Hockey Canada croient que ce qu’on leur reproche finira par sombrer dans l’oubli.

Dans une poursuite intentée le 20 avril dernier, une femme (âgée de 20 ans en 2018) alléguait qu'elle avait été victime d’une agression sexuelle commise par huit joueurs d’Équipe Canada Junior. L’agression serait survenue à London, dans la nuit du 18 au 19 juin, en marge d’un gala et d’un tournoi de golf de la Fondation de Hockey Canada. À cette occasion, les membres d’Équipe Canada Junior étaient honorés pour avoir remporté le Championnat mondial six mois auparavant.

Les dirigeants de Hockey Canada avaient été mis au fait de ces allégations le matin du 19 juin, quelques heures seulement après que les événements furent survenus. Ils n’ont prévenu la police de London que vers 19 h, après avoir contacté leur assureur, après avoir consulté leurs avocats et après avoir discuté de la situation entre eux.

Hockey Canada avait aussi commandé une enquête auprès d’une tierce partie, un bureau d’avocats de Toronto, pour tenter de faire la lumière sur ces allégations. Toutefois, Hockey Canada n’a pas contraint les joueurs d’Équipe Canada junior à collaborer à l’enquête. Celle-ci a donc échoué (selon Hockey Canada). Mais à ce jour, la fédération refuse toujours de fournir au Parlement le rapport qui lui a été remis par ses enquêteurs.

Hockey Canada invoque le privilège de la confidentialité client-avocat pour justifier sa décision de ne pas remettre ce précieux document aux membres du Comité permanent du patrimoine, qui enquêtent sur cette affaire.

***

Par la suite, les dirigeants de Hockey Canada ne se sont plus préoccupés de ce présumé viol collectif. Du moins, jusqu’à ce que la fameuse poursuite de 3,55 millions leur soit remise le printemps dernier. La fédération nationale était alors poursuivie conjointement avec la Ligue canadienne de hockey (les trois circuits junior majeur canadiens) et les huit présumés agresseurs. Dans les documents déposés à la Cour, ces derniers étaient désignés par les pseudonymes John Doe 1 à 8.

En l’espace de seulement quelques semaines, certains diront en un temps record, Hockey Canada a réglé ce litige à l’amiable avec la victime. La vitesse à laquelle l’affaire a été conclue laisse croire qu’une partie importante (ou la totalité) de la réclamation de 3,55 millions de dollars a été versée.

Hockey Canada dit avoir essuyé la facture au nom de toutes les parties interpellées dans cette affaire sans vraiment savoir ce qui s’est réellement produit dans la nuit du 18 au 19 juin 2018. La présumée victime a aussi dû signer une entente de confidentialité l’empêchant à jamais d’évoquer publiquement ce qui lui est arrivé.

Ce règlement a donc directement contribué à protéger les présumés agresseurs, en plus de leur éviter toute conséquence sportive ou financière. Or, une importante partie des joueurs d’Équipe Canada junior 2018 sont désormais dans la Ligue nationale de hockey (LNH).

Dans des déclarations publiques écrites, et même lors de témoignages aux Communes, Hockey Canada avait fait valoir que les cotisations de ses membres n’avaient pas servi à camoufler cette présumée affaire de viol. Or, il s’est avéré que l’argent avait été puisé dans un fonds de réserve constitué pour régler des affaires d’agressions sexuelles. C'est sans oublier le fait que ce fonds avait été financé par les contributions des membres.

Quand ce scandale a éclaté au grand jour, le premier réflexe des dirigeants de Hockey Canada avait été de se réfugier derrière l’entente de confidentialité conclue avec la victime et de refuser d’émettre tout commentaire.

Il a fallu que le gouvernement retire son financement public et que les plus grands commanditaires de la fédération se désistent pour que les dirigeants de Hockey Canada deviennent soudainement les ardents promoteurs d’un plan d’action visant à changer la culture du hockey.

Depuis, il se passe rarement une semaine sans que des députés, la ministre des Sports, le premier ministre du Canada, des personnalités publiques et des représentants des médias réclament les démissions du conseil d’administration et des membres de la direction de Hockey Canada, et plus particulièrement celle du PDG Scott Smith.

***

Tout cela nous mène jusqu’à mardi, tandis que c’était au tour d’Andrea Skinner (présidente par intérim du conseil d’administration de Hockey Canada) et de Michael Brind’Amour de comparaître devant le Comité permanent du patrimoine. Brind’Amour, un Québécois, était le président du conseil de Hockey Canada jusqu’à sa démission, au début du mois d’août dernier.

Même si les témoins étaient assermentés, les pauvres élus n’ont encore une fois pu obtenir beaucoup des réponses claires à leurs questions.

En fait, les plus catégoriques affirmations d’Andrea Skinner et de Michael Brind’Amour ont été qu’Hockey Canada a pris une excellente décision en concluant cette entente à l'amiable en mai dernier! Décision, faut-il le rappeler, à laquelle ils ont participé.

Un joueur portant l'uniforme de Hockey Canada patine.

Hockey Canada est éclaboussé par une histoire présumée de viol collectif.

Photo : Reuters / VASILY FEDOSENKO

L’actuelle présidente du conseil d’administration, avec beaucoup de certitude, s’est aussi épanchée à plusieurs reprises sur le fait que Scott Smith est l’homme de la situation pour permettre à Hockey Canada de changer sa culture organisationnelle.

Madame Skinner a même poussé le bouchon jusqu’à dire, non sans souligner qu’elle est une juge sévère, qu’elle accordait une note de A à Scott Smith pour la manière dont il a piloté ce dossier.

Un chausson avec ça?

Sans compter que, plusieurs fois, Andrea Skinner a affirmé que Hockey Canada et ses dirigeants sont victimes de la désinformation et des attaques injustifiées véhiculées par les médias.

Ces dernières affirmations rejoignaient parfaitement certains thèmes véhiculés dans un sondage récemment commandé par Hockey Canada et acheminé à ses membres. Dans ce sondage, les répondants étaient notamment invités à dire si les critiques formulées à l’endroit de la fédération sont exagérées.

Et cet état d’esprit de madame Skinner se reflète dans les notes d’un procès-verbal du conseil d’administration de Hockey Canada, datant du mois d’août, peu de temps après que les dirigeants de la fédération eurent été rabroués pour une deuxième fois aux Communes.

Selon les notes lues par le conservateur John Nater, les membres du conseil étaient encouragés à reprendre le contrôle de la trame narrative dans l’espace public et à faire valoir que les règlements hors cour doivent être vus positivement, et pas de façon négative. On encourageait par ailleurs les membres de l’organisation à répéter ce message pour consolider ce narratif.

***

Deux heures de témoignages sont normalement assez difficiles à résumer, mais pas dans ce cas-ci. Parce que mardi, il y avait un fil conducteur et un thème qui collaient parfaitement aux propos tenus par Andrea Skinner et Michael Brind’Amour. Et c’était celui de la stupéfiante mentalité de bunker qui anime les dirigeants de Hockey Canada.

La mentalité de bunker se définit comme un état d’esprit, parmi les membres d’un groupe, qui se caractérise par une défense chauvine de leurs actions et par une posture de supériorité morale face à la critique.

Et franchement, ça donne un discours totalement incohérent dans le cas qui nous occupe.

Je sens que vous êtes déconnectés de la population, a lancé le bloquiste Sébastien Lemire dans son commentaire de clôture.

Vous vous convainquez entre vous que vous avez bien agi. Le conseil d’administration a normalement la responsabilité d’être un chien de garde. Mais là, vous agissez comme le bras exécutif et vous perpétuez une culture toxique. Et vous accusez les médias et les politiciens de mal comprendre votre message.

D’un côté de la bouche, Hockey Canada jure que sa culture va changer. Toutefois, les efforts de la fédération semblent davantage consacrés à l’embauche de spin doctors et de firmes de relations publiques comme Navigator pour, en lieu et place, changer les perceptions de la population.

D’un côté de la bouche, la présidente du conseil d’administration affirme que d’importants changements organisationnels ont été entrepris au sein de Hockey Canada depuis deux ans. Et que Scott Smith est le mieux placé pour continuer à faire évoluer la culture de l’organisation.

Mais de l’autre côté, cette entente hors cour est survenue il y a seulement quatre mois. Et elle a été entérinée par le conseil dans une réunion à huis clos au cours de laquelle aucune note n’a été prise! Il y a probablement des ligues de garage plus rigoureuses que cela.

Andrea Skinner.

Andrea Skinner

Photo : Gracieuseté : Hockey Canada

Par ailleurs, Mme Skinner accorde une note presque parfaite à son PDG. Et elle affirme que cette affaire de présumé viol collectif a été réglée de la meilleure manière qui soit.

Logiquement, elle laisse donc entendre que si un drame pareil devait se reproduire dans six mois, la culture ne changerait pas, ni la façon de régler le problème.

***

La députée conservatrice Rachael Thomas y est d’ailleurs allée d’une question intéressante à l’endroit de la représentante de Hockey Canada. Elle lui a demandé de mentionner les trois principales qualités qui rendent Scott Smith apte à changer la culture de l’organisation.

La question a été suivie d’un long silence.

Vous avez sans doute eu le temps de réfléchir à cette question? a renchéri la députée Thomas.

Andrea Skinner a fini par répondre que Scott Smith est entouré d’une excellente équipe.

Tout au long de son témoignage, Mme Skinner a par ailleurs soulevé l’importance de maintenir une stabilité à la tête de Hockey Canada. Si les membres du conseil et de l’équipe de direction devaient être remplacés, les conséquences seraient néfastes, plaide-t-elle.

Je pense que l’impact serait très négatif sur nos garçons et filles qui pratiquent le hockey. Est-ce que les patinoires seraient encore éclairées? Je ne sais pas. On ne peut le prédire. Mais, pour moi, ça ne vaut pas la peine de prendre le risque, a-t-elle avancé.

Connaissant le rôle infiniment négligeable que joue Hockey Canada dans l’organisation du hockey sur le terrain (ce sont les fédérations provinciales qui s’en occupent), vous relisez cela à voix haute et tout y est : la défense chauvine, la posture de supériorité morale, la mentalité de bunker.

Ces gens croient vraiment qu’ils ont raison et qu’ils sont irremplaçables. Et ça donne froid dans le dos.

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