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Commotions cérébrales : l’entourage des athlètes doit rendre des comptes

Un footballeur est poussé au sol par un joueur imposant des Bengals.

Le joueur des Dolphins de Miami Tua Tagovailoa a subi une commotion cérébrale après avoir reçu deux coups à la tête en l'espace d'une semaine.

Photo : usa today sports / Kareem Elgazzar

Alexandra Piché

L’histoire de Tua Tagovailoa a fait couler beaucoup d’encre ces derniers jours. Le quart-arrière des Dolphins de Miami a subi une violente commotion cérébrale jeudi dernier. Il a dû être évacué du terrain sur une civière et transporté à l’hôpital.

Ce qui a le plus choqué? Seulement quatre jours auparavant, la tête de Tagovailoa avait heurté le sol avec force lorsqu'il s’était fait plaquer par un secondeur des Bills de Buffalo.

Tagovailoa avait alors quitté le terrain en titubant et en montrant des signes d’étourdissement. Il était malgré tout revenu pour la fin du match. En conférence de presse, l’équipe avait indiqué que le joueur n’avait finalement qu’une blessure au dos.

L’Association des joueurs de la NFL (NFLPA) a lancé une enquête pour comprendre comment le retour au jeu de ce joueur a été autorisé. Le protocole de gestion des commotions cérébrales sera revu et un consultant en neurotraumatologie qui a examiné le joueur a été congédié.

Plusieurs questions demeurent. Qu’est-ce qui peut pousser un joueur à revenir sur le terrain au péril de sa santé? Comment est-il possible que des situations comme celle-là continuent de se produire malgré les récentes découvertes scientifiques sur les commotions cérébrales?

Radio-Canada Sports en a discuté avec William Archambault, diplômé au doctorat en neurosciences du développement, de l’exercice et de la vision et coauteur du livre Commotions cérébrales – Dix personnalités témoignent, des scientifiques expliquent.


Q. Qu'avez-vous pensé de l'incident survenu cette semaine dans la NFL?

R. La première fois que j’en ai entendu parler, c’était après le premier incident de dimanche dernier, quand Tua est revenu au jeu après la mi-temps, alors qu’il venait de se frapper la tête au sol violemment. Je me suis dit : Bon, un autre cas classique. Oui, il y a des protocoles de gestion des commotions cérébrales, mais ils font ça dans le vestiaire, suivis par des parties indépendantes. Disons que parfois, ils doivent un peu jouer avec ça.

Plus tard, j’ai vu que l’équipe avait dit que c’était une blessure au dos. Bon, je ne suis pas expert dans tout, mais disons que je ne connais pas beaucoup de blessures au dos qui font plier les jambes comme ça. C’est aussi très commun avec les commotions. Pour moi, c’était dur d’éliminer l’hypothèse de la commotion aussi rapidement.

Ensuite, quand j’ai vu qu’il allait jouer de nouveau le jeudi, j’ai trouvé que c’était un très gros risque. Il aurait pu faire le match de jeudi et s’en sortir sans que ça arrive, mais il aurait été chanceux. À chaque match, il doit y avoir des joueurs qui sont vraiment sur la limite pour jouer, mais ce n’est pas à chaque fois que ça arrive.


Q. Quelles pourraient être les conséquences à long terme du fait d'avoir subi deux commotions cérébrales dans un délai aussi rapproché?

R. Ça peut être très néfaste, surtout dans un court laps de temps comme ça. C’est ce qui est vraiment dangereux. Je pense à des cas comme ceux de Sidney Crosby ou Patrice Bergeron, au hockey, qui ont eu des commotions assez graves. Ils ont raté la saison et ils sont revenus beaucoup plus tard. On peut se remettre d’une commotion grave, mais il faut prendre le temps de guérir.

L'attaquant des Penguins de Pittsburgh, Sidney Crosby, après avoir reçu un coup d'un défenseur des Capitals de Washington lors du match du 1er mai 2017, ce qui lui a causé une commotion cérébrale.

Sidney Crosby en 2017 après avoir reçu un coup à la tête.

Photo : Getty Images / Gregory Shamus

Le risque qui est énorme ici, c’est d’avoir possiblement deux commotions cérébrales dans un aussi court laps de temps. Il y a le syndrome du second impact, qui survient en fait quand on a une deuxième commotion par-dessus la première qui n’a pas eu le temps de guérir. Les effets sont exponentiels.

J’espère que ce ne sera pas le cas de Tua. Il a l’air correct, selon ce que j’ai vu, mais il y a des cas de personnes qui perdent de la mobilité ou qui se retrouvent avec des capacités cognitives extrêmement réduites. Il y a même en Ontario une jeune joueuse de rugby [Rowan Stringer] qui est décédée parce qu’elle avait subi trois commotions en une semaine.

D’où l’importance des protocoles, qui prônent le fait que si tu es dans le doute, il y a un minimum de temps au repos à respecter. Une semaine, c’est même vraiment le minimum. Normalement, ce serait plus 10 jours pour être sûr.

Ce n’est pas parce qu’un joueur se sent bien maintenant qu’il n'y aura pas de séquelles qui vont apparaître plus tard.


Q. Comment éviter la répétition de situations comme celle de Tua Tagovailoa?

R. J’ai plein d’idées. C’est complexe. Je ne pense pas qu’il y ait une solution. Ce sera un mélange de petites améliorations qui s’accumuleront au fil du temps. Malheureusement, ça prenait des événements impliquant des gens à haut profil pour qu’on en parle et pour que les choses évoluent. Il n’y a pas de solution magique.

Les protocoles, s’ils étaient bien appliqués, ça arriverait beaucoup moins. L’idée, c’est de minimiser les risques le plus possible.

C’est plate, mais je pense qu’une partie de la solution serait d’ajouter de la reddition de comptes. [Il faudrait] qu’il y ait des conséquences pour les médecins, les propriétaires d’équipes, les organisations sportives et les instances qui pèsent lourd dans la balance.

Tant que les organisations ne donneront pas l’exemple en récompensant les bons comportements et en punissant les mauvais comportements, ça ne va pas s’améliorer.

En Ontario, par exemple, ils ont passé une loi après que la jeune joueuse de rugby est décédée, la loi de Rowan Stringer, qui met plus de responsabilité sur les entraîneurs et sur les organisations sportives mineures. S’il y a un athlète mineur qui retourne sur le terrain après avoir subi une commotion sans bien suivre le protocole, il y aura une responsabilité [attribuée à] l’entraîneur. Ça les incite à être beaucoup plus prudents. Même si le jeune dit qu’il est correct, l’entraîneur pourrait l’encourager à ne pas revenir au jeu, parce qu’il risquerait son emploi de son côté s’il arrivait quelque chose.

Ça incite à prendre plus de précautions.


Q. Qu’est-ce qui pousse un athlète à vouloir jouer malgré une blessure à la tête?

R. Parfois, les athlètes veulent tellement jouer qu’ils cachent leurs symptômes. C’est dur d’intervenir dans ce cas-là. Ça va prendre un moment où les athlètes vont commencer à se soucier davantage de leur santé que de leur performance.

Un spécialiste examine les résultats d'un examen.

Un spécialiste examine les résultats d'un examen.

Photo : iStock / Istockphotos

Pour ma thèse de doctorat, j’ai fait des entrevues avec des athlètes et je leur ai demandé les raisons qui les poussent à divulguer ou à cacher leurs symptômes.

Finalement, j’ai compris que les athlètes en viennent à choisir s'ils ont plus peur de jouer ou s’ils ont plus peur de manquer l’action. Ils ont peur soit de perdre leur place dans l’équipe, soit de perdre du temps de jeu. Sinon, ils ont peur pour leur propre santé. Dans ce temps-là, ils vont en parler. Mais s’ils en viennent à penser qu’ils ont plus peur de perdre leur place dans l’équipe, ils vont cacher leurs symptômes ou essayer de les cacher.

Il y a beaucoup d'aspects psychologiques qui entrent là-dedans. C’est vraiment complexe.

Aussi, une chose qui était ressortie, c’est que les athlètes sont déjà très sensibilisés. Je sais par exemple qu'à l’Université de Montréal, ils reçoivent des formations. Il n’y a plus vraiment l'excuse de dire qu’ils ne savent pas ce que c'est.

Mais c’est aussi un couteau à double tranchant parce qu’il y a des athlètes qui m’ont dit : Si j’en parle, je sais que je manque deux ou trois semaines. Ça ne me tente pas de manquer des semaines. Même en les sensibilisant, il y en a qui ne veulent quand même pas en parler, donc la sensibilisation n’est pas la réponse à tout.

Ça fait un peu paternaliste de dire ça, mais il faut protéger les athlètes contre eux-mêmes. Je le sais parce que moi-même, en étant athlète, je sais que je n’aurais pas voulu arrêter. Je n’aurais pas voulu admettre que je n’avais pas la forme pour jouer. Il aurait fallu que quelqu’un m’empêche de jouer. C’est plate. Idéalement, ça viendrait de l’athlète lui-même, mais de toute évidence, il faut plus que ça.

C’est plate, mais il faut protéger les athlètes.

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