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Chronique

Une prédiction, un quart amoché et la stupidité

Il est poussé au sol par un joueur imposant des Bengals.

Tua Tagovailoa a été frappé violemment jeudi soir.

Photo : usa today sports / Kareem Elgazzar

On en parle très peu souvent, mais les athlètes professionnels œuvrant dans des sports collectifs sont constamment confrontés à une question à la fois malaisante et inquiétante : « le médecin qui me soigne est-il mon médecin, ou le médecin de l’équipe? »

Tous les médecins ne gèrent pas ce conflit d’allégeance (ou ce conflit d’intérêts) de la même façon, ce qui engendre une grande méfiance de la part des athlètes à l'égard des soins médicaux qui leur sont fournis par leur équipe.

Au début de l’année, un préparateur mental travaillant auprès d’athlètes olympiques et professionnels me racontait à quel point il était estomaqué par la quantité d’informations importantes, en matière de santé, que les athlètes professionnels cachent aux entraîneurs et aux dirigeants de leur organisation.

Quand quelque chose cloche, ces athlètes préfèrent en dire le moins possible, quitte à consulter des spécialistes externes, parce qu’ils ne savent pas si ces informations finiront éventuellement par être retenues contre eux.

En revanche, parce qu’ils sont imprégnés de la culture et des enjeux du sport au sein duquel ils pratiquent leur profession, certains médecins deviennent plus permissifs en certaines circonstances et permettent à des athlètes vraiment amochés de continuer à jouer pour le bien commun.

Quand on y pense, nous connaissons tous des histoires d’athlètes héroïques ayant continué à jouer malgré des blessures importantes.


Ce préambule nous mène tout droit à l’histoire du quart des Dolphins de Miami, Tua Tagovailoa.

Jeudi soir, Tagovailoa a subi une violente commotion cérébrale et a quitté sur une civière le match qu’il livrait aux Bengals de Cincinnati.

Cette histoire suscite une vive polémique parce qu’aux yeux de beaucoup de gens, le sort de Tagovailoa était écrit dans le ciel. Et en grosses lettres, à part ça. Mais pas aux yeux du personnel médical des Dolphins de Miami, semble-t-il.

Dimanche dernier, face aux Bills de Buffalo, Tua Tagovailoa s’était violemment heurté la tête contre le sol, après avoir été poussé par un secondeur qui le pourchassait.

Alors qu’il se trouvait toujours au sol, le quart des Dolphins avait alors agrippé son casque à deux mains comme s’il tentait de reprendre ses esprits. En secouant légèrement la tête, Tagovailoa s’était ensuite relevé. Et après avoir effectué quelques pas, il avait soudainement perdu l’équilibre.

Il était apparu chancelant, au point où deux de ses coéquipiers avaient senti le besoin de le saisir et de le blottir contre eux pour l’empêcher de se déplacer davantage.

Même pour l’œil moins averti, il était difficile de conclure à autre chose qu’à une sévère commotion cérébrale. Ce premier incident est survenu dimanche dernier, vers la fin du second quart du match Dolphins-Bills. Tagovailoa a alors été retiré du match.

Allongé au sol, un joueur de football est soutenu au niveau du cou par un thérapeute sportif.

Le quart des Dolphins de Miami Tua Tagovailoa reçoit des soins de l'équipe médicale après avoir subi un choc violent lors du 2e quart match contre les Bengals de Cincinnati, jeudi soir.

Photo : Getty Images / Andy Lyons

Les Dolphins ont annoncé que leur quart avait été blessé à la tête et qu’il ne reviendrait probablement pas au jeu. Mais quand la deuxième demie s’est mise en branle, à la stupéfaction générale, Tua Tagovailoa était à son poste, et il a terminé la rencontre comme si de rien n’était.

Après coup, les Dolphins ont fait valoir que leur quart avait été blessé au bas du dos et non à la tête. Cette affirmation ressemblait beaucoup plus à une insulte à l’intelligence qu’à un diagnostic crédible.

En fait, cette séquence d’événements était tellement invraisemblable que l’Association des joueurs de la National Football League (NFL) a rapidement annoncé une enquête pour déterminer comment l’application du protocole de la NFL en matière de commotions avait pu permettre à Tagovailoa de retourner au jeu et de risquer sa santé.


Jeudi, seulement quatre jours après le violent choc à la tête encaissé par leur quart, les Dolphins étaient de retour en action face aux Bengals.

Et quelques heures avant le match, le docteur en neuroscience Chris Nowinski y est allé d’une sévère mise en garde sur Twitter : Si Tua pose un pied sur le terrain ce soir, il s’agira d’un recul majeur en ce qui concerne le traitement des commotions dans la NFL. S’il subit une deuxième commotion qui détruit sa saison ou sa carrière, tous ceux qui sont impliqués seront poursuivis et devraient perdre leur emploi, les entraîneurs inclus. Nous avons tous vu ce qui s’est passé; eux-mêmes doivent savoir que c’est répréhensible.

Il appert que le docteur Nowinski n’est pas n’importe qui. Il dirige la Fondation Concussion Legacy, un organisme à but non lucratif qui a pour mission de sensibiliser le monde du sport aux conséquences des commotions cérébrales.

Cette fondation incite notamment les athlètes professionnels à faire don de leur cerveau afin de poursuivre la recherche sur l’encéphalopathie traumatique chronique, une maladie dégénérative décelée chez un pourcentage anormalement élevé d’athlètes qui pratiquent des sports de contact.


La prédiction de Chris Nowinski s’est malheureusement réalisée au deuxième quart, quand Tagovailoa a été sévèrement rabattu au sol et que sa tête a encaissé un autre choc extrêmement violent.

Cette fois, le quart des Dolphins est resté étendu sur le dos, en détresse, les mains crispées devant son visage. Il a quitté le terrain sur une civière et a été conduit à l’hôpital. Les médecins lui ont donné congé en fin de soirée. Après avoir visionné la scène, le docteur Nowinski y est allé d’un autre gazouillis.

C’est un désastre. Prions pour Tua. Congédiez le personnel médical et les entraîneurs. J’avais prédit cela et je déteste d’avoir eu raison. Deux commotions en cinq jours peuvent tuer quelqu’un. Ça peut mettre fin à une carrière. Comment pouvons-nous être aussi stupides en 2022? a-t-il écrit.

Après la parution du livre League of Denial, après un douloureux règlement à l'amiable (au coût de plus d’un milliard de dollars) d’une poursuite intentée par un groupe d’anciens joueurs, après toutes les énergies investies dans la rédaction de nouveaux règlements et de protocoles censés protéger ses athlètes, la NFL se voit à nouveau confrontée à ses vieux démons. On se croirait revenu 20 ans en arrière.

Chris Nowinski se demande comment on peut être aussi stupide en 2022. On pourrait aussi se demander comment il se fait qu’en 2022, on ne sait pas encore clairement quel maître servent les spécialistes de la santé qui examinent et soignent les joueurs des grandes équipes professionnelles.

Même si on rédige les meilleurs protocoles au monde, tant que cette question ne sera pas résolue, il y aura d’autres Tua Tagovailoa.

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