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ChroniqueLe régime totalitaire saoudien et les 125 millions de Dustin Johnson

Un golfeur regarde sa balle après son coup de départ.

Dustin Johnson a été recruté à grands frais par le championnat LIV, financé par l'Arabie saoudite.

Photo : Getty Images / Rob Carr

Le monde du golf professionnel ne sera probablement plus jamais le même. Dustin Johnson, l’une des plus grandes vedettes du circuit de la PGA, l’a annoncé à sa façon en acceptant, pour la modique somme de 125 millions de dollars, de se joindre à un nouveau championnat financé par le régime totalitaire d’Arabie saoudite.

La semaine prochaine, le régime saoudien se lancera officiellement dans la plus spectaculaire opération de sportwashing jamais vue. Le nouveau championnat de golf LIV, financé par le fonds d’investissement national saoudien, tiendra le premier tournoi de son histoire au club Centurion, en périphérie de Londres.

Pour mettre sur pied ce nouveau circuit, les autorités saoudiennes n’y vont pas avec le dos de la main morte, comme le dirait Jean Perron. Les 125 millions versés à Dustin Johnson surpassent la somme totale des gains empochés par Tiger Woods dans le circuit de la PGA durant son exceptionnelle carrière. Il y a quelques semaines, Jack Nicklaus, 82 ans, révélait qu’il avait refusé plus de 100 millions pour devenir ambassadeur du championnat LIV.

Johnson, 37 ans, totalise quelque 74 millions en gains depuis ses débuts à la PGA, où il a remporté 24 tournois. La somme offerte par les Saoudiens était sans doute bien difficile à refuser, à condition bien sûr de faire abstraction du fait que ses nouveaux patrons assassinent des journalistes et des dissidents politiques, emprisonnent les féministes et infligent la peine de mort à des contrevenants d’âge mineur.

En mars dernier, l’Arabie saoudite a exécuté 81 prisonniers au cours d’une seule journée.

Pour mettre sur pied cette vitrine sportive qui contribuera à adoucir son image et à accroître sa légitimité dans le monde, le prince héritier Mohammed ben Salmane Al-Saoud a fait appel à l’ex-vedette australienne Greg Norman.

Il y a trois semaines, à l’occasion d’un événement de presse faisant la promotion du premier tournoi du championnat LIV, Norman s’est fait demander comment il vivait avec la complicité alléguée du prince héritier dans l’exécution et le démembrement, en 2018, du journaliste du Washington Post Jamal Khashoggi.

Nous faisons tous des erreurs et il faut apprendre de celles-ci et voir comment on peut les corriger à l’avenir, a répondu Norman, comme si on lui avait demandé de commenter un coup roulé raté au 18e trou.

Accroupi, il analyse un coup roulé.

Greg Norman

Photo : Getty Images / Mike Ehrmann


Dans n’importe quelle autre circonstance, la naissance d’un circuit de golf bien financé et capable de rivaliser avec la PGA serait une immense nouvelle pour les golfeurs professionnels de la planète.

Les championnats sportifs qui oeuvrent dans un contexte monopolistique n’ont pas à se battre pour mettre la main sur les meilleurs talents disponibles. Par conséquent, ils n’offrent pas des avantages financiers optimaux aux athlètes. Par ailleurs, les athlètes pratiquant des sports individuels sont toujours moins bien rémunérés que leurs confrères et consoeurs des sports collectifs, où les athlètes sont regroupés dans des associations ou des syndicats qui décuplent leur rapport de force.

C’est pour cette raison que les cinq meilleurs joueurs de tennis du monde amassent des bourses annuelles moyennes de quelque 8 millions, soit le même salaire que le lanceur droitier Kendall Graveman, des White Sox de Chicago, dont vous n’avez probablement jamais entendu parler.

La naissance du championnat LIV place évidemment les dirigeants de la PGA dans une situation de compétition déloyale. L’argent consenti à Dustin Johnson et la fortune proposée à Jack Nicklaus montrent que les Saoudiens disposent de ressources financières illimitées et que leurs décisions ne s’inscrivent dans aucune logique de marché.

Même en aiguisant mieux leurs crayons pour offrir de meilleures conditions aux athlètes, les dirigeants de la PGA ne pourront jamais rivaliser avec un fonds public directement branché sur le fonds souverain de l’Arabie saoudite, qui totalisera près de 1000 milliards de dollars en 2025.

À coups de contrats de 125 ou 150 millions, un à un, les promoteurs du championnat LIV pourraient donc vider la PGA de la plupart de ses têtes d’affiche. Après quoi la PGA deviendrait, pour ainsi dire, une sorte de coquille vide ou à moitié vide.


La PGA a catégoriquement refusé, jusqu’à présent, d’accorder des libérations aux joueurs désireux de participer à des événements du championnat saoudien. Le commissaire du circuit de la PGA, Jay Monahan, a même laissé entendre que ceux qui feraient fi de cette interdiction pourraient être exclus à vie.

Ces menaces, prononcées par un dirigeant d’organisation habitué de jouir d’un monopole, ne tenaient peut-être pas compte du fait que si un nombre important de joueurs décidaient de défier la PGA, c’est la PGA qui se retrouverait dans de mauvais draps et non les joueurs.

Vêtu d'un veston bleu et d'une cravate rouge, il sourit et regarde à sa droite.

Jay Monahan, commissaire de la PGA

Photo : Getty Images / Sam Greenwood

Certains croient que le circuit de la PGA n’est pas véritablement menacé par l’arrivée du championnat LIV. Ils tiennent pour acquis que de nombreux golfeurs refuseront de s’associer à un régime totalitaire et aux atrocités qu’il commet.

Ce n’est pas si sûr.

Les pilotes de F1 expriment leur malaise, mais vont quand même courir dans plusieurs pays qui violent les droits de la personne. Et aucun athlète olympique n’a reculé, l’hiver dernier, quand est venu le temps de participer aux Jeux de Pékin.

Depuis qu’il a plaidé pour un nouveau circuit saoudien en février dernier, Phil Mickelson est presque considéré comme un paria au sein de la confrérie de la PGA. Mais maintenant que Dustin Johnson a sauté la clôture, d’autres joueurs qui craignaient l’opprobre seraient fort tentés de le suivre.

Il regarde son coup de départ.

Phil Mickelson pourrait se joindre au championnat LIV.

Photo : Reuters / USA Today Sports

Plus il y aura de défections, moins le poids moral d’une association avec le régime saoudien sera difficile à porter.

Déjà, le tournoi inaugural de la semaine prochaine rassemblera des noms connus des amateurs comme Sergio Garcia, Martin Kaymer, Louis Oosthuizen, Charl Schwartzel, Kevin Na, Ian Poulter et Lee Westwood. Plusieurs s’attendent aussi à ce que Phil Mickelson soit de la partie.


En attendant de voir quelles seront les véritables réactions des dirigeants du circuit de la PGA, ce sont les commanditaires qui rompent leurs liens avec les golfeurs qui décident de se joindre au championnat LIV.

Johnson était commandité par la Banque Royale du Canada. Jusqu’à mardi dernier, le gendre de Wayne Gretzky était censé participer à l’Omnium canadien la semaine prochaine. L’Omnium canadien est aussi commandité par la RBC.

Or, mercredi, la RBC a rompu ses liens avec Johnson ainsi qu’avec Graeme McDowell, qui se joint aussi au circuit LIV. Lee Westwood a aussi été largué par son commanditaire UPS.

Cela dit, qu’est-ce que Dustin Johnson en a à foutre de la RBC maintenant qu’il a un contrat de 125 millions en poche?

Bref, le circuit de la PGA fait désormais face à des concurrents peu vertueux qui impriment littéralement de l’argent. Et cette lutte inédite et inégale risque fort de chambarder l’univers du golf et d’y laisser de profondes cicatrices.

La bataille est officiellement commencée.

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