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L’affaire Brittney Griner, « injustement emprisonnée » en Russie, en 7 questions

Elle sourit sur le terrain.

Brittney Griner était la centre partante de l'équipe américaine, championne olympique à Tokyo.

Photo : Getty Images / Kevin C. Cox

Olivier Paradis-Lemieux

90 jours… 91 jours… 92 jours… Depuis des semaines, les joueuses de la WNBA marquent quotidiennement sur leurs réseaux sociaux le nombre de jours depuis qu’une des leurs, Brittney Griner, est emprisonnée en Russie. Qui est Brittney Griner? Pourquoi est-elle emprisonnée? Comment est-ce devenu une affaire politique aux États-Unis? Tour d’horizon.


Qui est Brittney Griner?

La joueuse de centre américaine de 31 ans est l’une des plus grandes vedettes de la WNBA, la meilleure ligue de basketball féminin du monde, et peut-être sa joueuse la plus reconnaissable. À 2,06 m (6 pi 9 po), elle est l’une des plus grandes basketteuses de l’histoire et une terreur sous le panier.

Elle a été l’un des premiers, sinon le premier phénomène viral du basketball féminin quand, en 2009, ses paniers enfoncés ont fait le tour du globe alors qu’elle n’était qu’au secondaire. Puis, après un passage auréolé à l’Université Baylor, gagnant le titre national en 2012, elle a été sélectionnée au tout premier rang du repêchage de la WNBA, en 2013, par le Mercury de Phoenix.

Elle tape les mains des partisans, les caméras sont braquées sur elle.

Brittney Griner

Photo : Getty Images / Christian Petersen

Depuis, les distinctions ne font que s’accumuler : double médaillée d’or olympique en tant que centre partante de la surpuissante équipe américaine, septuple joueuse étoile de la WNBA, octuple meneuse pour les blocs, joueuse défensive en 2014 et en 2015, et championne en 2014 avec le Mercury, la seule équipe pour laquelle elle a joué dans la WNBA.

L’an dernier, Griner a terminé au 2e rang du scrutin pour la joueuse la plus utile de la ligue derrière Jonquel Jones.


Pourquoi est-elle emprisonnée en Russie?

Le 17 février dernier, une semaine avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Brittney Griner a été arrêtée à l’aéroport Sheremetyevo, à Moscou, pour possession de drogue au moment où elle tentait de quitter le pays en pleine saison de son autre club, l’UMMC d'Ékaterinbourg. Les activités de la Ligue russe ne prenaient fin qu’en avril, mais depuis des semaines, les autorités américaines enjoignaient leurs ressortissants à ne pas voyager en Russie.

Selon les douaniers, Griner avait en sa possession des cartouches de vapoteuse contenant de l’huile de cannabis. Ce n’est que trois semaines après son arrestation, le 5 mars, que la nouvelle de son arrestation a été révélée par le New York Times.

Le même jour, les autorités russes ont publié une vidéo de surveillance sur le réseau social Telegram où l'on voit une femme que l’on distingue assez bien être Brittney Griner, de par sa rare carrure et son style distinctif, passer la sécurité de l’aéroport. Puis, après une coupure, l’ouverture d’une valise et la découverte d’un paquet.

Une femme menottée quitte un tribunal.

Brittney Griner quitte un tribunal de Moscou après un court passage devant un juge, le 13 mars.

Photo : Associated Press / Alexander Zemlianichenko

Si elle est reconnue coupable par la justice russe, elle est passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 10 ans. Dès l’annonce de son arrestation, d’aucuns ont fait part de leur crainte qu’elle soit traitée injustement dans un pays où les droits des membres de la communauté LGBTQ+ sont régulièrement brimés. Elle est ouvertement homosexuelle depuis la fin de sa carrière universitaire, doublement mariée et activiste. (Elle est d’ailleurs la première athlète ouvertement homosexuelle à avoir été représentée par Nike).

Son procès est prévu à la mi-juin et son emprisonnement a été prolongé d’un mois jusqu’à cette date la semaine dernière après un bref passage devant un juge. On l’a alors aperçue menottée, la tête baissée et couverte du capuchon de son survêtement, ne laissant que paraître ses tresses épaisses tombant devant son visage.

Radio-Canada Sports présente en webdiffusion le match de WNBA entre le Lynx du Minnesota et les Wings de Dallas le samedi 21 mai à 20 h (HAE). Cliquez ici pour connaître notre horaire de diffusions.


Pourquoi en entend-on parler davantage de son cas trois mois après le début de sa détention?

Pendant plus de deux mois, de son arrestation en février au début du mois de mai, son cas a été traité publiquement par les autorités américaines comme une affaire courante. Le département d’État assurait offrir des services consulaires à Griner, tout en se gardant d’en faire une affaire politique en raison du durcissement des relations diplomatiques entre les deux puissances sur fond de crise ukrainienne.

Elle regarde vers le haut.

Brittney Griner lors de la première partie de la finale de WNBA en octobre 2021, à Phoenix, en Arizona

Photo : Getty Images / Mike Mattina

Le ton a changé le 3 mai quand le département d’État a annoncé qu’il était parvenu à la conclusion que la Fédération de Russie détient injustement sa ressortissante. Du même souffle, son dossier est passé entre les mains de Roger Carstens, l’envoyé spécial du président Joe Biden responsable de la libération des otages américains à l’étranger.

Cette annonce survenait trois jours avant le début de la saison de la WNBA. Les appels des joueuses envers sa libération avaient commencé depuis l’annonce de son arrestation, mais n’ont fait que s’accentuer depuis leur retour au jeu.


Pourquoi les joueuses américaines de la WNBA évoluent-elles aussi en Russie?

Contrairement aux ligues professionnelles masculines, le calendrier de la WNBA est relativement restreint. La trentaine de matchs de la saison s’étirent généralement du début du mois de mai au mois d’août, suivis d’un mois de séries éliminatoires qui prennent fin avec l’arrivée de l’automne.

Les salaires sont en progression, mais demeurent une fraction des sommes récoltées par les multimillionnaires de la NBA. Les vedettes de la WNBA peuvent espérer obtenir un salaire maximal de 228 000 $ US, alors que le contrat minimum est de 72 000 $ pour une vétérane et de 60 000 $ pour une recrue.

Elle tient le ballon à deux mains devant deux adversaires.

Brittney Griner dans l'uniforme de l'UMMC d'Ékaterinbourg face à Perfumerias Avenida, en Euroligue, en avril 2021

Photo : Reuters / MURAD SEZER

Conséquemment, la majorité des quelque 144 joueuses de la WNBA poursuivent une carrière à l’étranger, éparpillées dans les ligues d’hiver en Europe, en Australie, mais aussi en Corée du Sud, en Japon ou en Chine.

En tant que vedettes de la WNBA, elles sont particulièrement attrayantes pour ces marchés, notamment dans le cas de la Ligue russe où Brittney Griner jouait l'hiver depuis 2014. Elles gagnent un salaire supérieur à celui qu’elles obtiennent aux États-Unis l’été.

Les salaires rapportés ne sont que des estimations, mais il est généralement accepté qu’une vedette de la WNBA comme Griner peut gagner entre 500 000 et 1 000 000 $ par saison en Russie. La grande Diana Taurasi, sa coéquipière avec le Mercury de Phoenix, avait notoirement raté la saison de 2015 de la WNBA après que l’UMMC d'Ékaterinbourg lui eut offert 1,5 million pour son exclusivité cette année-là, s’assurant qu’elle soit fraîche et dispose pour la reprise à l’automne, même si les deux saisons ne se chevauchent pas.


Que fait la WNBA pour soutenir Brittney Griner?

La ligue a annoncé au début de la saison que sur le terrain de chacune de ses 12 équipes serait apposé un décalque géant avec la mention BG42, soit ses initiales et son numéro. L’histoire de Brittney Griner est régulièrement racontée dans les différentes diffusions des matchs, dont un certain nombre sont à l’antenne du puissant consortium ABC/ESPN.

Les lettres BG et le nombre 42 sur un court de basketball

Le décalque dévoilé par la WNBA en l'honneur de Brittney Griner était aussi présent sur le parquet des Suns de Phoenix lors de leurs matchs de deuxième tour des séries éliminatoires de la NBA.

Photo : Getty Images / Christian Petersen

Même si Griner ne peut rejoindre son équipe pour l’instant, la WNBA a permis au Mercury de continuer de lui payer son salaire tout en profitant d’un soulagement par rapport à la masse salariale. Le plafond est strict dans la ligue, donc cela permet à Phoenix d’acquérir une joueuse de remplacement sans devoir mettre fin à son contrat.

Les joueuses de la ligue, coéquipières et adversaires, comme les entraîneuses et entraîneurs, dirigeantes et dirigeants, ne ratent pas une occasion de parler d’elle et de réclamer son retour que ce soit en point de presse ou sur les réseaux sociaux. Les mots-clics #WeAreBG et #FreeBrittneyGriner se sont imposés. La saison est déjà vieille de deux semaines, mais le message continue d’être relayé avec la même vigueur, quotidiennement.

L’Association des joueuses de la WNBA s’est aussi officiellement jointe le week-end dernier à une pétition demandant que le gouvernement américain accentue ses efforts pour sa libération. Elle a été lancée sur la plateforme change.org (Nouvelle fenêtre) le 5 mars par la journaliste Tamryn Spruill. La pétition a maintenant récolté plus de 140 000 signatures, en hausse de 20 000 en une semaine.


Et la NBA?

Questionné au sujet de Brittney Griner lors de la loterie du repêchage de la NBA mardi soir, le commissaire Adam Silver a indiqué qu’il travaillait côte à côte avec la commissaire de la WNBA Cathy Engelbert pour obtenir sa libération. Silver a notamment raconté qu’il n’avait pas adopté une position forte au début de son incarcération à la suggestion des autorités compétentes.

L'appui de la NBA est crucial. La ligue possède des entrées plus profondes dans l'appareil étatique américain, grâce à ses lobbyistes et à ceux de ses propriétaires. La relation entre la NBA et la WNBA est d'ailleurs plus que fraternelle : les 30 équipes de la NBA sont propriétaires à 50 % de la WNBA, tandis que les 12 équipes de la WNBA en possèdent l’autre moitié.

Elle tente de déjouer une adversaire avec le ballon dans ses mains.

Brittney Griner dans un match du Mercury de Phoenix la saison dernière

Photo : Getty Images / Sarah Stier


Peut-on espérer qu’elle soit libérée d’ici à la fin de la saison de la WNBA?

Si Brittney Griner est bel et bien condamnée comme attendu à de la prison ferme à l’issue de son procès prévu pour l’instant à la mi-juin, les autorités américaines pourraient encore obtenir sa libération grâce à un échange de prisonniers. Ces négociations diplomatiques peuvent prendre du temps, et malgré le climat politique actuel, un tel échange est possible.

Deux autres Américains étaient dans sa situation en Russie il y a encore quelques semaines, mais l'administration Biden a obtenu le 27 avril la libération de Trevor Reed, un ex-Marine arrêté en 2019 et condamné (injustement selon le département d'État) à neuf ans de prison pour avoir agressé un policier qui le conduisait à un poste après une nuit trop arrosée. En échange, les Russes ont obtenu la libération d’un trafiquant de drogue, Konstantin Iarochenko, arrêté en 2010 au Liberia.

Il est dans une cage formée de barreaux.

L'Américain Trevor Reed, lors d'une comparution devant un tribunal de Moscou, le 11 mars 2020

Photo : Reuters / TATYANA MAKEYEVA

La femme de Griner, Cherelle, a d'ailleurs réagi sur Instagram à la libération de Trevor Reed. Alors que je fais tout en mon pouvoir pour ramener BG à la maison, mon cœur se remplit de joie pour la famille Reed. Je ne les connais pas personnellement, mais je connais la douleur d’avoir un proche détenu dans un pays étranger. Cette douleur est constante et ne peut être remédiée que par un retour sain et sauf à la maison. Pour la famille Reed, ce jour est aujourd’hui, a-t-elle dit.

Paul Whelan, arrêté en 2018 à Moscou au moment où il allait assister au mariage d’un ami et condamné à 16 ans de prison pour espionnage, est l'autre Américain injustement emprisonné en Russie selon le département d’État.

Gros plan du visage à l'air grave de M. Whelan

Paul Whelan au tribunal de la ville de Moscou le 15 juin 2020, jour où il a été déclaré coupable d'espionnage.

Photo : The Associated Press / Sofia Sandurskaya

Comme Brittney Griner, il espère un retournement de situation favorable, comme les Russes souhaitent notamment la libération du trafiquant d’armes Viktor Bout, le marchand de la mort arrêté en 2008 en Thaïlande et condamné à 25 ans de prison. Son nom circulait déjà comme possible monnaie d’échange pour Trevor Reed.

Cette semaine, le secrétaire d’État Anthony Blinken, plus haut diplomate de l’administration Biden, s’est entretenu avec Cherelle Griner, lui assurant que le dossier avait sa pleine attention et que la diplomatie américaine travaillait jour et nuit sur son dossier.

Toutefois, rien ne dit que les États-Unis seront prêts à procéder à un nouvel échange pour obtenir la libération de Griner ou de Whelan, ou même leur libération conjointe, s’il est question de Viktor Bout.

Parfois, le prix d’un échange est trop cher. Une réalité que connaît bien le monde sportif, mais dans des circonstances jamais aussi dramatiques.

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