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Le judo avec des non-voyants pour combattre les préjugés

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Deux athlètes non-voyants en action au dojo de Mohamed Soualmia à Montréal

Photo : Radio-Canada / Robert Frosi

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Chaque semaine, on peut voir déambuler trois jeunes et leurs cannes blanches aux abords de l’école Jeanne-Mance à Montréal. D’un pas sûr et accompagnés par leurs entraîneurs, ils se dirigent vers le dojo du club Jikan.

Une fois la porte franchie, les cannes blanches cèdent leur place à la blancheur des kimonos. Sofia Soto, une étudiante en psychoéducation à l’Université de Montréal, s’élance sur le tatami avec une incroyable aisance. Elle salue son amie Sylia Kacel qui étudie en chant classique et qui fait des vocalises tout en s’échauffant. Eitel Houedakor étudie en développement de logiciels. Le grand gaillard a hâte d’en découdre amicalement avec ses entraîneurs et ses deux amies.

Leur entraîneur, c’est Mohamed Soualmia, un ancien champion d’Algérie et d’Afrique. Il y a 20 ans, il a découvert que le judo pouvait être un fantastique outil pédagogique. Il a donc fondé son club Jikan, qui accueille une clientèle pour le moins éclectique. On y retrouve de jeunes décrocheurs et d’autres en difficultés d’apprentissage.

Un entraîneur avec trois des ses athlètes côté à côte sur un tatami

L'entraîneur Mohamed Soualmia avec Sofia, Sylia et Eitel

Photo : Radio-Canada / Robert Frosi

Il y a aussi ceux qui sont en situation de déjudiciarisation, sans oublier les jeunes autistes, les enfants atteints de troubles du comportement et, bien sûr, les non-voyants.

Eitel était un grand sportif avant un accident qui lui a fait perdre l’usage de la vue. À l’âge de 12 ans, une pièce pyrotechnique lui a explosé en plein visage. Loin de se décourager avec ce handicap qui s’est cruellement invité dans sa vie, il a redoublé d’ardeur en pratiquant l’athlétisme, la lutte puis le judo.

Un non-voyant qui fait du judo va énormément utiliser le sens du toucher, explique-t-il.

C’est ce qu’un non-voyant va toujours faire. On va se concentrer sur comment sentir le mouvement de l’adversaire et sentir également son corps bouger. Un avantage sur les voyants? Comparé à quelqu’un qui voit, l’avantage que je trouve, c’est que moi, comme je ne vois pas, je me concentre souvent sur mon ressenti, alors que le voyant, il aura l’habitude de se concentrer sur ce qu’il voit et agir ensuite.

Il faut sentir et réagir

Lors d’un échange, Eitel Houedakor va même nous surprendre en disant que perdre la vue n’est pas forcément un handicap. Il voudrait bien que la perception des gens change.

Je trouve que les gens ne peuvent pas imaginer ce que c’est. Dans leur tête, ils pensent que c’est impossible de vivre sans la vue. Donc déjà, il y a une espèce de mur qui se trouve à être brisé d’un coup et c’est ce que j’essaye de faire en montrant que l’on peut pratiquer un sport et être non-voyant, ajoute-t-il.

Un sentiment partagé par Silya Kacel et Sofia Soto, qui sont non-voyantes de naissance.

C’est sûr qu’au départ, on a quelque chose de moins, la vue. Mais on n’est pas toujours dans une situation de handicap, dit Sylia.

Et Sofia de renchérir : Oui, il nous manque la vue, mais on sent les mouvements qui sont effectués par l’autre. Nous qui avons une déficience visuelle, nos réflexes et notre instinct sont intacts. Je ne dirais pas que moi, personnellement, je me sens désavantagée, ce n’est pas un sentiment que j’ai. J’ai plutôt l’impression d’avoir les mêmes capacités que la personne devant moi.

On est dans une société où les yeux sont au centre de tout et on n’imagine pas que l’on puisse fonctionner autrement. On compense avec d’autres sens et c’est cela qu’il faut expliquer, déclare avec force de conviction Sofia.

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L'entraîneur Mohamed Soualmia avec Sofia, Sylia et Eitel

Photo : Radio-Canada / Robert Frosi

Sur le tatami, l’entraîneur Mohamed Soualmia prodigue ses conseils et veille à ce que le geste soit parfait. Durant 20 ans, il en a vu des jeunes défiler autour de lui. Aujourd’hui, son judo social, comme il se plaît à l’appeler, est pratiqué dans une vingtaine d’écoles de Montréal. Il est fier de voir les résultats et c’est pour lui une grande satisfaction que son sport vienne au secours de jeunes défavorisés.

Je pense que le sport, et surtout le judo, avec les valeurs qu’il véhicule, est le meilleur moyen de gérer chez les jeunes cette énergie négative, estime-t-il. Oui, je suis fier de voir des jeunes reprendre le chemin de l’école, alors qu’ils avaient décroché. D’autres sont sortis de la délinquance et ont trouvé de vraies valeurs. Ils ont trouvé du travail, fondé une famille. Je suis heureux de voir que la plupart sont devenus des citoyens responsables.

Quand on lui parle de ses élèves non-voyants, son visage s’illumine.

J’ai débuté le judo avec les non-voyants avec Silya, raconte-t-il. Au départ, elle avait peur. Lors des soumissions qui consistent à immobiliser un adversaire au sol, elle redoutait le contact. Puis, petit à petit, elle a apprivoisé ces corps à corps et elle s’est libérée. Maintenant, elle adore ça! Elle a même participé à l’Open international des sports adaptés.

Pour moi, c’est une fierté quand je vois ces jeunes-là, qui, sur le tapis, se dépensent plus que d’autres. Et l’autre fierté, c’est l’inclusion, poursuit-il.

Quand on les voit combattre avec les autres, on ne remarque pas qu’ils sont non-voyants dans le cours de judo. Ils font les mêmes choses que les autres. Ils sont même surprenants par moments, dit le sensei avec une grande émotion.

Surprenant. L’adjectif n’est pas trop fort. Quand on aperçoit avec quelle aisance ces trois jeunes travaillent sur le tatami, personne ne pourrait se douter qu’ils ont perdu la vue. Ce qu’ils voudraient maintenant, c’est qu’on les considère comme des personnes à part entière.

Si vous nous voyez dans la rue avec nos cannes blanches ou que l’on est en train de faire une activité quelconque, venez nous poser des questions au lieu de présumer certaines choses, lance Sofia. C’est vrai que l’on est vraiment confrontés aux jugements, aux regards des gens qui se disent que c’est sûr que vous ne serez pas capables de l’accomplir. Mais en fin de compte, non. Nous, ce que l’on veut, c’est de pouvoir échanger et partager.

En plein milieu de l’entraînement, une voix aussi mélodieuse que surprenante provient du tatami. C’est celle de Sylia Kacel. Un moment de magie où on a l’impression que le temps s’arrête. Elle chantait a cappella un air d’opéra.

Sylia est arrivée en demi-finale de La voix junior en 2017 et elle avait ému le Québec tout entier lors de ses apparitions. Celle qui chante depuis l’âge de 5 ans rêve de devenir un jour une grande cantatrice classique.

Pendant qu’elle chantait sur le tapis, tout le monde s’est arrêté pour l’écouter jusqu’au final. Les applaudissements ont fusé et l’entraînement a pu reprendre avec des sourires sur les visages qui en disaient long sur ce petit moment de bonheur partagé.

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Mohamed Soualmia à son dojo

Photo : Radio-Canada / Robert Frosi

Avant de partir, Mohamed avait ce message.

Après 20 ans, j’ai découvert que tout est possible, que l’on peut changer avec des moyens faciles comme le sport, comme le judo. Il suffit juste de se faire confiance.

Vous savez, moi, je viens d’Algérie et le judo m’a sorti du mauvais chemin. Le handicapé, pour moi, c’est celui qui ne fait pas d’efforts, ajoute l’entraîneur avec un brin de nostalgie dans la gorge.

Quand on parle de victoires avec l’ancien champion, il répond en toute humilité.

Ma victoire personnelle, c’est quand on a réussi à transmettre quelque chose qui est bénéfique pour la société. Développer des humains qui vont rayonner dans la société et qui vont transmettre à leur tour. C’est ça, ma victoire!

En quelques heures, ces trois judokas et leur entraîneur nous ont montré une chose : n’est pas forcément handicapé celui que l’on croit.

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