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Chronique

La crise qui frappe Boxe Canada ne doit pas s’arrêter là

Un entraîneur de boxe, vêtu de rouge, prodigue des conseils en pointant son index sur le front de son athlète dans un ring.

Le directeur de la haute performance de Boxe Canada, Daniel Trépanier (2e à partir de la gauche), a remis sa démission dimanche.

Photo : The Canadian Press / Andrew Vaughan

Plus les lettres de dénonciation s’accumulent, plus il est clair que le système sportif canadien est sérieusement malade.

Dimanche dernier, le directeur de la haute performance de Boxe Canada, Daniel Trépanier, a remis sa démission.

Quatre jours auparavant, 121 athlètes actuels et anciens, entraîneurs, officiels et membres de fédérations provinciales avaient publié une lettre ouverte dans laquelle ils exigeaient la démission de Daniel Trépanier. Ils réclamaient aussi le déclenchement d’une enquête sur l’incapacité de Boxe Canada de se gouverner de manière acceptable.

Les plaignants, dont les témoignages avaient été minutieusement recueillis, évoquaient une culture toxique ainsi qu’un climat de peur et de silence. Des cas harcèlement et de favoritisme étaient aussi soulevés.

Vendredi dernier, deux jours après la publication de la lettre ouverte, la boxe canadienne a été éclaboussée sur la scène internationale quand la Fédération internationale de boxe amateur a retiré à Daniel Trépanier son accréditation en vue des Championnats du monde féminins, qui débutaient 48 heures plus tard.

Et, compte tenu des sérieuses allégations formulées par les signataires de la lettre, la Fédération internationale avait fait savoir qu’elle allait s’intéresser particulièrement à la façon dont le suivi de ce dossier allait être fait par les autorités sportives canadiennes.

***

Daniel Trépanier ayant démissionné, Boxe Canada se tourne maintenant vers l’avenir. La Fédération canadienne a indiqué qu’un comité de recherche sera formé au cours des prochaines semaines, en collaboration avec les fédérations provinciales, pour dénicher un autre directeur de la haute performance.

Or, ce serait beaucoup trop facile si on effaçait aussi facilement l’ardoise et si Boxe Canada pouvait recommencer à fonctionner comme si de rien n’était.

On ne peut pas tourner aussi facilement la page sur un épisode qui a duré 12 ans. Par ailleurs, les nombreux signataires de la lettre, rappelons-le, ne réclamaient pas seulement le départ de Trépanier, ils voulaient aussi qu’une enquête révèle pourquoi leur fédération était devenue aussi dysfonctionnelle.

Et ça, c’est la question qui tue.

Le conseil d’administration de Boxe Canada dit avoir commandé un rapport externe en mars dernier. La fédération, dit-elle, voulait ainsi faire un examen complet de la culture de son programme de haute performance et s’assurer que les boxeurs canadiens puissent être développés dans un environnement optimal.

Pourtant, ce travail a été fait il y a six ans. En 2016, un rapport a été produit par Gary Keegan, un expert de boxe irlandais qui a aussi été directeur de l’Institut irlandais du sport.

Keegan, dont la cote de crédibilité est très élevée dans le milieu, avait personnellement observé le fonctionnement du programme de boxe canadien. Il avait invité les membres de la fédération à répondre à un sondage et, dans un second temps, il avait mené des entrevues auprès de gens travaillant à tous les échelons au sein de Boxe Canada.

À la fin de l’exercice, le rapport déposé par Keegan était catastrophique. Au début du document, les trois constats résumant sa démarche étaient :

  • il n’y a pas de mandat clair, de politiques établies ou d’infrastructures qui permettent à Boxe Canada d’opérer dans un environnement de haute performance;
  • l’entraînement, le système de développement et les structures de soutien entourant les athlètes seniors sont très en retard sur ce que devrait être l’environnement d’un athlète de niveau mondial;
  • l’application de l’expertise en matière d’entraînement, de gestion, de science, de médecine, de mode de vie et d’environnement motivant les individus et favorisant la performance a grandement besoin d’être améliorée.

Mettez-vous dans les souliers d’un administrateur le moindrement sérieux. Vous lisez cela et le rapport n’est même pas commencé. Il me semble que vous vous dites instantanément que la maison est en feu et qu’il y a un sérieux coup de barre à donner.

Le rapport était par ailleurs rempli de phrases assez claires comme les anciens athlètes du programme ont un niveau de confiance peu élevé envers le personnel et le conseil d’administration de Boxe Canada. L’auteur y soulignait par ailleurs que les entraîneurs ne faisaient pas de cas de lacunes sérieuses dans la préparation des athlètes, comme le manque de partenaires d’entraînement ou d’adversaires internationaux. Gary Keegan notait par ailleurs l’absence de mesures de performance, la déficience totale du processus d’identification des talents, le manque de ressources, etc.

Vous lisez cela et vous vous dites que les membres de Boxe Canada ont été extrêmement patients avant de préparer leur lettre ouverte. Beaucoup trop patients, car la marmite aurait dû sauter il y a plusieurs années. Et surtout, ce que ce rapport nous dit, c’est que si des administrateurs compétents avaient été en place, les athlètes auraient été protégés et un ménage aurait été rapidement fait à Boxe Canada dès 2016.

***

C’est donc pour cette raison que la ministre fédérale des Sports, Pascale St-Onge, doit s’assurer qu’une enquête indépendante soit faite. Non pas pour établir des coupables, mais surtout pour s’assurer que plus jamais des athlètes canadiens de haut niveau ne seront exposés à des situations semblables dans leur poursuite de l’excellence.

Porter les couleurs canadiennes dans le cadre d’une compétition internationale devrait être l’un des plus grands accomplissements de la vie d’un ou d’une athlète. Ça ne devrait certainement pas être le genre de calvaire que dénoncent et décrivent de plus en plus d’athlètes provenant d’un nombre grandissant de disciplines sportives.

Pas plus tard qu’en mars dernier, 80 athlètes de la Fédération de bobsleigh et de skeleton ont réclamé la démission de deux hauts dirigeants de la fédération nationale. Ils alléguaient des problèmes de sécurité, une culture déficiente, un manque de manque de transparence et des décisions arbitraires.

Toujours en mars dernier, 71 gymnastes, dont 10 olympiens et olympiennes, ont publié une lettre ouverte dénonçant une culture toxique et des pratiques abusives dans leur communauté sportive.

En avril 2021, tout juste avant les Jeux de Tokyo, 37 joueuses de rugby ont dénoncé la violence psychologique, le harcèlement et l’intimidation dont elles se disaient victimes.

Et en septembre 2020, 18 athlètes de l’équipe nationale de natation artistique ont porté plainte. Elles disaient s’entraîner dans un climat hostile marqué par le harcèlement et les abus. Or, leurs plaintes n’ont pas été retenues et, quatre mois plus tard, cinq anciennes nageuses ont intenté un recours collectif contre leur fédération pour abus psychologique et pour harcèlement sexuel et racial.

***

Si Sports Canada et la ministre St-Onge ne voient pas là un nombre alarmant de cas nécessitant une réponse exceptionnellement forte, qu’est-ce que ça prendra?

Il faut absolument que des enquêtes sérieuses soient faites pour trouver la racine commune, s’il y en avait une, qui a fait en sorte que des climats aussi pourris aient pu se développer et s’incruster dans des programmes sportifs qui sont censés être des fleurons canadiens.

Et en attendant que l’abcès soit crevé, espérons que si d’autres fédérations sont rongées par le même mal, leurs athlètes auront à leur tour le courage de se lever et de dénoncer la situation.

Constatant tout le soutien dont ils bénéficient aujourd’hui, les boxeurs canadiens doivent amèrement regretter d’avoir attendu aussi longtemps pour se mobiliser.

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