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Aux origines du Tour d’Italie

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Gino Bartali au Tour d'Italie en juin 1949

Photo : Getty Images / AFP

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Le Tour d’Italie a son histoire bien à lui, très différente du Tour de France, racontée dans le livre récemment paru Giro, la course la plus dure du monde dans le plus beau pays du monde. Radio-Canada Sports s'est entretenu avec son auteur.

C’est un travail de moine que de raconter l’histoire de cette course mythique, nous précise d’entrée de jeu le Français Pierre Carrey, journaliste au quotidien Libération.

Cette course est née de personnes qui ne sont ni passionnées de cyclisme ni même des connaisseuses. Ce sont plutôt des dramaturges, des écrivains, des poètes qui se disent à l’époque que l’Italie est en manque de divertissement, de spectacles. Ils vont tout simplement proposer une course de vélo à la manière d’un opéra ou du cinéma qui est naissant, et il faut entourer tout cela d’une occupation hivernale.

On va donc tout de suite penser au Casino de Sanremo, qui va d’ailleurs devenir l’un des premiers commanditaires. Il y a aussi la dimension politique, car l’Italie à l’époque a besoin d’être unifiée. Il y a des chercheurs qui pensent que le Tour d’Italie cycliste est la dernière pierre posée à l’unification italienne.

L’engouement pour cette course cycliste va être tel que les politiciens vont l’utiliser pour leur propagande.

Plus tard, Mussolini va utiliser le Tour d’Italie et s’en emparer même s’il n’est pas un féru de vélo, raconte Pierre Carrey. Ce n’est pas un passionné, même si un de ses fils était coureur amateur.

« Mais Benito Mussolini va tout de suite comprendre l’importance de cette course, car comme son nom l’indique, c’est toute l’Italie que l’on va montrer. Surtout le sud, comme la Calabre ou la Sicile, qui étaient jusque-là délaissées par les pouvoirs politiques. Il sera clair pour lui que le Giro devra passer par tous les lieux sacrés du régime fasciste. »

— Une citation de  Pierre Carrey, auteur

De grands duels qui divisent

Dans ce pays où le soccer est roi, il n’y aura pas de guerre entre le calcio et le cyclisme. Il faut comprendre qu’à l’époque où est né le Giro, le calcio émergeait lui aussi.

Dans le nord de l’Italie, le sport numéro un, c’est clairement le vélo, dit Pierre Carrey. Et petit à petit, ce sont les grands duels qui vont propulser cette course au-devant de la scène, amplifiée par la radio qui va devenir le premier spectacle gratuit qui va entrer dans les foyers italiens, et chacun pourra s’identifier.

Coppi et Bartali, pour ne citer que ces deux grands noms de l’histoire du Giro, parleront chacun à l’une des deux faces de l’Italie. Nord ou sud, progressiste ou conservatrice, athée ou catholique. Ce sera le grand face au robuste. On a donc chaque fois matière à s’identifier à ces nouveaux héros modernes.

« C’est aussi une course qui va être préemptée par les écrivains, beaucoup plus que le Tour de France. Dès l’après-guerre, les écrivains considèrent qu’il faut donner un nouveau récit, donner un nouveau souffle à l’Italie et que cela passe par le Tour d’Italie. »

— Une citation de  Pierre Carrey, auteur

Le dopage

On ne peut parler de cyclisme sans parler de dopage et le Tour d’Italie n’y échappe pas. Même si au début, on ne parlait pas de dopage en tant que tel, mais d’aide à la performance.

Le dopage naît en même temps que le vélo, en même temps que le sport, lance Pierre Carrey. Mais au départ, ce n’était pas un dopage qui était destiné à gagner, c’était un dopage qui était simplement voué à s’accrocher, à tenir, à aller jusqu’au bout. Pourquoi? Parce que dans les prémisses du Tour d’Italie, nous sommes sur des routes de poussière, de gravier. Les coureurs s’intoxiquent littéralement avec tout ce sable soulevé, au point que certains vont mourir prématurément, à la manière des mineurs.

Alors à l’époque, ils tournent avec de l’alcool, du chloroforme. Et, petit à petit, on trouvera les amphétamines au tournant des années 40. Et ces nouvelles drogues vont permettre clairement une envolée d’un cyclisme beaucoup plus rapide, beaucoup moins endurant. Et certains coureurs de l’époque, y compris le grand Fausto Coppi, vont admettre avoir eu recours à ce dopage-là sans qu’en aucun cas le mythe ne soit terni.

L’histoire du Giro, ce sont aussi les drames qui l’ont traversé. Un en particulier dont l’Italie ne s’est jamais vraiment remise, l’exclusion de Marco Pantani en 1999.

« Il a course gagnée pour la deuxième fois, il est également le vainqueur sortant du Tour de France. En fait, il est au sommet de son art. Il est alors contrôlé un petit matin. Une prise de sang qui va révéler que son taux de globules rouges est au-dessus de la limite autorisée. Marco Pantani va s’enfoncer ensuite dans une dépression qui le conduira éventuellement au suicide. Et là, même les tifosi, les supporteurs italiens vont entrer en dépression, car la course perd son dernier très grand champion italien. D’ailleurs, la double mort de Pantani, sportive et physique, marquera le déclin du cyclisme italien. »

— Une citation de  Pierre Carrey
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Marco Pantani

Photo : Getty Images / Pascal Rondeau

Une femme au Giro

Aussi incroyable que cela puisse paraître pour l’époque, une femme va s’inviter dans cette course mythique en 1924. Il s'agit d'Alfonsina Strada. C’est sans doute elle qui va ouvrir la voie au cyclisme féminin.

Elle a déjà un nom tout prédestiné, car Strada veut dire "route" en italien, explique l'auteur. Et la route, elle va la tracer. Elle va profiter d’une faille dans les règlements pour qu’on soit obligé de l’inscrire. En même temps, les organisateurs se disent : "Pourquoi pas?" Bien sûr, personne ne se dit qu’elle peut gagner, mais elle est là, le plus souvent à l’arrière. Elle s’accroche durant des jours jusqu’au moment où, victime de plusieurs chutes, elle va arriver hors délais. Les organisateurs, en vertu des règlements, doivent lui signifier qu’elle n’est plus dans la course.

Mais Alfonsina Strada a acquis une telle popularité auprès du public qu’on va l’autoriser à continuer la course. Et elle sera absolument acclamée. C’est une histoire assez pittoresque à une époque où le statut de la femme est assez compliqué.

« Il faut se souvenir que l’on est au tout début du régime fasciste. Et à cette époque où Alfonsina Strada participe au Giro, les autorités du cyclisme italien sont peu enclines à développer le cyclisme féminin. »

— Une citation de  Pierre Carrey

Elle va donc faire figure d’exception, mais avec certaines clauses où elle devra respecter des codes très masculins. Elle devra notamment porter des sortes de pantalons. Elle se dit aussi adepte de la moto, ce qui fera d’elle la coqueluche de plusieurs grands champions qui la prendront sous leur aile. Elle aura malheureusement une fin tragique, car lors de sa retraite, elle voulait se rendre à une course cycliste et elle sera écrasée sous le poids de sa moto.

Elle aura donc pavé la voie pour que l’on voit dans les années 90, l’avènement d’un Tour d’Italie féminin avec la naissance d’une grande championne, que l’on surnommera la "Pantanina", le pendant féminin de Pantani, elle s’appelait Fabiana Luperini.

Quand on parle du Tour d’Italie, on ne peut s’empêcher la comparaison avec le Tour de France. Pour Pierre Carrey, l’élève a réussi à dépasser le maître.

On peut parler à l’époque du grand frère et de la petite sœur. Un grand frère qui regarde depuis le début le Tour d’Italie de manière assez condescendante. D’ailleurs, l’envoyé spécial du journal L’Auto, l’ancêtre du journal L’Équipe qui à l’époque était l’organisateur du Tour de France, va décrire en des termes assez méprisants dès la première édition en 1909. Une situation qui va durer dans le temps. Il est vrai que pendant longtemps, il y a eu un écart de notoriété, de richesse économique et même sur le plan sportif entre les deux courses. Et puis, chacun a commencé à trouver sa place, son identité, sa personnalité.

Le Tour de France étant le plus grand et le Tour d’Italie, le plus beau, mais surtout le plus spectaculaire. Il fallait que le Giro se distingue et il a réussi. En innovant, comme ce contre-la-montre qui avait été imaginé dans les rues de Venise. Mais il y avait aussi ces parcours vertigineux, avec des cols tout aussi étroits que dangereux, même le Tour de France n’aurait jamais osé passer dans ces montagnes-là.

« Le Tour d’Italie est allé dans les lieux les plus impossibles de la planète. Ces 10 dernières années, l’histoire s’est peu à peu inversée au point qu’au cœur des amateurs de cyclisme, la course italienne va devenir numéro un. Tellement que cela va obliger les organisateurs français à copier les innovations italiennes beaucoup plus attractives. »

— Une citation de  Pierre Carrey

La course la plus dure du monde

Pierre Carrey revendique fièrement cette expression dans son livre. Il en explique les raisons.

Tout d’abord le dénivelé. Le Tour d’Italie est très montagneux. Certaines années, il est même démesurément montagneux. C’est lui aussi qui a institué ces routes blanches, sans goudron, avec la poussière quand il fait chaud et la boue quand il pleut. Il y a donc une surenchère entre les deux tours. Le Tour de France s’est enfermé dans un classicisme, alors que le Tour d’Italie se fait un malin plaisir à corser son parcours. Et depuis sa création, les organisateurs du Giro ne reculent devant rien. On pouvait trouver sur des parcours des routes barrées par des troncs d’arbre, des rivières à traverser…

On peut même dire qu’il y a toujours eu une petite part de sadisme de la part des organisateurs. On va même créer un contre-la-montre en descente en 1987 : la descente du Poggio qui était au bord d’un précipice. On avait mis des secouristes dans les ravins au cas où il faudrait aller chercher les coureurs. Dans leur folie, les Italiens avaient même voulu rajouter un classement, celui du meilleur descendeur, car, après tout, il y a bien celui du meilleur grimpeur! Les Italiens, sans mauvais jeu de mots, ont réussi à botter les fesses des Français.

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