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Le touchant plaidoyer des patineurs ukrainiens aux mondiaux

La collaboration d'un artiste québécois leur a permis de patiner sur des chants patriotiques à Montpellier.

Deux patineurs effectuent une manœuvre.

Maksym Nikitin et Oleksandra Nazarova

Photo : afp via getty images / PASCAL GUYOT

Michel Chabot

Les danseurs sur glace ukrainiens Oleksandra Nazarova et Maksym Nikitin représentaient leur pays aux mondiaux de patinage artistique, à Montpellier en France, vendredi matin.

Or, la semaine dernière, ils ont décidé de changer la musique de leur programme rythmique afin de mieux refléter le drame que vit l’Ukraine depuis le début de l’invasion armée de la Russie, il y a un mois.

Originaire de Kharkiv, l’une des villes les plus durement touchées par les attaques ennemies, le couple devait initialement exécuter sa danse rythmique sur la chanson populaire Hit the Road Jack. Mais, compte tenu du contexte, les deux athlètes désiraient trouver une pièce plus appropriée pour passer un message fort et sensibiliser le public.

Et c’est à un Québécois qu’ils ont fait appel pour créer de nouveaux arrangements musicaux. Hugo Chouinard, un artiste bien connu dans le monde du patinage artistique, leur a permis de faire ce changement en quelques jours seulement.

Le Montréalais, lui-même ancien patineur, a collaboré avec 51 athlètes issus de 14 pays qui ont pris part aux Jeux olympiques de Pékin en février. Et c’est grâce à son initiative que ces acrobaties musicales se sont concrétisées.

Je regardais les nouvelles, le 15 mars, et je me trouvais loin de ce qui se passe là-bas, raconte Hugo Chouinard dans son studio. Je voulais aider à ma façon et j’ai lancé une bouteille à la mer. Dans un message sur Instagram, j’ai écrit à la fédération de patinage ukrainienne et à tous les athlètes de l’Ukraine qui allaient se rendre aux Championnats du monde en leur disant : "Si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le-moi, ça me fera plaisir. Que ce soit d’ajuster votre volume, arranger des coupures, n’importe quoi". Le mieux que je puisse donner, c’est de la musique et c’est ce que j’ai offert.

Oleksandra Nazarova lui a répondu la semaine dernière en lui disant qu’elle ne se voyait pas patiner sur une musique joyeuse. Elle lui a donc fait parvenir une autre pièce, soit 1944, de Jamala, qui commémore la victoire des troupes ukrainiennes de l’ancienne URSS contre l’offensive allemande en Crimée, durant la Deuxième Guerre mondiale.

« Ça vaut la peine de lire les paroles. Ça colle avec ce qu’ils vivent présentement. Et elle ne voulait pas que danser sur une pièce triste. Elle voulait exprimer ce qu’elle ressent à travers un message fort. Déjà, les larmes ont commencé à couler sur mes joues en lisant les paroles. »

— Une citation de  Hugo Chouinard

Le défi était considérable étant donné le peu de temps disponible avant leur performance en France. Normalement, les patineurs travaillent pendant de longs mois pour parfaire leur chorégraphie et trouver une musique appropriée.

Je suis allé chercher une vidéo d’une de leurs compétitions récentes et j’ai commencé à aligner la pièce au même rythme et aux mêmes détails pour la découper, d’une façon respectueuse, pour que ça s’agence à leur chorégraphie, explique Hugo Chouinard. Je leur ai retourné la vidéo avec la nouvelle musique et ça marchait.

En danse sur glace, tu dois avoir des tempos très précis dans certaines parties du programme, poursuit-il. La première partie de la danse rythmique doit être entre 86 et 96 battements par minute [BPM]. Eux, ils la faisaient à 91 BPM. Alors il a fallu que j’ajuste la pièce de Jamala à ce rythme-là. Mais la musique pouvait se ralentir et se plier à nos contraintes. Ils l’ont essayé sur la glace et ça allait super bien. Mon partenaire compositeur Karl Hugo a aussi donné de son temps en ajoutant une couche d’orchestration, afin de créer encore plus d’émotion.

Un couple de patineur après leur performance.

Dans des circonstances exceptionnelles, le duo ukrainien composé d'Oleksandra Nazarova et de Maksym Nikitin performance un magnifique programme de danse rythmique.

Photo : AP / Francisco Seco

Un deuxième volet évocateur

Constatant qu’il pouvait s’adapter rapidement, le couple a décidé d'aussi changer la pièce de la deuxième partie de son programme court. Oleksandra a envoyé une vidéo à Chouinard dans laquelle on voit un soldat ukrainien qui chante dans les rues de Kiev. Il s’agit d’Andriy Khlyvnyuk, chanteur du groupe BoomBox qui était en tournée aux États-Unis quand la guerre a éclaté.

L’une des plus grandes vedettes de l’Ukraine, Khlyvnyuk, a choisi de quitter la scène afin de revenir dans son pays pour prendre les armes. On l'aperçoit dans cette vidéo, fusil à l'épaule, alors qu'il entonne, a cappella, le chant patriotique La viorne rouge dans le pré.

Un autre artiste ukrainien l’a reprise et en a fait un remixage et ils sont rendus à 3,5 millions de visionnements sur Internet, fait remarquer Hugo Chouinard. Ç’a été publié le 4 mars. Ils se servent de cette vidéo-là pour amasser des fonds pour leur pays. Tout ça mis ensemble, c’est tellement significatif.

Et la performance sur glace a ultimement ému l’arrangeur musical, fier d’avoir pu collaborer à cette prestation symbolique.

« On sentait la chaleur de la foule. Les gens les supportaient et les ont acclamés. Et eux, ils ont patiné avec une intensité qu’on voit rarement. »

— Une citation de  Hugo Chouinard
Deux patineurs sont émus à la fin de leur routine.

Oleksandra Nazarova et Maksym Nikitin

Photo : afp via getty images / PASCAL GUYOT

La mère d’Oleksandra est infirmière à Kharkiv et elle m’a envoyé un message tout à l’heure, ajoute Chouinard. Elle disait que les gens espèrent juste de pouvoir survivre. C’est dur. De le voir à la télé c’est touchant, mais de parler avec des gens qui vivent cette réalité et de comprendre pourquoi ils ont besoin de s’exprimer, ça apporte une tout autre dimension dans la compréhension de ce qui se passe.

L'émouvante prestation des patineurs ukrainiens leur a permis de se qualifier pour la danse libre de samedi.

Pour nous, ce n'est pas qu'une compétition. Il y a quelque chose de plus important, a affirmé Nazarova vendredi. Nous avons vu les chars, entendu les tirs. Ma maison n'a plus de fenêtres. C'est horrible de courir jusqu'au refuge en tenant un enfant dans les bras et je ne souhaite à personne de vivre cela.

Le plus important est de dire la vérité sur ce qui se passe en Ukraine, a indiqué Nikitin, et j'espère que cela aidera les personnes en Ukraine qui ne sont plus en sécurité maintenant — elles sont toujours en danger et perdent leurs maisons. J'espère que nous pourrons aider toutes les personnes dans le monde à comprendre ce qui se passe réellement, parce que nous l'avons vu. Il y a à peine six jours, nous étions en Ukraine.

Le couple Holichenko/Darenskyi au diapason

Hugo Chouinard a également collaboré avec Sofia Holichenko et Artem Darenskyi qui représentaient l’Ukraine chez les couples.

Quand leur entraîneuse, Liliia Batutina, m’a écrit, ils étaient encore en Ukraine. Elle m’a réécrit quelques jours plus tard alors qu’ils étaient rendus en Pologne, où ils avaient rejoint le couple de danseurs. Elle m’a dit : "Je viens de voir que les danseurs ont changé de musique et nous voulons aussi patiner sur une musique ukrainienne". Ils ont changé leur programme court.

Holichenko et Darenskyi ont finalement patiné sur une pièce dont le titre se traduit par Vivant. Comme quoi, au-delà du sport, c’est la vie qui prime.

Deux patineurs artistiques effectuent une figure.

Sofiia Holichenko et Artem Darenskyi

Photo : Getty Images / Justin Setterfield

Et Hugo Chouinard est heureux et reconnaissant d’avoir pu contribuer au message transmis par ces courageux athlètes.

« J’ai arrêté tous mes projets. Je voulais leur permettre d’exprimer ce qu’ils ressentent à travers leur sport, leur art. Ça va bien au-delà d’une performance sur la glace, c’est profond, réel, c’est leur vie, celle de leurs familles et du peuple ukrainien. C’est la création la plus significative que j’ai faite en 29 ans de carrière. »

— Une citation de  Hugo Chouinard

(Avec les informations de La Presse canadienne.)

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