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Chronique

La manipulation, l’omerta et l’horrible culture du hockey junior

Un joueur est concentré avant un match.

L'ancien joueur de la LNH Daniel Carcillo a porté le dossier de demande de recours collectif contre la LCH.

Photo : Getty Images / Ronald Martinez

Si vous voulez comprendre pourquoi la culture du hockey junior est incroyablement malsaine, lisez cette désolante histoire.

Au début de l’été 2020, les choses allaient vraiment mal pour les dirigeants de la Ligue canadienne de hockey (LCH), qui regroupe la Ligue junior de l’Ouest (WHL), la Ligue junior de l’Ontario (OHL) et la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ).

Les dénonciations et allégations d’intimidation et d’abus physiques, psychologiques et sexuels commis envers des joueurs se succédaient dans les médias. Et devant les tribunaux, l’ex-joueur de la LNH Daniel Carcillo, qui a disputé son hockey junior dans l'OHL, et l’ex-joueur de la WHL Garrett Taylor avaient déposé une demande de recours collectif contenant des allégations absolument révoltantes.

Cette demande de recours collectif était déposée au nom d'ex-joueurs d’âge mineur (15-17 ans) ayant joué au hockey junior majeur au fil des ans. Elle alléguait que la LCH et les trois ligues juniors étaient complices, depuis des décennies, d’initiations dégradantes, d’intimidation et d’abus commis sur des joueurs d’âge mineur.


Durant sa saison recrue à Sarnia, en 2002-2003, Carcillo racontait notamment avoir été battu à coups de bâtons par ses coéquipiers plus âgés et avoir été victime d’actes dégradants. Tout cela, au vu et au su des dirigeants de son équipe.

Il alléguait notamment que les vétérans de la formation avaient forcé les huit recrues du groupe à s’asseoir sur le plancher de la douche. Et qu’ensuite, les vétérans avaient uriné et craché sur leurs nouveaux coéquipiers.

L’histoire d’horreur de Carcillo, qui était beaucoup plus longue et détaillée, avait été corroborée par l’un de ses anciens coéquipiers, l’ex-joueur de la LNH Dan Fritsche.

Nous avions 16-17 ans. J’y repense aujourd’hui et ça me rend malade. Ça vous donne le goût de tuer quelqu’un, avait témoigné Fritsche.

Garrett Taylor, pour sa part, était une recrue dans l’édition 2008-2009 des Hurricanes de Lethbridge.

Il soutenait que son entraîneur de l’époque, Michael Dyck, lui demandait de se battre avec ses autres coéquipiers de 16-17 ans durant les entraînements afin de relever le niveau d’intensité.

Selon Taylor, Dyck avait aussi donné sa carte de crédit aux vétérans pour leur permettre d’acheter de l’alcool et d’organiser une fête au cours de laquelle les recrues avaient dû s’habiller comme des femmes et boire avec excès, certains jusqu’à en perdre conscience.

Les recrues des Hurricanes, selon les documents déposés au tribunal, étaient quotidiennement victimes d’insultes racistes, sexistes et homophobes.


Ce n’est là qu’un mince résumé de la demande de recours collectif déposée par Carcillo et Taylor. Néanmoins, il permet de comprendre à quel point l’été 2020 était cauchemardesque pour les dirigeants des trois ligues de hockey junior majeur canadiennes. Et ça explique pourquoi ces derniers avaient promptement réagi en annonçant, par communiqué, la formation d’un comité d’examen indépendant.

Ce comité, promettaient-ils, allait être chargé de revoir les pratiques de la LCH en matière de viol, d’abus, de harcèlement et d’intimidation.

Nous sommes profondément troublés par les allégations contenues dans la récente demande de recours collectif, dont la plupart sont historiques par leur nature même, mais nous considérons que celles-ci ne reflètent pas l'expérience générale que vivent nos joueurs dans la LCH aujourd'hui, disait le communiqué.

Peu importe le moment, nous prenons ces allégations très au sérieux, car la protection de nos joueurs a été, et elle est toujours, notre principale préoccupation.


Parallèlement à la publication de ce communiqué, trois personnalités jouissant d’une forte crédibilité avaient été sollicitées pour former le comité indépendant et pour dresser un portrait de l’état réel de la culture et des moeurs du hockey junior majeur canadien.

Ces personnalités étaient l’ex-premier ministre du Nouveau-Brunswick Camille Thériault, l’ex-entraîneuse en chef de l’équipe nationale féminine Danièle Sauvageau ainsi que l’ex-hockeyeur de la LNH Sheldon Kennedy.

Au milieu des années 1990, Sheldon Kennedy avait secoué le monde du hockey en dénonçant des abus sexuels commis à son endroit par son ex-entraîneur des rangs juniors, Graham James. Il s’est plus tard avéré qu’un coéquipier de Kennedy, l’ex-hockeyeur de la LNH Theoren Fleury, avait aussi été une victime de James.

Il porte le coquelicot à sa boutonnière.

L'ancien joueur de la Ligue nationale de hockey (LNH) Sheldon Kennedy

Photo : Radio-Canada / Tyson Koschik

Après sa carrière de hockeyeur, Kennedy s’est dévoué à la cause de la prévention des abus commis envers les jeunes et à la sensibilisation de la population par rapport à ce fléau. Pour souligner son immense contribution à la société, des universités lui ont décerné des doctorats honorifiques. Il a aussi été décoré de l’Ordre du Canada.

On peut donc facilement conclure que si Kennedy avait accepté de mettre sa crédibilité dans la balance en siégeant à ce comité indépendant, c’était pour aider les jeunes et pour contribuer à faire évoluer la désolante culture du hockey.


Comme on le leur avait demandé, les trois membres du comité indépendant ont minutieusement mené leurs travaux. Ils ont interrogé des agents, d’anciens joueurs et des joueurs actifs, des propriétaires, des dirigeants d’équipes et des représentants des trois ligues de hockey junior.

Les membres du comité ont consulté les plaintes officiellement déposées auprès des trois ligues au cours des années 2017, 2018 et 2019. Le comité a aussi eu accès à un sondage Léger mené auprès de quelque 650 personnes ayant des liens directs avec le hockey junior. On parle ici de directeurs généraux, d'entraîneurs, d'employés d’équipes, de joueurs et de membres des familles des joueurs.

En novembre 2020, Camille Thériault, Danièle Sauvageau et Sheldon Kennedy ont remis aux dirigeants de la LCH un rapport intitulé L’impact est réel, des actions sont nécessaires. Les membres du comité ont alors rencontré les dirigeants de la LCH, à qui ils ont formulé pas moins de 13 recommandations. Ils ont expliqué leur démarche et les découvertes qu’ils avaient faites. Et ils ont répondu à de nombreuses questions.

Le rapport qu’avait commandé la LCH pour soi-disant faire la lumière sur la culture du hockey n’était pas rose bonbon. Loin de là. Sa principale conclusion était que les mauvais comportements sont devenus une norme culturelle au hockey junior. On y expliquait que de la maltraitance qui serait inacceptable en société est ancrée dans la hiérarchie organisationnelle et trop souvent tolérée.

Le rapport révélait par ailleurs, et c’est très important de le souligner, qu’une loi du silence règne, et que cette omerta empêche les athlètes de dénoncer les abus dont ils sont victimes. Les raisons de cette loi du silence peuvent s’expliquer par une crainte de représailles ou de punition, par un déséquilibre du pouvoir et par la loyauté, notait le rapport.

Si l’athlète pense qu’il sera échangé s’il s’avise de rapporter un comportement abusif, il vit dans un environnement extrêmement malsain.

Des chiffres absolument horrifiants étaient aussi avancés. Le sondage avait notamment révélé que 52 % des familles, 32 % des joueurs et 25 % des entraîneurs estimaient que l’intimidation existe dans la LCH. Par ailleurs, 45 % des joueurs ayant répondu au sondage disaient avoir entendu parler de cas d’intimidation et de harcèlement survenus dans leur milieu, et sans que ces histoires aient été rapportées par les médias.

Bref, le rapport du comité allait dans le même sens que la demande de recours collectif qui avait supposément profondément troublé la LCH au début de l’été 2020. Et les membres du comité s’attendaient certainement à une réaction énergique de la part des ligues de hockey junior puisque la protection de leurs joueurs était censée être leur principale préoccupation.

Or, que s’est-il passé après le dépôt du rapport? Rien. Pas de son. Pas d’image.

Le document a été placé dans une filière et, jusqu’à la semaine dernière, le public, les joueurs de la ligue et leurs parents n’ont jamais été informés de son contenu!


Pour que ce rapport voie enfin la lumière du jour, il a fallu que James Sayce, l’avocat représentant Dan Carcillo et Garrett Taylor, se présente devant un juge de la Cour supérieure de l’Ontario le 1er décembre dernier. Me Sayce a alors demandé à la Cour de forcer la LCH à publier le rapport et le juge a donné raison aux plaignants.

Acculés au mur, les dirigeants de la LCH ont alors tenté de noyer le poisson. Ils se sont tournés vers un cabinet d’avocats de Toronto, Turpenney Milne, à qui ils ont demandé de produire un autre rapport et de formuler d’autres recommandations!

Vendredi dernier, donc, la LCH a diffusé le rapport de Turpenney Milne dans son intégralité, alors que le rapport préparé en 2020 par Camille Thériault, Danièle Sauvageau et Sheldon Kennedy était camouflé dans un minuscule et discret hyperlien inséré dans la deuxième des sept pages d’un communiqué de presse.

Dans leur communiqué, les dirigeants de la LCH ont eu le culot de souligner que la majorité des recommandations du comité (Thériault-Sauvageau-Kennedy) ont été mises en place ou sont sur le point de l’être.

J’aimerais bien qu’on nous explique lesquelles de ces recommandations ont été appliquées, a demandé une source bien au fait du dossier.


Je vous ai gardé le plus ahurissant pour la fin.

Depuis la semaine dernière, des journalistes de partout au pays téléphonent à Camille Thériault, à Danièle Sauvageau et à Sheldon Kennedy pour obtenir leurs commentaires sur le contenu de leur rapport et sur la façon dont cet important document a été traité par les dirigeants des trois ligues canadiennes.

Or, les membres de ce comité, qu’on croyait indépendant, répondent que la LCH leur interdit de commenter le rapport qu’ils ont rédigé! Ils sont muselés.

Bref, quand la marmite chauffait et que la LCH avait besoin de protéger son image, elle n’a pas hésité à s’accrocher à l’immense crédibilité dont les membres du comité jouissent dans la société. Mais parce que les conclusions et les recommandations qu’ils ont formulées sont jugées gênantes, on leur interdit maintenant de parler!

Voilà donc trois citoyens exemplaires qui voulaient aider les jeunes et faire progresser le hockey, et qui se rendent compte qu’ils ont été utilisés comme des marionnettes.

Si le ridicule tuait, le président de la LCH (Dan MacKenzie) et les commissaires des ligues de l’Ouest (Ron Robison), de l’Ontario (David Branch) et de la LHJMQ (Gilles Courteau) seraient tous morts à l’heure actuelle. La façon dont ils ont camouflé ce rapport donne totalement raison aux membres du comité : il existe bel et bien une loi du silence dans le monde du hockey junior. Et cette omerta est appliquée jusqu’au sommet de la hiérarchie.

En agissant comme ils l’ont fait, les dirigeants de la LCH donnent aussi raison aux joueurs qui craignent de dénoncer les abus dont ils sont victimes. Parce qu’ils viennent de leur démontrer qu’au lieu de régler des problèmes importants quand ils surviennent, les adultes qui devraient normalement les aider préfèrent noyer le poisson.

Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

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