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Les chiffres ont-ils une trop grande emprise sur le sport?

Il remercie son lanceur pendant que celui-ci quitte le monticule.

En s'appuyant sur les statistiques avancées, le gérant des Rays de Tampa Bay Kevin Cash (à gauche) a procédé à un changement de lanceur controversé pendant la Série mondiale de 2020.

Photo : Getty Images / Maxx Wolfson

Olivier Tremblay

Chris Jones a un fils, Charley, qui peut trouver des dizaines de trèfles à quatre feuilles en un clin d’œil.

Un trouble du spectre de l’autisme lui a conféré ce don bien particulier. Jones, journaliste et auteur qui collabore notamment avec CBC Sports, a tiré un peu d’inspiration de Charley pour produire son plus récent ouvrage, The Eye Test: A Case for Human Creativity in the Age of Analytics (Twelve Books), qui se veut un plaidoyer pour l’expertise humaine dans un monde où les chiffres prennent de plus en plus de place.

Loin d’être l’anti-Moneyball, l’ouvrage suggère simplement que rien n’est tout noir ou tout blanc dans notre utilisation des chiffres, ou dans la vie en général.

Mon autre fils, Sam, est très sportif, très populaire, raconte Jones. Tout est facile pour lui. Mais il est absolument incapable de trouver un trèfle à quatre feuilles. Alors, si on veut rééquilibrer la dynamique entre mes deux garçons, on les envoie à la chasse aux trèfles. C’est toujours Charley qui va gagner cette compétition-là.

Être son père, ça m’a appris qu’il y a beaucoup de points de vue qui sont parfois – pas toujours, mais parfois – tout aussi valides les uns que les autres.

L’ouvrage traite du recours aux chiffres dans les milieux du divertissement, de la météo et de la médecine, entre autres. Le sport, bien sûr, occupe un chapitre entier et s’invite dans ceux qui portent sur la politique, la criminalité et la finance. L’auteur s’est entretenu avec Radio-Canada Sports.


Q. À quel moment avez-vous eu l’impression que l’utilisation des statistiques avancées était allée trop loin?

R. Comme pour beaucoup de gens, je crois que c’est quand les Rays de Tampa Bay ont remplacé Blake Snell pendant la Série mondiale [les Rays ont aussitôt accordé les points égalisateur et gagnant avec le releveur Nick Anderson au monticule, NDLR]. Le gérant Kevin Cash a martelé que c’était une solution légitime d’un point de vue scientifique, mais Snell était en feu. Je comprends sa réflexion, mais tout le contexte de ce moment lui disait de garder confiance en son lanceur.

Couverture du livre The Eye Test, avec le titre du livre et le nom de l'auteur écrits en blanc sur un fond de pelouse

Un trèfle à quatre feuilles est encerclé sur la couverture du livre en hommage au fils de l'auteur Chris Jones.

Photo : Gracieuseté : Twelve Books

C’est là que, même parmi les adeptes de statistiques avancées au baseball, on s’est demandé si on n’avait pas poussé le bouchon au point d’évacuer la notion de discrétion ou de décision humaine. Comme si on n’avait pas le choix, comme si les chiffres nous donnaient des ordres. Mais nous avons inventé les chiffres, et nous pouvons choisir de leur obéir ou non.

Cela dit, j’en suis venu à cette réflexion sur une plus longue période que ça. Quand le livre Moneyball est paru, en 2003, j’avais écrit une critique favorable dans Esquire. C’est un bon livre, un livre intéressant. Le film est aussi remarquable. Mais au fil du temps, j’ai vu des gens intelligents se faire ignorer, voire ridiculiser, pour des opinions qui pouvaient contredire les statistiques avancées.

Par exemple, pourquoi est-ce que [l’ancien lanceur] Barry Zito s’est effondré à partir de 2007? Je connais Barry Zito. Et, selon moi, c’est en grande partie parce qu’il a signé un énorme contrat qui lui a monté à la tête. Mais des statisticiens vous diraient autre chose. Ils ont peut-être raison. Mais peut-être que j’ai raison, ou peut-être est-ce un mélange des deux? J’ai eu l’impression que la nuance n’avait plus sa place. Et le livre se demande pourquoi. Ne pourrions-nous pas étudier ces problématiques des deux façons?

Q. Les adeptes de statistiques avancées vous diraient peut-être que leurs opinions ont été ignorées pendant trop longtemps. Est-ce qu’un sentiment de devoir rattraper le temps perdu pourrait avoir fait en sorte qu’on a voulu aller trop vite?

R. L’histoire nous montre que lorsqu’une correction s’opère, il y a un risque de correction excessive. Ensuite, on trouve un certain équilibre. J’espère que le livre interpellera ceux qui, en ce moment, croient qu’il y a eu une correction excessive, au point où certaines choses ne sont tout simplement plus amusantes. Le baseball majeur a embauché Theo Epstein pour essayer de réparer ce que les statistiques avancées ont brisé dans l’expérience du partisan. Ça me dit que même les passionnés de statistiques se disent qu’ils sont allés un petit peu loin.

C’est la même chose avec les algorithmes ou l’intelligence artificielle : c’est peut-être notre dernière occasion de nous arrêter et de nous demander si c’est bien la voie que nous souhaitons emprunter. C’est notre choix. Et on en revient à la décision de Kevin Cash, qui donnait l’impression qu’il n’avait pas le choix. Et il l’avait, le choix. Nous avons créé la technologie. Les algorithmes ne poussent pas dans les arbres. Nous pouvons choisir d’utiliser ces outils ou non.

On parle beaucoup des effets nuisibles de Facebook sur la société. Facebook n’est pas obligé d’exister dans sa forme actuelle. On peut le changer. Ce que les statistiques et les algorithmes proposent, ça peut être bon. Mais ça peut aussi être nocif, alors essayons d’optimiser leur utilisation pour obtenir le meilleur des deux mondes. Le livre ne dit pas qu’on fait tout de la mauvaise façon. Au contraire, je dis que nous faisons beaucoup de bonnes choses. Mais elles peuvent être encore meilleures.

Q. Le livre en dit beaucoup sur la nature humaine et sur notre besoin d’être en maîtrise de chaque situation. Les statistiques, justement, sont quantifiables…

Portrait de Chris Jones.

Chris Jones est auteur, journaliste et scénariste.

Photo : Gracieuseté : Chris Jones

R. Oui, mais c’est une illusion. C’est une certitude illusoire. Je comprends pourquoi les gens en raffolent. Pour moi, la pandémie est difficile à vivre notamment parce qu’on ne sait pas ce à quoi la semaine prochaine va ressembler. Nous aimons avoir notre destin entre nos mains. Le contraire nous fait peur. Les statistiques avancées nous donnent l’impression d’être plus en maîtrise de nos vies que nous le sommes réellement, et les gens prennent des projections statistiques pour des certitudes. Je suis à 98 % certain? D’accord. Mais 2 %, c’est beaucoup.

On nous dit, par exemple, que seulement 1 % des cas de COVID mènent à des hospitalisations. Mais 1 % de millions de personnes, c’est une tonne de monde.

Q. Pendant longtemps, l’accès des médias dans le milieu du baseball était tel qu’on pouvait passer des heures dans le vestiaire ou le bureau des entraîneurs à simplement parler de baseball, de technique. Deux humains qui échangent sur un jeu, essentiellement. Il y a là une certaine ironie puisqu’on associe beaucoup la révolution statistique dans le sport au baseball…

R. J’ai commencé à couvrir le baseball régulièrement à la fin des années 1990, et j’ai beaucoup appris de vétérans du baseball qui s’assoyaient pour prendre le temps de me parler pendant des heures. Des gens comme Ron Washington ou encore Jim Fregosi, qui était le gérant des Blue Jays.

Puis Moneyball est arrivé, et on a justement commencé à ne plus prendre en considération des gars comme Fregosi. Oui, on s’est rendu compte qu’ils avaient tort sur certains points, et il fallait corriger ça. Mais leurs connaissances étaient encore très précieuses. Pourtant, dans ce débat, il fallait vite se dire pour ou contre. On y croyait ou on n’y croyait pas. Mais les deux sont possibles. Je peux accepter que, d’un point de vue statistique, un frappeur sur lequel on peut toujours compter dans les moments cruciaux, ça n’existe pas. Mais j’ai aussi le droit d’écouter Jim Fregosi me parler du changement de vitesse. Les deux points de vue sont valides.

Une de mes citations préférées dans le livre vient de l’ancien entraîneur des Jets de Winnipeg Paul Maurice. Il avait dit que les statistiques avancées disaient n’importe quoi sur ce que cinq joueurs font sur la glace. Parce qu’on parle ici de cinq joueurs, plus cinq autres joueurs, plus deux gardiens, plus quatre arbitres… Au soccer, comment peut-on quantifier ce qui fait qu’un milieu défensif est vraiment bon? C’est très difficile de mettre des chiffres sur cette position.

C’est intéressant quand les statistiques n’appuient pas ce qu’on a observé. On peut se demander ce qu’on a raté. Mais on peut aussi se dire qu’il y a des trucs à relever en dehors du cadre statistique, avec nos observations. On peut aussi évaluer la contribution d’un joueur en le regardant, en lui parlant, en lui demandant comment il se sent ou à quoi il pense.

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