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Chronique

Montréal-Tampa : un mariage dont personne ne voulait

Un ruban jaune empêche des passants de s'approcher du terrain alors que des joueurs s'échauffent.

Le stade des Rays à St. Petersburg

Photo : AP / Chris O'Meara

Comment a-t-on pu en arriver là?

Même s’ils rêvaient de voir Montréal retrouver sa place dans le baseball majeur, les amateurs de sport n’ont probablement pas été surpris, jeudi, d’apprendre que la MLB avait jeté par-dessus bord le controversé projet de garde partagée d’une équipe entre Montréal et la région de Tampa.

L’idée de ramener une formation de la MLB à Montréal avait pourtant rapidement gagné en popularité depuis le début des années 2010.

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain avait publié une étude (douteuse, il faut le dire) claironnant qu’une équipe pouvait être acquise à prix d’aubaine et que le marché montréalais pouvait aisément faire vivre une concession de la MLB.

Stephen Bronfman soutenait dans les médias que l’argent n’était pas un problème pour lui et pour ses associés et que son groupe était prêt. Le commissaire de la MLB, Rob Manfred, déclarait à intervalles constants que Montréal faisait partie des candidates favorites pour obtenir une équipe de l’expansion.

Le groupe de Stephen Bronfman avait à son tour publié une étude affirmant que le marché de Montréal allait se situer au 15e rang parmi les 27 villes de la MLB. Et des sondages annonçaient que, dans une très forte proportion, les amateurs de sport et les grandes entreprises québécoises avaient l’intention d’acheter des places dans le nouveau stade de l’équipe.

Des consultations avaient été organisées auprès de groupes cibles pour aider les concepteurs à donner une touche montréalaise au futur stade.

Bref, la question n’était plus de savoir si Montréal allait ravoir une équipe, mais plutôt à quel moment le premier match allait être disputé. La vague était haute et forte.

Pour la première fois se présentait une réelle possibilité de voir une équipe de la MLB détenue par des intérêts québécois et dont les opérations baseball auraient été menées par des talents québécois.


Ce projet prometteur s’est toutefois dégonflé en juin 2019. Au lieu de sortir un chat de son sac, Stephen Bronfman en a extirpé un monstre à deux têtes. Une créature inconnue.

On a alors appris que les investisseurs québécois n’avaient pas l’intention de diriger une équipe de baseball. Ils voulaient plutôt acheter des actions des Rays et ouvrir leurs portes à mi-temps à un propriétaire américain.

Dans un fichier Excel, l’idée de plonger sa paille dans deux laits frappés apparaissait sans doute géniale. Une équipe disputant ses matchs locaux dans deux villes allait possiblement pouvoir doubler ses revenus de télé et de commandites locales.

De plus, la rareté des matchs locaux (une quarantaine dans chaque ville, au lieu des 81 habituels) allait peut-être stimuler la vente de billets. Cet aspect de l’affaire n’était toutefois pas acquis. La grande majorité des amateurs de sport s’attachent à une équipe parce qu’elle défend les couleurs de leur ville.

Et surtout, construire un stade dans Bridge-Bonaventure, près du bassin Peel, allait rehausser la valeur du quartier que M. Bronfman et ses partenaires avaient l’intention de construire tout autour. C’était là que se trouvait le motton, comme on disait dans Slap Shot.


Le hic, c’est que, vu de l’extérieur, ce projet avait beaucoup de prises contre lui.

La vaste majorité des amateurs s’y opposaient, ce qui était déjà une stridente sonnette d’alarme. Un autre fort pourcentage de gens n’y croyaient pas et pensaient qu’il s’agissait en fait d’une stratégie, soit pour faire déménager les Rays à Montréal, soit pour provoquer la construction d’un stade assurant la permanence des Rays à Tampa.

De son côté, le propriétaire des Rays, Stuart Sternberg, n’a jamais été capable d’expliquer pourquoi les amateurs de baseball de Tampa, qui boudent l’équipe même durant les courses aux séries éliminatoires, allaient soudainement se précipiter pour assister à des matchs du début d’avril jusqu’à la mi-juin.

Par ailleurs, utiliser l’argent des contribuables pour construire un stade de baseball est déjà une très mauvaise idée, et on se proposait d’en construire deux pour une seule équipe. C’était résolument l’approche de la paille dans deux laits frappés. Le marché de Tampa est moribond. Et celui de Montréal, où il n’y a plus de baseball majeur depuis 2004, était hautement incertain dans un contexte de garde partagée.

Pourquoi la MLB se serait-elle fendue en quatre pour concrétiser cette garde partagée, alors que plusieurs villes nord-américaines font la file pour accueillir une équipe à temps complet? Quand on regardait le projet sous cet angle, le concept de garde partagée avait une chance réelle d’échouer dans les deux villes à moyen terme.

Cette affaire aurait pu se transformer en l’un des plus retentissants fiascos de l’histoire du sport professionnel nord-américain. Les dirigeants des grands championnats professionnels vivent déjà des cauchemars quand ils doivent déménager une équipe d’une ville à une autre. Imaginez un peu la délocalisation d’une équipe implantée dans deux villes...

Enfin, MM. Sternberg et Bronfman semblent ne s’être jamais préoccupés de l’opinion des joueurs dans cette histoire. Du moins, pas publiquement.

Comment a-t-on pu croire que les joueurs, qui passent leur temps à voyager, allaient avoir envie de déménager leurs familles chaque année au beau milieu de la saison? Et comment a-t-on pu croire que l’Association des joueurs de la MLB, qui est l’un des syndicats les plus puissants du monde, accepterait de troubler la qualité de vie de ses membres?

En plus, les joueurs de la MLB sont en lock-out depuis le début du mois de décembre, et ce premier conflit de travail en 27 ans s’annonce rude et long. La fin de cette bataille ne sera pas propice à de telles concessions des joueurs, d’autant plus que le concept de garde partagée n’existe nulle part ailleurs.


Après avoir annoncé la mort du projet, Stuart Sternberg s’est dit convaincu que le partage d’une équipe entre deux villes représente l’avenir du sport professionnel nord-américain. Il a peut-être raison.

Mais l’avenir, ça peut être très long. Stephen Bronfman a pris la parole un peu plus tard. Le milliardaire montréalais s’est dit bouleversé, épuisé et déçu par la nouvelle.

Il a déploré qu’en un coup de fil, l’incroyable travail de fond accompli des deux côtés de la frontière au cours des dernières années soit tombé à l’eau.

Stephen Bronfman encaisse mal ce revers.

Cette chronique est rédigée en tout respect. Les deux hommes croyaient en leur projet et ils ont déployé énormément d’efforts et de ressources pour le concrétiser. Il faut saluer cela.

En même temps, la liste des embûches était tellement costaude qu’on ne peut s’empêcher de se demander comment ils ont pu croire que ces deux stades et cette équipe à deux têtes allaient réellement voir le jour.

Il y a un an, une source bien au fait des us et coutumes de la MLB m’avait expliqué que le comité exécutif des propriétaires ne dit jamais vraiment oui ni vraiment non quand on lui présente une idée.

Et il avait prédit exactement ce qui s’est produit jeudi. Ce projet n’a jamais quitté la case départ, disait-il.

C’est exactement là que tout le monde se retrouve. Mieux vaut être seul que mal accompagné, comme disait ma grand-mère.

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