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Chronique

L’IIHF, les finances et la discrimination

La capitaine américaine Kendall Coyne-Schofield met la gardienne canadienne Emerance Maschmeyer à l'épreuve

La capitaine américaine Kendall Coyne-Schofield et la gardienne canadienne Emerance Maschmeyer

Photo : The Associated Press / Antti Aimo-Koivisto

Depuis le début de la pandémie, la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF) est-elle plus prompte à annuler ses championnats féminins que ses championnats masculins? Ce n’est pas aussi clair que ce que soutiennent de nombreux observateurs depuis quelques jours.

En temps normal, l’IIHF présente environ 25 championnats mondiaux au cours d’une saison. En plus du groupe mondial de chaque catégorie (le tournoi mettant aux prises les pays les plus performants), l’IIHF organise des championnats mondiaux pour les pays œuvrant au sein de plusieurs divisions secondaires.

Juste avant Noël, donc, la fédération a annoncé que six championnats prévus au mois de janvier étaient annulés en raison de la situation sanitaire mondiale. Parmi les tournois rayés du calendrier, on trouvait deux championnats juniors masculins (divisions II et III) et quatre championnats féminins des moins de 18 ans (groupe mondial, division I groupe A, division 1 groupe B et division II).

La décision de ne pas tenir ces compétitions en janvier allait de soi. Aux quatre coins du globe, le variant Omicron est hors de contrôle. Beaucoup de gens ont sourcillé, cependant, parce qu’au moment de cette annonce, le mondial junior masculin était sur le point de débuter à Edmonton. Les équipes étaient toutefois sur place depuis une dizaine de jours, et elles étaient déjà bien installées dans des bulles sanitaires.

L’annulation du Championnat mondial féminin des moins de 18 ans (groupe mondial) a rapidement causé des remous dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Plusieurs ont d’ailleurs souligné que c’était la deuxième année consécutive que ce tournoi était annulé. Ils y voyaient une grande injustice.

Sur Twitter, la hockeyeuse américaine Kendall Coyne a écrit ceci :

L’IIHF a priorisé la tenue des tournois masculins du groupe mondial depuis le début de la pandémie, mais les événements du groupe mondial féminin – annulés – encore. INACCEPTABLE. Trouvez une façon de présenter les mondiaux U-18 de façon sécuritaire cette saison comme vous l’avez fait avec les U-18 masculins et les mondiaux juniors. Ces joueuses MÉRITENT aussi de jouer.

Les interventions de ce genre ont suscité un fort vent de sympathie envers les hockeyeuses du groupe mondial U 18, au point où même Billie Jean King, à la fois légende du tennis et légende du mouvement féministe américain, est descendue dans l’arène en accusant l’IIHF d’accroître l’écart qui existe entre les sports féminins et masculins.

***

Pourtant, quand on y regarde de plus près, il n’est pas si évident que l’IIHF gère la présentation de ses tournois de façon discriminatoire envers les hockeyeuses.

La fédération, par contre, déploie certainement plus d’efforts pour présenter les tournois qui assurent sa santé financière.

Au printemps 2020, par exemple, quand la pandémie a frappé, les huit championnats mondiaux seniors masculins ont été annulés, ainsi que les sept championnats masculins U-18.

Cette année-là, ce sont les aléas de la COVID-19 qui ont fait en sorte que 15 tournois masculins sur 21 (71 %) aient été annulés et que seulement 4 des 11 tournois féminins (36 %) ont subi le même sort.

Dans le rapport annuel 2019-2020 de l’IIHF, le trésorier de la fédération a d’ailleurs souligné que l’annulation du Championnat mondial masculin (groupe mondial) se serait révélée catastrophique pour l’organisation si cette dernière n’avait pas disposé d’une assurance. Et pour cause : ce tournoi constituait la plus grande source de revenus de la fédération.

Cette saison-là, l’IIHF a encaissé des pertes de plus de 9 millions de dollars américains (11,4 millions de dollars canadiens). En temps normal, l’organisation fonctionne avec un budget annuel de près de 50 millions de dollars américains (64 millions de dollars canadiens). Établie en Suisse, la fédération internationale emploie une quarantaine de personnes.

***

En 2020-2021, l’IIHF s’est toutefois ajustée à la réalité pandémique. Et visiblement, la présentation ou l’annulation de ses différents championnats mondiaux a été motivée par les revenus qu’on pouvait en tirer.

C’est ainsi que sept des huit Championnats mondiaux masculins seniors ont été annulés. Le seul qui a eu lieu était celui du groupe mondial (la vache à lait), que le Canada a remporté. (Il faut ici souligner que les meilleurs hockeyeurs masculins de 39 pays, dont la France, ont alors vu leur championnat mondial annulé pour une deuxième année consécutive.)

Même chose du côté junior, où la présentation de six des sept championnats mondiaux masculins a été abandonnée. Le seul Championnat mondial junior qui a eu lieu impliquait les meilleurs joueurs de la planète, à Edmonton.

Le mondial junior est la deuxième plus grande source de revenus de l’IIHF. Les comités organisateurs versent près de 2 millions en droits de sanction pour avoir le privilège de le présenter. Par ailleurs, ce tournoi génère des cotes d’écoute de plus en plus importantes partout dans le monde. Le rapport du tournoi de 2021 (la saison passée) soulignait que plus de 100 millions de téléspectateurs avaient regardé des matchs à l'échelle internationale.

Du côté féminin senior, cinq des six championnats mondiaux ont été annulés en 2021. Le seul qui a été présenté impliquait le groupe mondial, au sein duquel évoluait l’équipe américaine de Kendall Coyne. Cet événement est celui qui génère le plus de revenus du côté féminin.

Par contre, tous les championnats féminins U-18 ont été annulés. Du côté masculin chez les U-18, la IIHF a rayé six championnats sur sept de son calendrier. Le seul qui a été présenté impliquait les équipes groupe mondial, même si ce tournoi génère assez peu de revenus.

Pourquoi a-t-on organisé un tournoi pour les garçons et ne l'a-t-on pas fait pour les filles dans cette catégorie?

Probablement parce que la Ligue nationale de hockey (LNH) tenait beaucoup à ce que ce tournoi ait lieu.

Pour les recruteurs, au terme d’une saison marquée par la pandémie, c’était la seule occasion de voir les meilleurs espoirs de la planète réunis dans un même événement, qui avait lieu en sol américain en plus. Il y avait donc des intérêts financiers en jeu.

***

Au bout du compte, il faut retenir de cette histoire qu’au sein de l’IIHF, tous les Championnats mondiaux ne sont pas égaux. Certainement pas en temps de pandémie, en tout cas.

Créer une bulle sanitaire pour des athlètes venant de partout sur la planète coûte extrêmement cher. Il faut prévoir des vols nolisés et des hôtels entièrement voués au déroulement de la compétition. Quotidiennement, il faut aussi tester chaque membre de chaque délégation pour éviter une ou des éclosions. On parle de plus de 10 000 tests en deux semaines... Les coûts et les défis logistiques sont énormes.

Depuis l’an passé, l’IIHF et ses partenaires ont clairement démontré qu’ils sont prêts à faire de tels efforts pour présenter les grands tournois qui leur permettent d’emmagasiner des revenus et de continuer à fonctionner. En attendant que le monde se remette à fonctionner normalement, cette logique comptable fait en sorte que les participants des championnats moins lucratifs n’ont qu’à rester assis sur leurs mains, semble-t-il.

Il sera donc intéressant de voir si les organismes comme l’Association de hockey féminine de l’Ontario et USA Hockey, qui plaident pour que le Championnat mondial féminin U-18 soit remis plus tard cette année, seront véritablement écoutés par les comptables de la IIHF.

Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

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