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Chronique

Le CH, l’art de capituler et l’histoire d’un officier japonais

Ils ont la tête basse au banc après une défaite.

Trois joueurs du Canadien

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Avant de décortiquer le triste dilemme qui s’offre au Canadien, il faut que je vous raconte l’histoire de l’officier de renseignement japonais Hiroo Onoda.

En décembre 1944, alors que la Seconde Guerre mondiale tirait à sa fin, le soldat Onoda avait été dépêché sur une île des Philippines. Sa mission consistait à entraver les attaques militaires dirigées contre le Japon, notamment en endommageant l’équipement et les installations militaires des Alliés.

Toutefois, quand le Japon a capitulé vers la fin de l’été 1945, Hiroo Onoda n’a jamais reçu le message! Avec trois autres soldats japonais, il a donc poursuivi sa guerre dans les montagnes, en s’attaquant aux civils et en menant des opérations de guérilla ciblées contre un ennemi qui n’existait plus.

Au cours des mois et des années suivantes, des pamphlets ont été parachutés dans les montagnes pour aviser les combattants manquant à l’appel que la guerre était bel et bien terminée. Mais Onoda et ses compagnons ont cru, chaque fois, qu’il s’agissait d’une ruse des alliés pour les capturer.

Ce n’est finalement qu’au milieu des années 70, 30 ans après avoir commencé sa mission aux Philippines, qu’Hiroo Onoda a été directement rencontré par un touriste japonais. L’officier était toutefois tellement obstiné que, pour le convaincre de déposer les armes, il a fallu qu’un de ses anciens supérieurs se rende sur l’île et lui ordonne de le faire.

***

Revenons maintenant au Canadien, dont la saison nous permet de tracer un amusant parallèle avec l’étrange histoire de l’officier Onoda.

La saison est foutue, tout le monde le sait, mais l’organisation ne semble pas du tout encline à déposer les armes.

Si l’on tient compte de sa moyenne d’efficacité (,294), l’équipe montréalaise occupe le 31e rang de la LNH. Cela signifie que pour amasser les quelque 95 points nécessaires à une participation aux séries, le CH devrait maintenir une moyenne de ,653 dans les 65 prochains matchs, soit le rythme d’une saison de 107 points.

À elle seule, la lecture du classement de la LNH est en quelque sorte l’équivalent des pamphlets qu’on parachutait dans les montagnes pour prévenir Onoda que la guerre était finie.

D’autant plus que, depuis la reconfiguration de la LNH en 2005, aucune équipe n’est parvenue à participer aux séries après avoir amassé seulement 10 points de classement à ses 17 premiers matchs.

***

Il y a quelques années, alors que le Tricolore piquait du nez de la même façon et que la saison apparaissait sans issue, j’avais demandé à Claude Julien à quel moment il comptait tirer un trait et commencer à préparer l’avenir.

Nous sommes payés pour remporter des matchs de hockey. C’est notre travail. Nous allons donc continuer à nous battre tant que nous aurons une chance ou tant que je ne recevrai pas d’instructions contraires, avait-il répondu.

Cette saison, le CH a trébuché dès le départ. Et très rapidement, ses entraîneurs se sont placés en mode survie et se sont mis à diriger l’équipe le couteau entre les dents, comme s’il n’y avait pas de lendemain. Parce qu’effectivement, il n’y avait pas de lendemain.

Avant de subir une commotion cérébrale samedi dernier, Jake Allen était le gardien le plus utilisé de la LNH. On lui confiait le filet match après match, comme si on était engagé dans la dernière ligne droite du calendrier et que la saison de l’équipe était en jeu tous les soirs.

Le hasard a d’ailleurs voulu qu’Allen se blesse à Détroit au moment où l’équipe amorçait une séquence de deux matchs en 24 heures. Comme si les entraîneurs avaient décidé de lui faire disputer les deux rencontres, ce qui est une pratique assez rare dans la ligue.

Le gardien du Tricolore regarde devant lui pendant un arrêt de jeu.

Avant sa commotion, Jake Allen était le gardien le plus utilisé dans la LNH.

Photo : Reuters / Eric Bolte

Autre signe qu’on dirige les opérations à courte vue : des piliers comme Brendan Gallagher et Jeff Petry sont continuellement dans la formation même s’ils sont ralentis par des blessures depuis plusieurs semaines. Quand ils se sont présentés au camp, on se demandait même s’ils avaient eu le temps de se remettre du long parcours éliminatoire de l’été dernier.

Il y a deux semaines, Dominique Ducharme confiait d’ailleurs qu’il ne voyait pas comment Gallagher pourrait disputer le reste de la saison dans cet état…

***

De l’extérieur, beaucoup de gens regardent donc aller les choses et se disent que le temps de la capitulation est venu. En langage de hockey, cela se traduit par : laissons jouer les jeunes et préparons l’avenir.

Depuis quelques jours, on entend donc de plus en plus de gens suggérer qu’on profite des blessures à Carey Price et Jake Allen pour faire jouer Cayden Primeau (le meilleur espoir de l’organisation devant le filet) le plus souvent possible.

Et tant qu’à y être, ajoute-t-on, pourquoi ferait-on perdre son temps à Cole Caufield dans la Ligue américaine? Et pourquoi Mattias Norlinder, un défenseur recrue qui vient de se remettre d’une blessure subie au camp d’entraînement, ne serait-il pas inséré dans la formation?

On se dit aussi que le temps est venu de promouvoir le centre Ryan Poehling pour de bon dans la LNH.

Le hic dans cette histoire, c’est que même si le Canadien peine à remporter des matchs, l’équipe joue encore dans la LNH. Et que la LNH n’est pas une ligue de développement.

Depuis longtemps, il a d’ailleurs été démontré qu’on peut considérablement nuire au développement d’un jeune espoir en le plaçant dans une situation de survie plutôt que dans une situation de compétition significative.

Avec son équipe complète, le Tricolore aurait eu de la difficulté à participer aux séries cette saison. Le départ de Shea Weber, l’absence de Carey Price et la blessure de Joel Edmundson ont complètement fait dérailler l’équipe.

Imaginons un peu à quoi ressemblerait le portrait si, au quart de la saison, on insérait quatre ou cinq jeunes en même temps dans l’équipe! Quels bénéfices pourraient-ils tirer des raclées qu’on leur infligerait soir après soir?

Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

***

Par ailleurs, plusieurs autres facteurs font en sorte qu’il n’est pas aussi facile qu’on le croit de faire capituler une équipe de la LNH.

Même si les résultats collectifs ne sont pas au rendez-vous, les joueurs qui composent l’équipe ont des intérêts individuels à défendre. Ils veulent compiler les meilleures statistiques possible en vue d’un renouvellement de contrat qui viendra dans quelques mois ou dans deux ans.

Ben Chiarot, par exemple, sera joueur autonome sans compensation à la fin de la saison. Il ne lèvera pas le pied. Une solide saison lui vaudra peut-être même d’être échangé à une équipe compétitive à la date limite des échanges.

Carey Price, s’il revient au jeu en pleine possession de ses moyens, voudra certainement jouer derrière une formation fonctionnelle afin de pouvoir décrocher un poste dans l’équipe olympique canadienne aux Jeux de Pékin.

L’organisation a donc une sorte de contrat moral à respecter envers ses joueurs. Elle doit, dans la mesure du possible, leur procurer le meilleur environnement possible. Et surtout, entraîneurs et directeur général doivent respecter la parole donnée lorsqu’on courtisait certains joueurs pour les convaincre de venir jouer à Montréal.

Sans compter le fait qu’on ne se départit pas facilement d’un contrat dans la LNH. Si on veut faire une place pour un jeune, il faut laisser partir un vétéran. Et cela se fait habituellement à la date limite des échanges parce que la valeur dudit joueur est plus élevée. Or, pour que ces vétérans soient convoités, ils doivent jouer et être mis en valeur.

***

Outre les considérations sportives, il y a aussi les considérations d’affaires qui entrent en ligne de compte. Et elles pèsent très lourd dans l’équation!

L’organisation du Canadien a littéralement saigné de l’argent depuis que la pandémie a frappé en mars 2020. Et selon le site hockey-reference.com, la pandémie fait encore très mal.

Même si l'équipe a participé à la finale de la Coupe Stanley et que les matchs ont été presque inaccessibles pendant 16 mois, il y a en moyenne près de 2000 sièges vides au Centre Bell depuis le début de la saison.

À divers degrés, c’est un phénomène qui frappe 28 des 32 équipes de la LNH. Et toutes les équipes canadiennes sont touchées, sans exception.

Cela dit, le prix des billets est toujours aussi élevé.

Dans ce contexte, il serait très mal avisé d’amoindrir davantage la qualité de l’équipe et de donner une raison de plus aux partisans de rester chez eux.

C’est donc ici que s’arrête le parallèle entre la saison du CH et l’histoire du pauvre officier Onoda.

Les dirigeants du Canadien savent qu’ils vont éventuellement devoir capituler, et que la date limite pour le faire est le 21 mars 2022. D’ici là, il ne leur reste qu’à laisser leurs hommes se battre et à planifier une transition cohérente et ordonnée.

Ce n’est pas inquiétant. Ils commencent à y être habitués.

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