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Chronique

L’horrible effondrement d’une organisation dénuée de valeurs

Un joueur des Blackhawks s'échauffe alors que le logo de l'équipe est projeté sur la glace.

Un ancien entraîneur-adjoint des Blackhawks, Bradley Aldrich, aurait agressé sexuellement 2 joueurs en 2010.

Photo : Getty Images / Jonathan Daniel

La littérature sportive regorge d’ouvrages et de biographies racontant à quel point le succès est quasi impossible à atteindre si une organisation n’est pas dirigée par des leaders forts dont les actions sont guidées par des valeurs solides. Or, mardi, dans un véritable récit d’horreur, on a appris que la quasi-dynastie des Blackhawks de Chicago, qui a remporté trois Coupes Stanley au début des années 2010, ne répondait pas à cette définition. 

Le 23 mai 2010, quelques minutes après que les Blackhawks de Chicago eurent confirmé leur participation à la finale de la Coupe Stanley pour la première fois en 18 ans, leur entraîneur en chef, Joel Quenneville, a été surpris d’être convié à une réunion d’urgence au bureau du président John McDonough. 

Quand Quenneville est arrivé sur les lieux, plusieurs membres de la haute direction étaient déjà présents : outre McDonough, on y trouvait le directeur général, Stan Bowman; le vice-président exécutif, Jay Blunk; le vice-président sénior, Al MacIsaac; et le directeur général adjoint, Kevin Cheveldayoff.

Le psychologue sportif des Blackhawks, Jim Gary, a alors annoncé à ses patrons que l’entraîneur responsable de la vidéo, Brad Aldrich, avait tenté d’avoir une relation sexuelle avec un jeune espoir de l’organisation (un joueur de 20 ans qu’on a appelé John Doe afin de protéger son identité). Et que, de surcroît, Aldrich avait menacé de saboter la carrière du joueur s’il s’avisait de raconter ce qui lui était arrivé. 

John Doe avait passé la saison avec le club-école des Blackhawks dans la Ligue américaine. Il avait été rappelé durant les séries pour faire partie des Black Aces, un petit groupe de réservistes qu’on garde à la disposition de l’équipe au cas où surviendrait une avalanche de blessures.

***

La réaction des dirigeants des Blackhawks? Après tous les sacrifices faits par ses joueurs pour atteindre la finale, Quenneville s’est montré contrarié qu’une telle histoire puisse affecter la chimie de l’équipe! Le président McDonough, un leader autoritaire, a appuyé Quenneville et a promis qu’il allait régler la question après les séries éliminatoires.

Or, Brad Aldrich ne s’était pas contenté de harceler John Doe. Il l’avait carrément agressé sexuellement! 

Malgré les allégations extrêmement graves dont les dirigeants des Blackhawks avaient été informés, pendant trois autres semaines, Brad Aldrich a continué d'exercer ses fonctions d’entraîneur responsable de la vidéo comme si de rien n’était. Il a donc continué d'interagir avec les joueurs à titre de membre du personnel d’entraîneurs de Joel Quenneville.

Aucune enquête n’a été faite, et aucun membre de la haute direction n’a jugé bon de questionner John Doe à propos des événements traumatisants qu’il avait vécus. Et pendant ce temps, Aldrich s’est livré à des avances sexuelles agressives et non sollicitées auprès d’un jeune stagiaire de l’organisation.

Les Blackhawks ont finalement remporté la Coupe face aux Flyers, et Aldrich a participé aux célébrations aux côtés de sa victime! Quelques jours après la conquête, John McDonough a fini par remettre le dossier d’Aldrich à la directrice des ressources humaines. Le PDG a appris à sa subalterne les allégations sérieuses qui avaient été portées à son attention près d’un mois plus tôt. 

En compagnie d’un avocat externe, la directrice des ressources humaines a rapidement rencontré Aldrich en lui laissant deux choix: a) prendre un congé sans solde, le temps qu’on fasse enquête sur ses agissements, ou b) remettre sa démission.

Aldrich a choisi de démissionner. Toutefois, il avait une requête à formuler avant de vider les lieux : il souhaitait pouvoir conserver le privilège, durant l’été, de passer une journée avec la coupe Stanley. Et cette permission lui a été accordée! 

La suite est encore plus hallucinante. Le nom d’Aldrich a été gravé sur la coupe Stanley, et on l’a invité à la cérémonie de déploiement de la bannière au début de la saison suivante. Et pour ses bons services, on lui a remis une bague de la Coupe Stanley! 

***

Parce qu’aucune enquête n’a été faite et parce que les dirigeants des Blackhawks ont choisi de fermer les yeux, Aldrich a ensuite été embauché par la fédération américaine (USA Hockey). Il a par ailleurs décroché un poste d’entraîneur au sein du programme de hockey d’une école secondaire du Michigan. 

En 2013, Aldrich a d’ailleurs été arrêté au Michigan pour s’en être pris à un mineur. Et en décembre de cette même année, il a plaidé coupable aux accusations criminelles d’inconduite sexuelle qui avaient été portées contre lui.

Depuis le printemps dernier, les Blackhawks font face à des poursuites en responsabilité civile de la part de John Doe et de la victime de l’école secondaire du Michigan. Ce sont ces poursuites qui ont forcé les propriétaires de l’organisation à confier une enquête indépendante à une firme d’avocats réputée, Jenner & Block, pour faire la lumière sur cette affaire.

Au total, 139 témoins ont été rencontrés par l’enquêteur Reid Schar, et 100 gigaoctets de correspondances et de documents électroniques ont été amassés.

Contrits, les propriétaires des Blackhawks, Rocky et Danny Wirtz, ont publié le rapport de Reid Schar hier après-midi. Leur premier réflexe, au moment de commander l’enquête, avait toutefois été d’en garder les conclusions secrètes. Il a fallu que les médias exercent énormément de pression pour que les Wirtz finissent pas conclure que la transparence était nécessaire.

Dans une déclaration lue durant une visioconférence, les propriétaires des Blackhawks ont annoncé qu’ils avaient demandé à leurs procureurs de négocier un règlement satisfaisant pour les victimes de Brad Aldrich. Et ils ont juré qu’ils n’avaient jamais été mis au courant des agissements d’Aldrich avant que des poursuites civiles soient entamées au printemps dernier.

En conséquence, aucun des dirigeants qui étaient en poste en 2010 ne sera associé aux Blackhawks à compter de maintenant, ont annoncé Rocky et Danny Wirtz, tout en présentant leurs excuses aux victimes.

***

Le directeur général Stan Bowman, qui avait aussi été nommé président des opérations hockey le printemps dernier, a donc remis sa démission. Estimant que sa présence allait constituer une distraction inutile, il quitte son poste par la porte de côté, après avoir mené les Blackhawks aux sommets. 

L’ex-président McDonough, lui, ne sera pas inquiété puisqu’il avait été congédié en avril 2020. Mais Stan Bowman l’a directement visé dans une déclaration écrite.

Il y a 11 ans, alors que j’en étais à ma première année à titre de directeur général, j’ai été informé du comportement inapproprié d’un entraîneur responsable de la vidéo. J’ai promptement rapporté cette information au PDG de l’époque, qui s’était engagé à régler la question. J’ai appris cette année que les allégations de l’époque faisaient référence à une agression sexuelle. J’avais tenu pour acquis que mon supérieur allait prendre les mesures appropriées. Je regrette d’avoir cru qu’il allait en être ainsi, a-t-il plaidé.

Cette histoire risque toutefois de faire tache d’huile.

Stan Bowman avait été nommé directeur général de l’équipe olympique qui représentera les États-Unis aux Jeux de Pékin. La fédération USA Hockey a annoncé qu’il a abdiqué ces responsabilités.

Le commissaire de la Ligue nationale de hockey (LNH), Gary Bettman, a annoncé qu’il avait imposé une amende de 2 millions de dollars aux Blackhawks pour avoir réagi de façon inadéquate aux abus commis par Aldrich. Et il a spécifié que si les anciens hauts dirigeants des Blackhawks souhaitaient un jour réintégrer la LNH, il leur faudrait auparavant comparaître devant lui afin que soit tracé un cadre de conduite clair.

Joel Quenneville surveille l'action derrière le banc des Blackhawks de Chicago.

Joel Quenneville a été renvoyé par les Blackhawks de Chicago au début du mois de novembre 2018.

Photo : Getty Images / Jonathan Daniel

Toutefois, deux des acteurs de l’époque, Joel Quenneville (l'entraîneur des Panthers de la Floride) et Kevin Cheveldayoff (le directeur général des Jets de Winnipeg), travaillent toujours au sein de la ligue.

Quenneville, notamment, est l’un de ceux qui insistaient le plus pour que les graves écarts de conduite d’Aldrich ne fassent pas de remous. Et Aldrich était placé directement sous son autorité.

Gary Bettman rencontrera Quenneville et Cheveldayoff pour en discuter, a fait savoir le commissaire.

Bientôt, lorsqu’on enseignera à de futurs dirigeants d’entreprise comment ne pas agir lorsque des allégations d’abus surgissent, on leur fera probablement lire le rapport de l’enquêteur Reid Schar.

Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

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