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Chronique

« Protégez les joueuses, protégez les femmes »

Elles se rassemblent dans le rond central et gardent le silence.

Les joueuses de la NWSL ont interrompu les trois matchs du 6 octobre à la sixième minute, à la reprise des activités de la ligue.

Photo : Howard Smith/isiphotos.com

Martine St-Victor

Un jour, un ami a demandé à l’auteur Tom Wolfe quel était son conseil aux jeunes journalistes. « Sortez de l’édifice! » avait-il répondu. « Vous ne pouvez pas bien comprendre ni bien écrire sur des choses que vous ne vivez pas, que vous ne pouvez voir de vos yeux ou que vous n’entendez pas de vos oreilles. »

C’est une philosophie simple que les meilleurs dirigeants d’entreprises de vente au détail, par exemple, appliquent à leur façon. Pour comprendre leurs consommateurs, ils vont les observer et les rencontrer en magasin. Ils les écoutent et apprennent à connaître toutes les habitudes de ceux qui achètent leurs produits, et ils sont sensibles au moindre changement de consommation. Et quand ces mêmes consommateurs participent et réagissent aux mouvements sociaux qui bousculent, les dirigeants les plus futés savent qu’ils ne peuvent pas en faire fi.

En 2019, le baromètre de confiance d’Edelman dévoilait qu’à travers le monde, 53 % des employés estimaient que chaque marque a la responsabilité de s’engager dans une cause sociale, alors que 54 % des employés, eux, croyaient que les PDG devaient publiquement prendre position lors de controverses politiques et de causes sociales. Le message est clair : les entreprises doivent prendre le pouls des sociétés et environnements dans lesquels elles évoluent et elles doivent agir.

Avec leurs organigrammes et avec les revenus qu’elles génèrent, il n’y a plus rien qui diffère entre les ligues sportives et les entreprises les plus rentables du classement Fortune 500. Et, à ce titre, la ligue qui a le mieux réagi aux bouleversements sociaux des dernières années ainsi qu'aux changements culturels est la National Basketball Association (NBA). De son appui sans équivoque au mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs compte) à son implication lors de la plus récente élection présidentielle aux États-Unis, en passant par sa politique sur la santé mentale, l’Association nationale de basketball a souvent démontré, à travers ses décisions, que ce sont ses joueurs qui sont au cœur de la ligue.

Une ligue player-centric. Tout ça commence avec un commissaire à l’écoute. C’est l’héritage que David Stern, arrivé à la tête de la ligue en 1984, a transmis à Adam Silver, aujourd’hui en poste.

À l’opposé du spectre, je croyais jusqu’à récemment que la National Football League (NFL) était le cancre des ligues. Puis sont venues les révélations dévastatrices sur la National Women's Soccer League (NWSL), la Ligue nationale de soccer féminin, dévoilées dans une enquête de The Athletic, le mois dernier.

Il regarde devant lui, les bras derrière le dos.

Paul Riley était l'entraîneur du Courage depuis 2017.

Photo : Andy Mead/isiphotos.com

Il y a 10 ans, Paul Riley était l'entraîneur de l’équipe de Philadelphie en WPS, l’ancêtre de la NWSL. Mana Shim, alors joueuse de l’équipe, a allégué avoir été victime de harcèlement de la part de l'entraîneur. Ce ne serait pas le seul écart de Paul Riley, qui aurait continué, selon Shim et sa coéquipière Sinead Farrelly, d’équipe en équipe, passant du harcèlement à l’abus verbal, de l'inconduite à la coercition sexuelle. Et ce, jusqu’en 2015, lorsque Riley a été remercié par les Thorns de Portland, l'équipe qui l’employait.

Dans un monde presque parfait ou dans une ligue plus à l’écoute de ses joueuses, Paul Riley n’aurait revu un terrain de soccer qu’à travers des barreaux. À la place, et dans la plus imparfaite des transactions, Riley sera nommé entraîneur du Flash de New York la saison d’après, et il suivra le club lorsqu’il sera rebaptisé Courage, dans sa nouvelle ville en Caroline du Nord. Il y était jusqu'au mois dernier.

Si Paul Riley avait été professeur, aurait-il été embauché par une autre école?

Pendant des années, la NWSL a tissé une toile de complicité si étanche qu’elle a su étouffer les plus ignobles des offenses. Si imperméable que la ligue n’a pas vu qu’en 2017, moi aussi voulait aussi dire plus jamais et que, dans les rues adjacentes aux terrains de foot, un mot-clic avait changé le monde. Sortez de l’édifice! suggérait Tom Wolfe.

Mais, hélas, tout cela est un film qu’on a déjà vu et qui reste à l’affiche. Les championnes Simone Biles, McKayla Maroney et Gabby Douglas sont parmi les plus de 150 athlètes qui ont accusé Larry Nassar, ancien médecin de l’équipe américaine de gymnastique féminine, d’abus sexuels ayant commencé dans les années 1990. Puis il y a eu des accusations contre certains entraîneurs de natation, ici et ailleurs.

Le syndicat des joueuses de la NWSL parle d’abus systémique dans la ligue, qui semble être incapable de protéger ses joueuses. En plus des accusations contre Paul Riley et d’autres entraîneurs de la ligue, comme Farid Benstiti et Richie Burke, des joueuses décrivent une culture du contrôle, qui limite leurs droits et leur offre des salaires dépassant rarement les 30 000 $ par année.

La NWSL se targue d’être la meilleure de son sport et, outre les scandales, les derniers mois ont paradoxalement aussi été marqués par un important essor. Plus tôt cette année, la ligue signait de lucratives ententes de partenariats avec les géants Google et Procter & Gamble.

Puis, le joyau de la couronne de toute ligue de sport : une lucrative entente de télédiffusion. Pour la NWSL, le joaillier est CBS. Maintenant que la viabilité financière de cette jeune ligue est presque assurée et qu’elle continue d’attirer des athlètes de haut calibre, c’est le leadership qui doit changer. Un qui troquera l’opacité contre la transparence et qui fera du bien-être des joueuses une priorité.

L’augmentation en popularité du sport et ses perspectives de rentabilité ont attiré des investisseurs bien connus. Outre les Oscar de la Hoya, des équipes de la NWSL comptent parmi leurs groupes de propriétaires Naomi Osaka, Natalie Portman, Serena Williams et Chelsea Clinton, la fille de Bill et Hillary. Peut-être que leurs engagements sociaux et leur activisme sauront influencer le leadership de la ligue?

Protégez les joueuses. Protégez les femmes, a plaidé dans un tweet la Canadienne Christine Sinclair, qui joue pour les Thorns de Portland. Il est grand temps.

Martine St-Victor est stratège en communication et directrice générale d’Edelman Montréal

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