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Charles Philibert-Thiboutot ne sera pas soutenu par Athlétisme Canada

Charles Philibert-Thiboutot

Charles Philibert-Thiboutot

Photo : Getty Images / Cameron Spencer

Olivier Paradis-Lemieux

Même s'il est déjà qualifié au 1500 m pour les Mondiaux qui auront lieu en Oregon l'an prochain, Charles Philibert-Thiboutot voit cinq autres coureurs, plus jeunes et moins rapides que lui sur la distance, lui être préférés dans le cadre du programme de financement d'Athlétisme Canada pour la prochaine saison. L'athlète de 30 ans déplore la situation.

Athlétisme Canada a publié vendredi la liste des athlètes qui feront partie du Parcours de performance de l'athlète canadien (PPAC), un programme qui permet à ceux qui en font partie d'obtenir leur brevet de Sports Canada. Sans lui impossible d'obtenir le financement d'environ 30 000 $, net d'impôt, qui vient avec le brevet, explique Charles Philibert-Thiboutot, rejoint chez lui à Québec.

Cinq athlètes ont été sélectionnés dans le volet développement du PPAC (Aaron Ahl, Cameron Proceviat, Charlie Dannatt, Kevin Robertson, William Paulson), mais aucun n'est catégorisé sénior dans la liste d'Athlétisme Canada, comme l'aurait été le Québécois.

Aucun des athlètes n'est qualifié pour les Championnats du monde, précise Charles Philibert-Thiboutot. Moi j'ai couru 3:34 cette année [3 min 34 s 43/100, le 25 juillet 2021, NDLR]. Il y a un autre athlète qui a couru 3:35 qui est pas très loin de moi. Et les trois autres ont couru 3:37 ou plus lent. Cet été, j'ai couru huit fois sous les 3:37. Il n'y a aucun de ces athlètes-là qui m'a déjà battu à un contre un.

Le coureur croise la ligne d'arrivée en grimaçant d'effort.

Charles Phillibert-Thiboutot

Photo : bernard brault/athletics canada / Bernard Brault/Athlétisme Canada

Le seul coureur plus rapide que lui au pays au 1500 m cette année, Justyn Knight, est un spécialiste du 5000 m (7e aux Jeux olympiques) et n'a pas couru la distance à Tokyo. C'est d'ailleurs en tant que coureur de 5000 m qu'il a obtenu sa place dans le PPAC.

Spécialiste du 1500 m le plus rapide sur cette distance au pays, Charles Philibert-Thiboutot a pourtant été ignoré pour des coureurs plus jeunes que lui et qui n'ont pas encore atteint son niveau de performance sur la piste.

Moi, à 30 ans, je suis un vétéran. Eux ont entre 20 et 28 ans, poursuit-il. Toutefois, le PPAC tente de trouver qui sont les athlètes qui ont le plus de chance de faire un top 8 au niveau mondial, que ce soit aux Championnats du monde ou aux Olympiques. Leurs critères disent qu'il y a toutes sortes de statistiques, de résultats, de chiffres qu'on peut utiliser, mais il y a aussi un aspect subjectif. Mais à cause du fait qu'ils mettent la ligne "subjectif" dans leurs critères de sélections, ils ont la discrétion de faire ce qu'ils veulent.

Il y a trois semaines, la fédération a avisé les athlètes s'ils faisaient partie ou non du PPAC pour la saison prochaine.

Du moment qu'on n'est pas choisis, Athlétisme Canada nous donne les raisons. Une fois que je regarde la liste, je suis en mesure d'identifier plusieurs athlètes dans la liste qui sont dans le même bateau que moi. Comme moi ils m'ont dit : tu n'as pas couru un record personnel [dans la distance] cette année et la dernière fois que tu es allé aux Olympiques, tu n'as pas fait une finale.

« Il y a plein de raisons qui nous sont mis de l'avant pourquoi on n'est pas choisis, mais après on se rend compte que ces critères n'ont pas été suivis pour d'autres athlètes. On se rend compte qu'il y a un manque de constance assez flagrant entre ce qui peut être retenu à la faveur d'un athlète et ce qui peut être retenu en leur défaveur. »

— Une citation de  Charles Philibert-Thiboutot

Charles Philibert-Thiboutot a donc décidé de porter sa cause en appel. Il avait deux semaines pour préparer, minutieusement, dossier. Mon appel fait à peu près 16 pages, décrit-il sobrement.

Mais vendredi, après un processus qui a duré toute la semaine, le commissaire n'a pas renversé la décision d'Athlétisme Canada.

Même si j'ai prouvé que tous mes chiffres pointent plus vers un top 8 mondial un jour que beaucoup d'autres athlètes sur le programme, le commissaire a dit : "Tu as beau amener des chiffres et tout ça, Athlétisme Canada a quand même été en mesure d'utiliser leurs propres critères et ils n'ont pas dérogé de ça, alors ils sont encore en droit".

Une des réponses que j'ai eues dans mon appel est que chaque athlète est analysé individuellement et que ce n'est pas fait en comparaison des autres, ajoute-t-il. Donc, ce n'est pas légitime que je me compare aux autres athlètes dans le programme. Je trouve que c'est un peu fallacieux. Il y a quand même un nombre limité de ressources par rapport au financement.

« L'athlétisme, c'est quand même noir et blanc. Ce sont des chiffres, des statistiques. Pourquoi est-ce que je n'aurais pas le droit de me comparer à eux? »

— Une citation de  Charles Philibert-Thiboutot

Il ne portera toutefois pas sa cause devant le Centre de règlement des différends sportifs du Canada (CRDSC), qui aurait pu entendre un nouvel appel de l'athlète.

Le directeur de la haute performance à Athlétisme Canada est extrêmement bon dans ce qu'il fait, donc il est aussi extrêmement bon quand il prépare ses documents. Ses documents sont blindés et à moins qu'il y ait vraiment un préjudice ou une erreur, il y a aucun moyen que tu puisses gagner ton appel, avoue Charles Philibert-Thiboutot. Je peux sortir 30 pages de statistiques pour prouver que j'ai ma place, ils ont un pouvoir discrétionnaire et il est mentionné dans le critère. Alors je ne peux pas le contester, malheureusement.

Loin d'être au bout du rouleau

Même s'il a raté les Jeux de Tokyo en ne réussissant pas à temps le standard olympique dans sa discipline de prédilection, en raison notamment d'une blessure au tendon d'Achille qui l'a freiné dans son élan, Charles Philibert-Thiboutot assure avoir connu sa meilleure saison sur la piste avec des records personnels dans quantité d'autres distances que le 1500 m : au 1000 m, au mile, au 3000 m, au 5000 m et au 10 000 m.

Et trois semaines après la date fatidique pour descendre sous les 3 min 35 secondes au 1500 m, deux jours après le début des JO, il a réussi à la franchir, mais il était trop tard pour obtenir son billet pour Tokyo. Or c'est cette performance qui lui permet d'être déjà qualifié pour les Championnats du monde d'athlétisme en 2022 et de structurer sa préparation pour atteindre son pic de performance à ce moment, un avantage selon lui, face aux autres athlètes canadiens.

Ça veut dire qu'ils devront faire une chasse au standard. Ils ne pourront pas planifier leur pic de saison aux mondiaux. Ils vont tenter de le faire avant pour réussir leur meilleur temps à vie. Il faut qu'ils courent en bas de 3:35:00 pour aller aux mondiaux, ça tire du jus, souligne-t-il.

Charles Philibert-Thiboutot se considère aussi chanceux dans les circonstances. Bien appuyé par plusieurs commanditaires, il pourra poursuivre son entraînement sans devoir se demander s'il doit, à 30 ans, prendre sa retraite en raison de la pression financière d'être un athlète amateur.

Mais ce n'est vraiment pas la majorité des athlètes au Canada qui ont des commanditaires monétaires solides, se presse de souligner celui qui est aussi le représentant des athlètes à Athlétisme Canada.

Moi présentement, je peux continuer à m'entraîner, mais c'est un mode de vie dans lequel la balance est à zéro. Je ne peux pas faire d'économies, je ne peux pas mettre d'argent dans des RÉER. La corde est raide. Il y a beaucoup d'athlètes qui sont dans ma situation, qui cette année ont couru leur meilleur chrono à vie, mais qui sont un peu plus vieux également et qui se sont fait tasser pour des raisons subjectives. Ces athlètes-là qui n'ont pas la chance que j'ai ou des partenaires privés, eux se posent la question s'ils peuvent continuer, s'ils ont les finances pour continuer.

La situation à laquelle il est confronté n'est pas nouvelle, relève Charles Philibert-Thiboutot. Quand il était au début de sa carrière sénior, il avait obtenu sa place pour la première fois à 23 ans dans le programme alors que Nathan Brannen, qui en avait presque une dizaine de plus, était le meilleur coureur au pays sur la distance.

Charles Philibert-Thiboutot au 1500 m des Championnats NACAC

Charles Philibert-Thiboutot au 1500 m des Championnats NACAC

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Je ne l'avais jamais battu de ma vie et il me battait chaque fois qu'on courait l'un contre l'autre, se rappelle-t-il. J'étais content d'avoir du soutien, mais je trouvais à quel point ça n'avait aucun sens. Les choses n'ont pas changé.

Charles Philibert-Thiboutot assure que les coureurs vétérans comme lui ont pourtant une place cruciale dans la pyramide sportive.

Une des raisons pour lesquelles je suis aussi bon et que j'ai atteint mon niveau, c'est qu'il y avait quelqu'un comme Nate Brannen dans mon pays qui relevait le niveau. Présentement, ce qu'Athlétisme Canada fait, c'est que tous les vétérans qui compétitionnent à un très haut niveau et qui relèvent et rehaussent le niveau de compétition au niveau domestique, on se fait tous couper notre soutien.

Pour beaucoup d'entre nous - même si ce n'est pas mon cas en raison de mes partenaires financiers - c'est de se faire montrer la porte : on ne pense plus que tu es bon. Il faudrait que tu arrêtes. Mais qu'est-ce qui arrive quand il y a un trou de performance entre un Andre De Grasse et celui qui se développe, et qu'il y a rien entre les deux?

Je suis contre ça fondamentalement et ce n'est pas d'hier et ce n'est pas juste parce que je n'ai pas eu mon financement cette année que je pense ça, conclut-il.

Charles Philibert-Thiboutot n'est pas près d'arrêter de courir. Après deux semaines de pause en septembre, il s'est déjà remis à l'entraînement automnal. Sans rancune. Il ne veut pas courir pour faire mentir sa fédération.

Je me suis rendu compte que je courais le mieux quand je n'avais pas d'énergie négative qui me poussait. Moi, essayer de prouver que je vaux quelque chose, la fameuse expression Chip on my shoulder, si je m'entraîne et compétitionne avec ça, ce n'est pas dans ces conditions que je performe le mieux.

Au bout du compte, même si c'est un peu un coup de pelle de se faire dire par sa fédération - "on pense jamais que tu vas le faire" - moi je vais devoir faire abstraction de ça à l'entraînement et en compétition pour courir au meilleur de mes capacités.

Et peut-être, s'il court au meilleur de ses capacités, Charles Philibert-Thiboutot forcera-t-il l'an prochain la main des décideurs d'Athlétisme Canada, après avoir réussi le 1500 m de sa vie en finale des mondiaux, de ne plus le trouver trop vieux pour être soutenu financièrement.

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