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Chronique

Que faire avec le circuit de Spa-Francorchamps?

Le circuit de Spa-Francorchamps

Le circuit de Spa-Francorchamps

Photo : Getty Images / Dan Mullan / Staff

C’est un circuit mythique qui fait partie de l’histoire de la F1. Un circuit où il faut avoir un gros cœur, surtout après le premier virage, dans la compression de l’Eau rouge suivie de la montée du Raidillon.

L'Eau rouge, c'est une petite rivière qui coule sous le circuit à cet endroit, et qui s’appelle ainsi en raison de son eau ferrugineuse (forte quantité de composés de fer).

Les pilotes descendent du premier virage de la Source en prenant beaucoup de vitesse, et la piste remonte abruptement après une compression où les pilotes perdent pendant une fraction de seconde leurs appuis.

Sebastian Vettel

Sebastian Vettel

Photo : Getty Images / Dan Mullan

De plus, le virage tourne vers la droite juste après, dans une montée à l’aveugle (une côte très raide de 17 % sur 40 mètres de dénivelé) appelée le Raidillon, car les pilotes ne voient pas ce qui se passe en haut.

Ce passage mythique a été construit en 1939 et a tout de suite plu aux pilotes.

Ce nouveau virage rend le tracé encore bien plus sélectif, car il met en exergue les qualités de tenue de route des voitures.

Une citation de :Tazio Nuvolari, pilote automobile entre 1920 et 1950

Le passage du Raidillon a changé en 1983. La courbe à droite dans la montée a été déplacée de 10 mètres sur la droite. Elle a surtout été redessinée, moins courbée, pour augmenter les vitesses.

Il y a déjà eu bon nombre d’accidents à cet endroit, et les pilotes acceptent le risque. Rappelez-vous les sorties de piste de Jacques Villeneuve en 1998 (Williams) et en 1999 (BAR), les deux fois en perdant le contrôle de sa voiture en haut du Raidillon.

Il y a déjà eu des accidents mortels, comme celui de Stefan Bellof en endurance en 1985 lors des 1000 km de Spa après un accrochage avec Jacky Ickx, et plus récemment celui d'Anthoine Hubert en F2 en 2019, mortellement happé par une autre voiture en haut du Raidillon.

Accrochage entre trois monoplaces de F2 sur le circuit de Spa-Francorchamps

L'accident qui a coûté la vie à Anthoine Hubert.

Photo : Twitter

Pourtant, la course a repris ses droits à cet endroit. On ne déboulonne pas si facilement les légendes de leur piédestal. C’est le cas du circuit de Spa-Francorchamps.

Alors, pluie ou pas, le Grand Prix de Belgique vaut son pesant d’or dans le calendrier, et les pilotes sont priés d’aller en piste, même si les conditions sont extrêmes comme ce week-end.

Il faut rappeler que le circuit de Spa-Francorchamps est situé au cœur de la forêt des Ardennes, et il y règne un microclimat qui peut apporter des nuages, de la pluie et des orages violents en quelques minutes.

Ce microclimat, les Belges le connaissent. S'ils veulent rester dans les gradins à braver le mauvais temps, libre à eux. Mais c’est une absurdité d’obliger les pilotes à rouler à 300 km/h en plein déluge alors qu’ils ne voient pas à cinq mètres devant eux.

Il roule au ralenti.

Max Verstappen sous la pluie derrière la voiture de sécurité à Spa-Francorchamps

Photo : Getty Images / Dan Mullan

La F1 se court sous la pluie et il y a des pneus faits pour ça. De la pluie, oui, mais trop de pluie, non.

Le Grand Prix a été officiellement interrompu par un drapeau rouge au troisième tour et n'a officiellement duré qu'un tour de 6,880 km en 3 min 27 s 017/1000, ce qui en fait le plus court de l'histoire de la F1.

Pourquoi avoir fait tourner au ralenti les pilotes pendant deux tours derrière la voiture de sécurité avant de se rendre compte que ça ne valait pas le coup?

Pour remercier le public présent dans les gradins qui attendait depuis des heures? Peut-être. Pour ne pas avoir à les rembourser? Tous ces gens, passionnés de F1, se sentent floués et demandent aujourd’hui à être remboursés par le biais d’une pétition.

La Une du journal Le Soir de Belgique

La une du journal « Le Soir » de Belgique

Photo : Le Soir

Le magazine spécialisé français Auto-Hebdo a titré : L'escroquerie. La course la plus grotesque de l'histoire.

Comment ne pas être cynique? Comment ne pas y voir une manière peu subtile de respecter les ententes contractuelles avec les télédiffuseurs et les commanditaires? Les télévisions ont en effet diffusé ce non-spectacle et ont pu présenter leurs plages de publicité.

Des points pour deux tours de piste au ralenti? Un célèbre dicton dit : No pain, no gain (pas d’effort, pas de récompense). Plusieurs pilotes ont trouvé qu’il n’était pas nécessaire de donner des points, même pas la moitié. Mais chaque point vaut de l'argent, et les équipes ont dépensé de l'argent pour venir courir à Spa-Francorchamps.

La direction de course a semblé dépassée par les événements dimanche face aux éléments, malgré les arguments des pilotes. On est passé d'une course de 44 tours à une course de 60 minutes disputée après 18 h, heure locale, avant de l'interrompre pour de bon après deux tours.

La direction de course s'est défendue en disant qu'elle espérait que la fenêtre météo soit plus favorable.

La F1 n’aime pas l’improvisation, et c’est pour cela que les équipes et la FIA ont décidé de se réunir dans les prochains jours pour discuter, revoir et peut-être amender le règlement.

La sécurité avant tout

Il y a plus grave que les points et le classement, il y a la sécurité des pilotes et du personnel de piste.

Tous les pilotes ont salué la décision d'arrêter ce Grand Prix de Belgique.

À Spa-Francorchamps, au cœur des Ardennes, pluie et course automobile ne font pas toujours bon ménage. Le plafond des nuages touche parfois à la piste tellement il est bas. C'était le cas ce week-end. La visibilité est nulle et il y a de l’eau qui traverse la piste, ce qui provoque l’aquaplanage.

Des trombes d’eau sont tombées sur le circuit ce week-end et les pilotes ont dû composer avec des conditions très piégeuses. Plusieurs se sont fait prendre.

Un endroit du circuit est particulièrement vulnérable. C’est l’enchaînement de l’Eau rouge et du Raidillon.

Il y a 20 ans, dans sa Ferrari, Michael Schumacher le négociait déjà à 321 km/h en qualification (sur le sec), et à 319 km/h en course, soit à plein régime. Comme l’avait écrit un confrère de la presse spécialisée, il faut avoir les organes bien accrochés pour le négocier à fond.

C’est comme voler en rase-mottes et voir apparaître une montagne devant vous. Vous avez l’impression que vous entrez dans la route et soudain vous grimpez. C’est la plus belle sensation qu’un pilote puisse éprouver. Ce virage est le plus incroyable.

Une citation de :Michael Schumacher, pilote automobile

Il faut être courageux au moment d'aborder cette montagne. À chaque passage, c'est un combat avec votre instinct de survie pour garder votre pied droit à fond. S'il n'y avait pas de risque, il n'y aurait pas d'intérêt. Ça serait comme marcher sur un fil à un mètre du sol.

Une citation de :Jacques Villeneuve, pilote automobile

Les pilotes cherchent à le passer à fond, et les plus téméraires tentent même d’y surprendre un adversaire comme l’avait fait Mark Webber aux dépens de Fernando Alonso lors du Grand Prix de Belgique de 2011. Deux équilibristes sur un tout petit fil (placé bien plus haut qu'à un mètre du sol). De la bravoure ou de l’inconscience? La ligne est mince.

Deux pilotes roulent sur le circuit de Spa-Francorchamps.

Mark Webber (en bleu) dépasse Fernando Alonso par l'extérieur dans le Raidillon lors du GP de Belgique de 2011.

Photo : TSN / FOM

Encore cette année, certains et certaines y ont goûté.

Il y a eu l’accident du Britannique Jack Aitken, pilote d'essais pour Williams, lors des 24 heures de Spa le 1er août, qui a fait quatre blessés.

Le problème avec ce genre d’accident, c’est que la distance entre le milieu d’Eau rouge et le mur de gauche n’est pas suffisante. La voiture n’a pas le temps de ralentir, frappe les pneus et peut rebondir sur la piste. Le dégagement n’est pas assez profond.

Une citation de :Jack Aitken, pilote automobile (après son accident)
Une voiture accidentée sur le circuit de Spa-Francorchamps

Jack Aitken frappe les pneus de protection en haut du Raidillon.

Photo : YouTube

Et quand le mauvais temps s’en mêle, c’est comme jouer à la roulette russe à chaque passage.

Il y a eu vendredi sur une piste mouillée le carambolage en W Series, qui n’a fait heureusement que des dégâts matériels.

Privée d'adhérence dans sa F3 monotype, la Britannique Sarah Moore a glissé dans les pneus du Raidillon et a provoqué une réaction en chaîne. Les voitures qui la suivaient l’ont percutée.

Des monoplaces se tamponnent.

Carambolage à Spa-Francorchamps en W Series

Photo : YouTube

Samedi, Sebastian Vettel (Aston Martin) venait de dire par radio que c’était inconduisible tant la piste était inondée et qu’il fallait faire rentrer les pilotes en sortant le drapeau rouge quand le pilote britannique Lando Norris de l’équipe McLaren samedi a été victime d’aquaplanage dans la montée du Raidillon.

[NDLR] Aquaplanage : quand les pneus rainurés pour la pluie ne peuvent plus évacuer l’eau (environ 80 litres par seconde) et ne touchent plus à la piste, la voiture glisse alors sur l’eau et le pilote ne peut plus la contrôler.

Norris a frappé de plein fouet les pneus, ce qui a détruit l’auto qui a rebondi sur la piste. Heureusement, aucune voiture ne le suivait à ce moment-là. Il a été secoué, mais il n’a pas été blessé.

Une voiture frappe les pneus de protection en haut du Raidillon et rebondit sur la piste.

Lando Norris frappe les pneus de protection en haut du Raidillon et rebondit sur la piste.

Photo : YouTube

Sa sortie de piste a provoqué la colère de Sebastian Vettel, directeur de l’Association des pilotes. Il était furieux de la nonchalance de la direction de course.

De plus, pour ne rien arranger, Lewis Hamilton (Mercedes-Benz) a constaté qu’il y avait cette année une bosse juste dans la compression qui complique la tâche des pilotes de F1.

Il y a une énorme bosse qui a dû se former après les pluies torrentielles des dernières semaines.

Une citation de :Lewis Hamilton, pilote automobile

De violents orages se sont en effet abattus sur le circuit belge le 4 juin dernier et a causé d’importants dégâts, notamment le soulèvement du bitume après le virage de la Source et l’inondation du tunnel de l’Eau rouge.

La FIA ne peut pas rester muette après tous ces accidents, surtout après avoir dit prendre très au sérieux le carambolage de 2019 qui a coûté la vie au jeune pilote de F2 Anthoine Hubert.

La société Spa Grand Prix, propriétaire du circuit, détenue à 100 % par la Région wallonne, et gérée par un fonds d'investissement public, avait déjà décidé de réaménager le célèbre enchaînement à la suite du drame.

Des montages photo des aménagements prévus pour 2022 ont été publiés. Grosse déception.

Une grosse tribune au bord du circuit de Spa-Francorchamps

Le projet de tribune et de réaménagement du Raidillon au circuit Spa-Francorchamps

Photo : Spa Grand Prix

On recule un peu le mur de pneus, on élargit un peu la zone de dégagement, mais on construit surtout une énorme tribune stratégiquement placée pour vendre des billets à prix d’or. Ça, c’est en prévision d’un retour des courses de moto. Coût du réaménagement : 80 millions d’Euros, soit 119 millions de dollars canadiens.

Que vient faire cette énorme tribune à l’endroit précis où il devrait y avoir une grande zone de dégagement?

Ne peut-on pas reculer la structure ou la construire plus en hauteur? Peut-on toucher aux arbres derrière et creuser dans la montagne?

Il serait sans doute plus simple, et moins coûteux, de redessiner le tracé, arrondir la courbe par la gauche en créant un vrai virage à droite après la compression pour ralentir les voitures.

Proposition de tracé (en blanc) pour ralentir les voitures dans le Raidillon du circuit de Spa-Francorchamps.

Proposition de tracé (en blanc) pour ralentir les voitures dans le Raidillon du circuit de Spa-Francorchamps.

Photo : Spa Grand Prix

Le propriétaire du circuit belge doit prendre les décisions qui s’imposent.

Le maintien de l’enchaînement de l’Eau rouge et du Raidillon est à ce prix. Oubliez les billets vendus à prix d’or et les coffres pleins des recettes de cette indécente tribune, et donnez une chance aux athlètes.

Les pilotes veulent offrir un grand spectacle, même au risque de se faire peur, mais pas au risque de se faire mal.

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