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Un cas qui peut faire école dans le dopage par inadvertance

Les bureaux de l'Agence

L'Agence mondiale antidopage a son siège à Montréal.

Photo : Radio-Canada

Aux Jeux olympiques de Londres en 2012, le relais 4 x 100 m quatre nages australien décrochait la médaille de bronze. Huit ans plus tard, Brenton Rickard est déclaré positif au furosémide, un diurétique interdit. La règle est claire : lors d’un sport d’équipe, si un athlète échoue à un test, c’est toute l’équipe qui est disqualifiée.

Christian Sprenger, Hayden Stoeckel, Matt Targett, Tommaso D’Orsogna et James Magnussen perdaient leur médaille même si Rickard n'avait participé qu'à la vague de qualifications et avait été remplacé pour la finale. Du jamais vu dans l’histoire de la natation australienne.

Une nouvelle politique du Comité international olympique (CIO) a forcé l’Agence mondiale antidopage (AMA) à garder les échantillons des athlètes testés durant 10 ans. Cela permet aux laboratoires agréés d'affiner leurs recherches de nouveaux produits.

La nouvelle a eu l’effet d’une bombe pour la natation australienne. Commence alors un véritable parcours du combattant pour Brenton Rickard qui, non seulement clame son innocence, mais va se battre bec et ongles devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). Sa défense est simple. Voici ce qu’il déclarait aux quotidiens australiens The Sydney Morning Herald et The Age.

La concentration extrêmement faible de furosémide détectée dans mon échantillon retesté était de 6 ng/ml. Pour mettre les choses en perspective, le niveau de performance minimum requis pour la détection du furosémide en 2012 était de 250 ng/ml.

Après 16 mois de bataille où le nageur retraité a sombré dans une profonde dépression, le TAS a reconnu il y a quelques jours dans son jugement que les règles de l’AMA manquaient de flexibilité. Compte tenu du délai de huit ans et de la faible teneur du furosémide, un produit masquant, l’accusation ne permettait pas à l’athlète incriminé une défense juste et équitable.

Il est techniquement impossible pour un athlète de prouver, huit ans plus tard, comment il a été contaminé, car le furosémide se retrouve dans des médicaments en vente libre. Il ne pouvait donc pas retrouver les échantillons contaminés. Le relais australien va donc récupérer sa médaille olympique et Brenton Rickard est enfin soulagé.

Mon cas montre clairement pourquoi les absolus sont dangereux et comment des règles rigides peuvent opérer injustement contre un athlète avec des conséquences possiblement dévastatrices.

Une citation de :Brenton Rickard, nageur australien

Cette décision pourrait avoir des conséquences historiques et entraîner des changements majeurs dans les règles de l’AMA et une vaste réflexion sur le dopage par inadvertance.

Il étudie l'un de ses dossiers

David Pavot

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada Sports en a discuté avec David Pavot, directeur de la chaire de recherche mondiale sur l'antidopage dans le sport de l'Université de Sherbrooke.


Q. Que doit-on comprendre dans cette sentence du TAS?

R. Ce que l’on doit comprendre, c’est qu’à mots couverts, c’est une remise en cause des tests qui sont faits très longtemps après les compétitions et les résultats qui en découlent.

C’est aussi une remise en cause du principe de stricte responsabilité qui dit que lorsque l’on trouve une substance, le sportif est responsable. Cela amène pour le sportif énormément de difficultés pour faire la preuve de son innocence.

Dans le cas du nageur australien, on a la preuve de la présence d’une substance interdite infinitésimale et on se dit qu’un plus un égal deux. On se dit que c’est un dopage par inadvertance. Seulement huit ans plus tard, on demande à ce sportif de remonter la chaîne et d’expliquer la présence de cette substance. Cela devient alors difficile comme moyen de défense.


Q. On reproche tout de même un manque de flexibilité de l’AMA dans cette décision.

R. Oui, je suis d’accord. Cela renvoie au problème de la responsabilité stricte. À partir du moment où le sportif est contrôlé positif, la charge de la preuve est renversée. Alors, est-ce que c’est un manque de flexibilité de l’agence?

C’est surtout un manque de flexibilité du Code mondial en fait. Il faut rappeler que ce code est entériné par les États et les fédérations sportives et l’Australie l’a signé.

C’est vrai que l’Agence mondiale antidopage devrait faire preuve de plus d’ouverture. Mais d’un autre côté, si on veut faire la chasse aux tricheurs, il faut aussi mettre des limites, des balises.

Après, il y a peut-être à se questionner sur le seuil de ces limites.


Q. Comment un sportif peut-il raisonnablement faire la preuve huit ans après qu’un médicament en vente libre qu’il a pris sciemment était contaminé? Il pouvait difficilement le faire il y a huit ans, alors imaginez maintenant. On peut également se demander si cette délibération du TAS ne vient pas ouvrir une boîte de Pandore. Les athlètes déclarés positifs que l’on accuserait de dopage par inadvertance pourraient se ranger derrière cette décision comme une jurisprudence...

R. Pas vraiment, car il faut savoir comment fonctionne le TAS. Les différents panels ne sont pas tenus par les décisions des panels précédents. En matière de dopage par inadvertance, ce n’est pas nouveau comme cas de défense. C’était la défense du cycliste Alberto Contador qui avait évoqué une viande contaminée pour expliquer la présence d’un produit interdit lors d’un contrôle positif. Les juges ne l’avaient pas suivi.

Il n’y a donc pas de stabilité dans la jurisprudence du TAS. Et pour nous, en tant que juristes, c’est assez dérangeant, car il y a ici un équilibre des moyens de preuves qui est à discuter et qui, encore aujourd’hui, n’est pas vraiment discuté parmi les différents panels.


Q. Alors, quel serait le juste équilibre?

R. C’est une excellente question et une question extrêmement difficile. D’un côté, il nous faut défendre le système. À partir du moment où il y a un contrôle antidopage positif, il y a une suspicion raisonnable que le sportif est dopé. Le dopage par inadvertance ne devrait pas être le moyen utilisé comme le moyen de défense trop facile.

Mais il va falloir qu’un jour proche, il y ait un panel qui se mette en place et discute du type de preuves qui sont acceptables et raisonnables de manière unanime quand un cas de dopage par inadvertance se présente.


Q. Au départ de toute cette affaire australienne, est-ce que l’on aurait pu faire preuve de plus de jugement, car la présence de furosémide retrouvé chez le nageur était tellement infinitésimale qu’elle n’aurait pas pu l’aider à mieux performer? Alors, pourquoi un tel acharnement?

R. Vous avez raison. Mais les recherches sont en constante évolution. Mais je suis d’accord, il faudrait que les scientifiques de l’AMA revoient certaines de leurs balises.


Q. Il y a tout de même des dommages collatéraux pour les athlètes qui sont poursuivis pour un cas de dopage par inadvertance. Le nageur australien a fait une longue dépression, la Canadienne Laurence Vincent Lapointe a vécu des moments dramatiques... Est-ce que les accusateurs n’auraient-ils pas dû s’excuser publiquement pour laver la réputation de l’athlète? Est-ce que l’on ne manque pas quelques fois d’un peu d’humanité dans ces grosses structures?

R. Oui, l’AMA peut bien prendre sa part de responsabilité, mais je vous rappelle qu’elle est constituée de moitié par les États et de l’autre par le milieu sportif. Et c’est cette entité qui prend les décisions et qui adopte les règles.


Q. Est-ce que, dans certains cas, on ne peut pas reconnaître l’erreur, l’errance, ce qui rendrait ces lourdes structures un peu plus humaines?

R. Dans le milieu des organisations internationales, on ne s’excuse pas beaucoup. Est-ce que les Nations unies se sont excusées pour les exactions de leurs Casques bleus? Non.

Est-ce que la Cour pénale internationale, qui a mis en accusation certaines personnes qui par la suite ont été blanchies par les juges, ou la procureure se sont excusées? Non!

Est-ce que l’on gagnerait à avoir un peu plus de communication et d’humanisme? Certainement! Mais cela nécessite un changement de paradigmes beaucoup plus profond et ce n’est pas à l’AMA seulement de changer, mais à l’ensemble de ces organisations.

On surveillera dans les prochains mois quelle sera l’attitude de l’AMA. Mais certaines sources nous confirment déjà que d’importants changements aux règles seraient bientôt à l'ordre du jour.

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