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Pourquoi le cannabis est-il interdit aux athlètes?

Le dossier est très politique, selon la spécialiste de l'antidopage Christiane Ayotte.

La femme à la chevelure orange regarde l'action, l'air dubitatif.

Sha’Carri Richardson

Photo : Getty Images / Patrick Smith

La suspension pour un mois de la sprinteuse Sha’Carri Richardson a causé une commotion dans le monde du sport, vendredi matin. La favorite pour remporter le 100 m aux Jeux olympiques de Tokyo a été punie pour avoir consommé du cannabis, une substance proscrite par l’Agence mondiale antidopage (AMA).

L’Américaine devra faire une croix sur le 100 m à Tokyo. Elle avait enregistré le meilleur temps aux essais américains (10,86 s) le 19 juin dernier, au moment où l’échantillon d'urine a été prélevé.

Cette sanction a suscité une vague d’incompréhension de la part du public, notamment sur les médias sociaux. Richardson a révélé qu’elle fumait de la marijuana pour gérer ses émotions depuis le décès de sa mère.

Certains amateurs ne comprennent pas que la consommation de cannabis puisse mettre fin à un rêve olympique, d’autant plus que celui-ci est désormais légal au Canada et dans plusieurs États américains.

Or, il faut faire attention à ce type de conclusion, selon David Pavot, directeur de la chaire mondiale de recherche sur l’antidopage à l’Université de Sherbrooke. Cette logique est faillible puisqu'il y a bien des produits en vente libre qui sont interdits en sports de compétition, explique-t-il. La ventoline, un médicament pour traiter l’asthme, ça se procure très facilement. Mais si vous en prenez et que vous êtes un sportif de haut niveau, vous serez suspendu.

Ce n’est pas parce que c’est en vente libre que ce n’est pas interdit, car il peut y avoir un effet dopant.

Une citation de :David Pavot, directeur de la chaire de recherche mondiale sur l'antidopage à l'Université de Sherbrooke

Certains scientifiques affirment effectivement que le cannabis peut améliorer les performances, rapporte Christiane Ayotte, directrice du laboratoire antidopage du centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Des études pointent en effet vers l’effet relaxant, voire euphorisant de la marijuana, qui peut aider les performances dans certains cas.

Le cannabidiol peut aussi présenter certaines vertus analgésiques.

David Pavot donne l’exemple du tir à la carabine, un sport qui exige énormément de calme et de contrôle. Dans ce cas, le cannabis peut procurer un avantage. Après, est-ce que ça va aussi procurer une forme d’avantage au sprint?

Peu importe, selon lui, puisque dans la dernière version du Code mondial antidopage, la présence de tétrahydrocannabinol dans l'organisme est formellement répréhensible. Et les athlètes sont formés et informés. Richardson a un peu couru après, ajoute-t-il. C’est triste, mais tu as couru un risque en consommant de la marijuana, et maintenant, tu en paies le prix.

Liste des interdictions de l'Agence mondiale antidopage :

Toutes les substances qui sont ajoutées à la liste le sont si elles répondent à deux des trois critères suivants :

  • elles améliorent ou ont le potentiel d’améliorer la performance sportive;
  • leur utilisation peut nuire à la santé de l’athlète;
  • leur utilisation est contraire à l’esprit sportif.

Source : Centre canadien pour l'éthique dans le sport

Christiane Ayotte demeure toutefois sceptique quant à la présence du cannabis sur la liste noire de l’Agence mondiale antidopage. La caféine aussi augmente la performance, c’est démontré. Et pourtant, c’est toléré parce que c’est une drogue sociale qui est acceptée, soulève-t-elle. Il y a également des raisons politiques qui expliquent la présence de la marijuana parmi les substances prohibées.

En raison de circonstances atténuantes, la sanction imposée à Sha'Carri Richardson est minime. D’abord, l’athlète a démontré qu’elle avait fait usage du cannabis dans un cadre extrasportif, et non pas dans le but d’améliorer ses performances. Ensuite, elle a accepté de participer à un programme d’éducation contre les substances interdites. Sa peine aurait pu être plus lourde et a été réduite.

La suspension tombe au pire moment, à moins d'un mois du début des Jeux olympiques. Le temps qu’elle a enregistré aux essais olympiques est invalide. Elle pourrait faire partie du 4 x 100 m, mais cette possibilité demeure incertaine.

Son passeport risque de rester dans son tiroir. C’est un affreux sens du timing, lance David Pavot. Mais il y a des règlements. Et si on ne les respecte pas, il y a des conséquences.

À l’inverse, lorsque Michael Phelps avait reçu un résultat positif semblable, il se trouvait au creux d’une saison de natation, entre des Jeux olympiques et des Championnats du monde.

Montage de huit photos l'affichant lui, souriant, et sa médaille d'or.

Michael Phelps a été suspendu en 2009, après qu'une photo le montrant en train de fumer de la marijuana a circulé sur le web.

Photo : afp via getty images / STF

Le cannabis dans le sport à travers les époques

De son laboratoire situé à Laval, Christiane Ayotte réfléchit depuis des décennies à la question du cannabis. La perception de cette drogue a beaucoup évolué ces dernières années, et son statut légal a même changé. Mais dans le domaine du dopage, il y a bien peu d’évolution, constate-t-elle.

La première chose que l’Agence mondiale antidopage a faite, c’était d’uniformiser les règles. Auparavant, le cannabis était seulement banni dans certains sports, dit-elle.

Le seuil de tolérance a également augmenté au fil des années. Pour éviter qu’une consommation récréative n’entraîne la suspension injustifiée d’un athlète, le taux qui constitue un résultat positif a été augmenté.

En 2013, un an après les Jeux olympiques de Londres, on a assoupli le seuil pour le décupler, de 15 nanogrammes à 150 nanogrammes par millilitre.

Le fait que Richardson ait dépassé cette limite montre qu’elle en avait consommé dans les heures ou les jours précédents la compétition, affirme David Pavot. Ce rehaussement, c’est pour éviter que la fumée secondaire inhalée dans un party ne fausse la donne. Là, vu le taux qu’elle avait, ce n’était clairement pas ça.

Depuis l’assouplissement des règles, Christiane Ayotte et son équipe scientifique ne font presque plus jamais face à des cas semblables.

Depuis que les seuils ont été augmentés, on ne voit presque plus de cas. Ça doit vraiment avoir été consommé dans les dernières heures.

Une citation de :Christiane Ayotte, directrice du laboratoire antidopage du centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l’Institut national de la recherche scientifique

Christiane Ayotte, une sommité en la matière au Canada, se souvient très bien du cas de Ross Rebagliati en 1998. La question du cannabis dans le sport avait alors été mise de l’avant pour une première fois.

Le Canadien avait remporté la médaille d’or à Nagano dans la toute première compétition de surf des neiges aux Jeux olympiques. Il avait par la suite échoué à un test antidopage en raison de la présence de THC dans son organisme.

Médaille autour du cou, il sourit en compagnie des deux autres membres du podium.

Ross Rebagliati après avoir remporté une médaille d'or aux Jeux de Nagano.

Photo : afp via getty images / -

Rebagliati a toutefois pu conserver sa médaille, en raison d’un détail technique. Il était au-dessus de la limite, mais la raison pour laquelle il n’a finalement pas été sanctionné est purement administrative. C’est une affaire de paperasse, alors que l’entente entre la fédération de ski et le Comité international olympique ne faisait pas mention des tests contre la marijuana à l’époque.

Depuis, ces documents ont été clarifiés pour éviter toute zone grise.

Un dossier politique avant tout

Sha'Carri Richardson évoquait l’anxiété et sa santé mentale à la suite du décès de sa mère pour expliquer son usage de la marijuana. Michael Phelps a aussi offert un témoignage semblable par le passé. Est-ce que le milieu antidopage devrait faire preuve de plus de tolérance?

Il y aura toujours des cas, comme à la boxe ou en course automobile, où il faut interdire le cannabis, prévient Christiane Ayotte. Il en va de la santé et même de la vie des athlètes.

Pour faire avancer cette discussion, il faut nécessairement des interlocuteurs intéressés et ouverts. Les Américains se retrouvent avec une patate chaude avec le cas Richardson, selon elle. Les États-Unis sont parmi ceux qui sont les plus récalcitrants à adoucir les règlements. Là-bas, la drogue, c’est mal. C’est très politique.

Beaucoup d’autres pays s’opposent aussi à une levée des sanctions, notamment le Japon. Mais les Américains ont une position très ferme. La morale évangéliste-chrétienne, la rectitude contre la drogue. Ce sont des positions très fermes.

Il n’y a pas de discussion possible du côté des États-Unis.

Une citation de :Christiane Ayotte

David Pavot abonde dans le même sens, et il n’anticipe pas d'allégement des sanctions à court terme.

Dans certains pays, le cannabis, c’est la peine de mort. L’Agence mondiale antidopage doit composer avec les différentes contingences politiques quant à l’inclusion ou à l’exclusion de certains produits sur sa liste.

Et tant qu’il n’y aura pas de consensus mondial sur les cannabinoïdes, il n’y aura pas d’exception, ajoute-t-il.

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