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Chronique

Les Maple Leafs, leur tradition perdante et le Canadien

Les trois joueurs, visiblement fatigués, se reposent au banc des Maple Leafs.

Mitch Marner, Auston Matthews et Joe Thornton

Photo : usa today sports / Dan Hamilton

Les Maple Leafs de Toronto ne se battent pas seulement contre le Canadien dans cette incroyable série de premier tour. Ils se battent contre leur propre histoire de perdants et contre des fantômes qu’ils ont eux-mêmes créés. C’est ce qui rend le septième match de lundi soir incroyablement intéressant.

Au début des années 2000, alors que j’étais affecté à la couverture de la F1, je rentrais d’Europe à bord d’un vol qui s’arrêtait à Toronto. Immédiatement après l’atterrissage, le pilote, dont l’accent était résolument québécois, avait ainsi salué les passagers : Mesdames et messieurs, bienvenue dans la ville des champions de la Coupe Stanley de 1967!

Spontanément, la plupart des gens avaient éclaté de rire. Et pour cause! Cette blague était empreinte d’une cruelle vérité : depuis de nombreuses décennies, l’histoire des Leafs n’a été qu’une interminable suite de déceptions que les partisans et les joueurs, nouveaux et anciens, se font inévitablement rappeler chaque nouvelle saison.

Par exemple, avant que la série Canadien-Maple Leafs se mette en branle, tous les médias ont rappelé que le dernier affrontement entre les deux équipes remontait à 1979 et que le CH avait facilement balayé les Leafs. Il y avait aussi eu une série entre Montréal et Toronto la saison précédente. Mais encore là, le Canadien avait battu les Maple Leafs en quatre matchs, ont pris la peine de souligner quelques publications.

Avant la série Montréal-Toronto, on a aussi fait état de l’une des plus formidables séries à n’avoir jamais eu lieu . On évoquait alors l’élimination crève-cœur que les Leafs avaient subie aux mains des Kings de Los Angeles, en 1993, dans la finale de l'Association de l’Ouest. Toronto n’était alors qu’à un but de la finale de la Coupe Stanley. Toutefois, une décision controversée de l’arbitre Kerry Fraser avait causé la perte des Leafs et les avait empêchés d’affronter le Tricolore en finale.

Sans trop s’en rendre compte, les joueurs actuels des Maple Leafs de Toronto assimilent et transportent ce lourd héritage sur leurs épaules. Quand ils sont arrivés dans cette organisation, Auston Matthews et William Nylander ont rapidement appris que leur équipe n’avait pas remporté de série de premier tour depuis 2004. De leur côté, John Tavares et Mitch Marner, deux Ontariens, le savaient parfaitement parce qu’ils ont grandi en regardant jouer les Maple Leafs.


Eh bien, cette culture de l’échec est tellement forte, et les rappels de cette incapacité de gagner au moment où ça compte le plus sont tellement constants et tellement nombreux que les jeunes supervedettes des Leafs ont fini par se les approprier. Ils en sont même devenus les plus puissants symboles.

Samedi soir, pour un deuxième match de suite, les Maple Leafs avaient une chance d’expédier le CH en vacances et de briser 17 ans d’incapacité à franchir un tour éliminatoire.

En début de troisième période, alors que le score était toujours de 0-0, William Nylander a perdu patience. Il a cru bon d’entrer en contact avec Carey Price pour tenter de le déconcentrer. Le Canadien a immédiatement profité de cette pénalité pour inscrire son premier but en 16 occasions en avantage numérique depuis le début de la série.

Se sentant au pied du mur (alors qu’il dispose pourtant de la meilleure attaque, que son équipe menait dans la série et qu’il restait beaucoup de temps au cadran) Sheldon Keefe a ensuite décidé de contester le but en arguant qu’un joueur montréalais avait nui à son gardien. Les arbitres ont maintenu leur décision et ce geste de panique a valu aux Leafs une autre punition! Puis, quelques secondes après le début de ce second désavantage numérique des Leafs, Mitch Marner a écopé d'une autre pénalité en tirant la rondelle dans les gradins.

Tyler Toffoli a inscrit un autre but durant cet avantage numérique à 5 contre 3, un cadeau du ciel en séries, portant ainsi le pointage à 2-0. Si les Leafs ne s’étaient pas automutilés trois fois en l’espace de 29 secondes, ils seraient aujourd’hui qualifiés pour le second tour des séries.


Le sixième match n’était terminé que depuis quelques minutes. Le Centre Bell était vide. Mais à l’extérieur et dans les couloirs de l’édifice, on entendait des partisans du Tricolore crier et manifester leur joie.

Carey Price venait de voler un autre match aux Leafs. Il venait d’accomplir ce qu’on attend de lui chaque année parce que c’est inscrit dans la culture de l’organisation.

Qu’il s’agisse de la miraculeuse série que le Bleu-blanc-rouge a remportée contre les Bruins en 1971 grâce à Ken Dryden, ou des miracles accomplis par Patrick Roy en 1986 et 1993, ou encore du printemps Halak (2010) auquel il avait lui-même assisté du bout du banc à l’âge de 22 ans, Price se fait rappeler chaque jour à quel point les standards sont démesurés pour les gardiens de cette organisation. Il baigne dans un environnement différent.

À l’écran de Sportsnet, les visages de Matthews, Marner et Nylander sont apparus côte à côte. Et sous leurs photos apparaissaient leurs épouvantables statistiques lors des six matchs auxquels ils ont pris part quand les Leafs avaient l’occasion d’éliminer une équipe adverse. Un but et un différentiel de -4 pour Matthews. Aucun but et un bilan défensif de -5 pour Marner. Un but et un différentiel de -2 pour Nylander.

Des statistiques de Nylander, Matthews et Marner sont affichées sur un écran au Centre Bell, devant des bannières de la Coupe Stanley du Canadien.

Les meneurs des Maple Leafs ne parviennent pas à produire lors des matchs décisifs.

Photo : Martin Leclerc

La culture perdante et cet omniprésent tourbillon défaitiste qui entraînent constamment les Leafs vers le bas étaient à nouveau à l’œuvre.

Et dimanche sur les réseaux sociaux, exactement comme on l’avait prédit jeudi, de nombreux partisans des Leafs commençaient à réclamer le congédiement du directeur général Kyle Dubas et à blâmer leurs vedettes pour leur manque de caractère.

La poutre, le goudron, les plumes et la guillotine que les partisans du CH préparaient jeudi dernier pour Marc Bergevin et Dominique Ducharme se sont rapidement transportés à Toronto.


Il y a quelques années, j’avais signé une chronique dans laquelle je tentais d’expliquer pourquoi le Canadien n’avait pas réussi à remporter un match à San José depuis le 23 novembre 1999. Cette séquence perdante tient toujours. Même si les joueurs du début des années 2000 n’ont aucun rapport avec Brendan Gallagher, Artturi Lehkonen ou Jesperi Kotkaniemi.

Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

Bien des experts en statistiques considèrent que les séquences perdantes sont simplement le fruit du jeu des probabilités et surviennent par hasard.

Or, j’étais tombé sur un livre fascinant écrit par Rosabeth Moss Kanter, une sociologue de renommée mondiale qui enseigne à la Harvard Business School. Cette sommité mondiale en matière de gestion de personnel a écrit plusieurs livres, dont celui-ci : Confidence : How Winning Streaks and Losing Streaks Begin and End.

Dans cet ouvrage, Mme Kanter soutient dur comme fer qu’une culture perdante peut effectivement se transmettre au fil des ans, exactement comme nous le démontrent les Maple Leafs.

Ceux qui croient que chaque match recommence avec un pointage de 0-0 sont dans l’erreur. Un nouveau match ne replace pas le pointage d’une organisation à zéro. [...] Avoir bien ou mal performé crée un héritage, une fiche qui se transporte jusqu’à la prochaine rencontre. Quand quelques défaites se transforment en plus longue séquence, il y a une force qui opère, un poids qui pèse sur les épaules des athlètes dès le début du match suivant.

Mme Kanter ajoute : C’est une erreur commune de croire que des tendances se développent à partir d’événements totalement indépendants les uns des autres, comme lancer des dés, par exemple. Toutefois, les gens commettent aussi l’erreur inverse lorsqu’ils nient l’existence de tendances ou de dynamiques au sein de leur organisation qui augmente ou amenuise les chances de remporter la prochaine rencontre.

Pour toutes ces raisons, les Maple Leafs feront face à deux rivaux de taille lundi soir : leur passé complètement tordu, et le Canadien.

Ce sera tout un match!

Bien sûr, tout peut arriver dans le merveilleux monde du sport. Mais si l’on se fie à l’expertise de Rosabeth Moss Kanter, le CH mène déjà 1-0.

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