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Chronique

Le Canadien et les joueurs québécois : la vraie source du problème

Deux joueurs célèbrent un but.

Phillip Danault, à gauche, et Jonathan Drouin, à droite, sont les deux seuls joueurs québécois partants de la formation du Canadien de Montréal cette saison. Ils sont présentement tous les deux à l'écart du jeu.

Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis

Pour la première fois en plus de 110 ans d’histoire, la formation du Canadien ne comptait aucun joueur québécois lundi soir face aux Oilers d’Edmonton. Cette situation donne lieu à des débats enflammés dont la trame narrative tourne, la plupart du temps, autour de la supposée indifférence de la direction du CH envers le talent des joueurs québécois. Les partisans frustrés visent-ils la bonne cible?

Si l’indifférence des décideurs du Tricolore constituait le noeud du problème, il serait vraiment facile de corriger la situation. Il suffirait de remplacer le directeur général et le recruteur en chef pour que l’organisation se remette à avoir six ou huit Québécois comme c’était le cas dans les années 1980 ou 1990. Or, la cruelle vérité, c’est que ce problème est beaucoup plus profond.

La cruelle vérité, c’est que le hockey québécois traverse une crise sans précédent depuis une quinzaine d’années. Au tournant des années 2000, on retrouvait plus de 70 hockeyeurs québécois qui gagnaient régulièrement leur vie dans la LNH. Puis, soudainement, la source a commencé à se tarir. En 2010, il n’en restait plus que 35.

Quand j’ai commencé à documenter ce phénomène en 2005, les dirigeants de Hockey Québec et de la LHJMQ disaient qu’il s’agissait d’un phénomène cyclique et que la situation allait rapidement se rétablir. Onze ans plus tard, il n’y a encore que 35 Québécois qui jouent régulièrement dans la LNH. Et la situation menace de se dégrader davantage :

  • 45 % des Québécois qui jouent dans la LNH sont âgés de 30 ans ou plus;
  • Les gardiens québécois, qui constituaient un pourcentage appréciable de la délégation québécoise de la LNH, sont en voie de disparition. Les deux derniers qui restent (une situation jamais vue depuis l’époque des six équipes en 1959) sont Marc-André Fleury et Jonathan Bernier qui sont respectivement âgés de 36 et de 32 ans.

Bref, les hockeyeurs québécois ne courent plus les rues dans la LNH, et ce n’est pas parce que la direction du Canadien est indifférente au talent des joueurs qui grandissent dans sa cour. Cette chute vertigineuse est un jugement sans appel des 31 recruteurs en chef qui sillonnent le monde pour dénicher les meilleurs talents disponibles.


Cette situation anormale survient alors que le Québec mise sur le quatrième bassin de hockeyeurs du monde. Ce qui, admettons-le, n’est pas rien.

À brûle-pourpoint, les gens tendent à croire qu’il y a moins de Québécois dans la LNH parce que le hockey s’est internationalisé. Or, si c’était le cas, le nombre de joueurs provenant de la Colombie-Britannique ou de l’Ontario aurait aussi diminué au fil des ans. Mais il n’en est rien. C’est spécifiquement le Québec qui a vu ses joueurs disparaître du tableau.

Les Québécois qui jouent dans la LNH ont grandi dans une fédération (Hockey Québec) où l’on retrouvait, jusqu’à tout récemment, entre 94 000 et 97 000 joueurs masculins.

Pourtant, avec la moitié moins de membres, la Colombie-Britannique développe autant de joueurs partants dans la LNH que le Québec. Et la Finlande, avec moins de 70 000 joueurs, occupe le troisième rang du classement mondial de l'IIHF. Cette saison, on retrouvait une demi-douzaine de Finlandais de plus que de Québécois dans la ligue.

Bref, le hockey québécois traverse une crise énorme. Et ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un sport qu’il faut prendre cette situation à la légère. L’état des choses est inadmissible et doit être corrigé.

Le hockey a été inventé au Québec et est devenu le sport national du Canada. Cette discipline fait partie de notre culture, de notre patrimoine et de notre plus profonde fibre identitaire. Maurice Richard, Jean Béliveau et Guy Lafleur ont contribué à façonner le Québec au même titre que nos plus illustres auteurs, artistes et bâtisseurs.


La formation du Canadien, lors du match de lundi soir, n’était donc pas le reflet des états d’âme de Marc Bergevin ou de Geoff Molson. C’était, en très grande partie, la conséquence de deux décennies au cours desquelles le hockey québécois est resté figé dans le temps. Parce que nous organisons encore notre hockey en faisant fi de la science.

Je ne parle pas ici d’organiser le hockey en ayant l’obsession de transformer chaque enfant en joueur de la LNH. Mais simplement de tenir compte de ce que la science préconise pour offrir un parcours amusant et optimal à chaque enfant.

  • Le système de hockey québécois repose sur des entraîneurs bénévoles qui ne sont pas suffisamment encadrés ou supervisés par des entraîneurs professionnels.
  • On ne met pas l’accent sur le développement des habiletés individuelles en très bas âge (9-10 ans) alors que c’est la période de la vie où les mouvements techniques les plus importants sont le plus facilement assimilés.
  • On identifie des joueurs de niveau élite AAA dès l’âge de 11-12 ans, alors que le hockey est un sport à développement tardif. On choisit à 11 ans ceux qui auront droit à plus de temps de glace et à un enseignement plus approfondi. On largue ainsi 90 % du bassin de joueurs de façon prématurée! C’est un non-sens.
  • Au nom des impératifs désuets du hockey junior majeur, on tente de précipiter le développement des joueurs. Selon le modèle actuel, les meilleurs hockeyeurs de 15 ans doivent jouer dans la Ligue midget AAA et les meilleurs joueurs de 16 ans doivent passer dans la LHJMQ. Or, sur le terrain, on constate qu’un très fort pourcentage de Québécois jouant dans la LNH n’empruntent pas cette voie.
  • Bon nombre de hockeyeurs d’élite québécois voient leur parcours finir à 19 ans, tandis que d’autres, à cet âge, montent à bord d’un autobus pour se faire trimballer et enterrer dans des ligues professionnelles mineures. Aux États-Unis, c’est entre 19 et 23 ans que les hockeyeurs concluent leur phase cruciale de développement en jouant dans les rangs universitaires.
  • Les infrastructures québécoises sont trop peu nombreuses et la plupart du temps désuètes par rapport aux incroyables complexes qu’on a vu pousser à la grandeur du Canada. Par ailleurs, nous n’avons pas de centre national de développement, alors que même la fédération française de hockey en a un.
  • Les structures québécoises existantes souhaitent davantage maintenir leur pouvoir ou leur monopole que faire progresser le hockey. On en a un autre fort bel exemple par les temps qui courent, avec les efforts que déploie la ministre Isabelle Charest pour faire disparaître la Ligue de hockey préparatoire scolaire, qui est pourtant la plus belle innovation survenue au sein du hockey québécois au cours des 25 dernières années.

Loin de moi l’idée de tirer sur l’ambulance. Mais au siège social de Hockey Québec, il y a des gens très inquiets depuis quelques années. Et je ne parle pas de la mégacrise sur un climat de travail toxique qui a frappé la fédération cet hiver.

En plus de tout ce qui est énuméré plus haut, Hockey Québec perd énormément de membres depuis plusieurs années. Selon les chiffres qui m’ont été fournis de l'interne, le taux de participation a chuté de 20 %. Et la statistique qui affole le plus les experts concerne la catégorie MAHG (le niveau des débutants), où le taux d’inscriptions a plongé de 22 % en seulement trois ans.

Si cette tendance devait se poursuivre (elle pourrait même s’accentuer au lendemain de la pandémie), ce sont toutes les cohortes de la fédération qui auront diminué de 22 % d’ici quelques années. Lorsqu’une telle hémorragie survient au sein d’une fédération, il devient extrêmement difficile de la juguler.

Donc, si une complète réorganisation n’est pas enclenchée dans un avenir très rapproché, Hockey Québec pourrait être entraînée dans une spirale extrêmement négative pendant plusieurs années. Et personne ne souhaite cela.


Voilà, en gros, pourquoi le Canadien ne parvient pas à mettre la main sur davantage de joueurs nés au Québec depuis plusieurs années. Ce problème n’a pas surgi avec l’arrivée de Marc Bergevin. En 2012, le jour de la sa nomination, le DG s’était d’ailleurs fait poser une question par rapport à ce point précis, parce que c’était déjà un problème important à l’époque.

Cela dit, le Tricolore a-t-il laissé filer de bons joueurs québécois au repêchage au cours des 15 dernières années? Oui! Quelques-uns ont échappé à l’organisation.

Si on réfléchit logiquement à la question, il est extrêmement difficile de conclure que les rares Québécois auxquels le Bleu-blanc-rouge avait accès, et qui ont abouti dans d’autres équipes, ont été victimes d’une planification malsaine ou d’un manque de sensibilité de l’organisation.

Année après année, nos relevés annuels démontrent que son département de recrutement se situe dans le dernier tiers de la LNH pour son efficacité. En 2015, l’équipe de recruteurs montréalais se situait même au 29e rang de la ligue.

C’est triste à dire, mais les recruteurs du CH ont tout simplement été aussi peu clairvoyants avec ces quelques Québécois qu’avec les joueurs provenant d’ailleurs sur la planète.

Un bandeau annonçant le balado de Radio-Canada Sports : Tellement hockey

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