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Chronique

Chez les Stroll, on ne voit plus la vie en rose

Lawrence Stroll, masqué, en chemise blanche et avec des lunettes de soleil miroir, regarde le photographe.

Lawrence Stroll

Photo : Getty Images / Mark Thompson

Les médiocres performances d'Aston Martin cette saison contrastent avec les résultats prometteurs de Racing Point, et elles remettent en question l'orientation prise par Lawrence Stroll pour tenter d'atteindre le sommet le plus rapidement possible.

Il est utile de rappeler qu’au Grand Prix d’Espagne en 2020, Racing Point avait terminé la course au pied du podium et avait marqué 22 points. Lance Stroll avait fini 4e juste devant son coéquipier Sergio Pérez.

Un an plus tard, les pilotes d’Aston Martin n’ont marqué aucun point en Espagne. Le Québécois a fini 11e et Sebastian Vettel, 13e. Le contraste est frappant.

Sur une piste que l’équipe connaît parfaitement, il est très clair que l’AMR21 a été nettement moins performante que la RP20 de l’an dernier.

Pourtant, les deux voitures tirent leur inspiration de la philosophie aérodynamique (dixit Andrew Green, directeur technique) de Mercedes-Benz.

En 12 mois, la chute est douloureuse et pour le moins troublante. Visiblement, le rose allait mieux que le vert à Lawrence Stroll.

Aston Martin a beaucoup plus de mal que Mercedes-Benz à s’adapter aux modifications techniques imposées par la FIA, notamment les retouches au fond plat de la voiture, dont les dimensions cette année ont été revues à la baisse.

L’homme d’affaires québécois paie peut-être très cher, même s’il a les moyens, son allégeance à Mercedes-Benz.

Otmar Szafnauer et Lawrence Stroll marchent de face vers le photographe.

Le directeur de l'équipe Aston Martin, Otmar Szafnauer, et le propriétaire de l'équipe, Lawrence Stroll, à Imola

Photo : Getty Images / Mark Thompson

Il a peut-être voulu aller trop vite en affaires en choisissant de regarder par-dessus l’épaule du géant allemand plutôt que de laisser travailler les ingénieurs de son équipe.

Il a fait ingérence dans le travail de son personnel technique en lui imposant une façon de faire.

On chuchote que l’humeur est à la grogne à Silverstone, à l’usine de l’équipe, car les ingénieurs ne sont pas heureux de s’être fait imposer une philosophie aérodynamique. Ils ne seraient plus très enclins à vouloir développer l’AMR21 qu'ils n'ont pas conçue. Les premiers échos, des témoignages sous le couvert de l'anonymat, se font entendre.

Lawrence Stroll a-t-il eu raison de chercher un raccourci pour tenter de trouver la meilleure voie pour rivaliser avec les meilleures équipes? Le raccourci s’avère plus chaotique que prévu.

Non seulement a-t-il fâché la concurrence en 2020, mais voici qu'il crée le désordre dans sa propre maison.

Une tendance lourde

Rappelez-vous quand Lance Stroll était avec Williams, qui utilise des moteurs Mercedes-Benz. Son père, engagé financièrement dans l’équipe, avait voulu faire de Williams l’équipe B de Mercedes-Benz. Il s’était défendu d’avoir voulu acheter des pièces au géant allemand.

Lawrence Stroll tend le bras droit vers Paddy Lowe.

Le directeur technique de l'équipe Williams Paddy Lowe écoute Lawrence Stroll dans le paddock du Grand Prix de Bahreïn en 2018.

Photo : Getty Images / Charles Coates

Claire Williams lui avait gentiment, mais fermement, rappelé que Williams était une équipe indépendante, avec une équipe d’ingénieurs compétente et que les règles dictées par la FIA en matière de propriété intellectuelle étaient claires.

Stroll père avait alors perdu tout intérêt dans Williams et s’était tourné vers Force India (qui utilisait aussi le moteur allemand), alors en difficulté financière.

La reprise de Force India en août 2018 lui avait permis de sauver des centaines d’emplois et de mettre la main sur une équipe déjà dotée d’un certain potentiel, bien servie par un contrat moteur avec Mercedes-Benz depuis 2009. L’injection de capitaux qui avait suivi avait permis aux ingénieurs de l’équipe d’avoir les moyens de mettre en chantier leurs idées.

Racing Point utilisait déjà la boîte de vitesses et le groupe propulseur (moteur et systèmes de récupération d’énergie) allemands, ainsi que la soufflerie de l’équipe depuis mai 2019.

Après avoir marqué 132 points en 2018, l’équipe n’en avait inscrit que 73 en 2019, avec Lance Stroll et Sergio Pérez au volant de la RP19.

Lawrence Stroll a du flair pour les affaires, sa réussite le prouve, et il ne voulait pas perdre de temps à bâtir une équipe gagnante. Mais la fin justifie-t-elle forcément les moyens?

La solution Aston Martin

L'homme d'affaires québécois a alors trouvé le moyen d’approfondir ses liens avec Mercedes-Benz. En rachetant la célèbre marque Aston Martin, dont les véhicules sont motorisés par le géant allemand, et dont Daimler, la maison mère de Mercedes-Benz, détient 5 % du capital.

Là encore, Lawrence Stroll a sauvé des emplois.

Il a convaincu son ami Toto Wolff, qui dirige l’équipe Mercedes-Benz, d’investir dans Aston Martin. Le gestionnaire autrichien, qui détient déjà 30 % de l’équipe de F1 allemande, a acquis 0,95 % du capital d’Aston Martin.

Un homme avec un casque d'écoute

Toto Wolff

Photo : Getty Images / Drew Gibson

Bien soutenu par Mercedes-Benz, qui domine la F1 depuis 2014 et l’arrivée de la nouvelle génération de moteurs hybrides V6 turbocompressés, l’homme d’affaires canadien a tenu en haleine la presse spécialisée par ses jeux de coulisses.

Mais est arrivée la controverse avec la RP20, un clone de la W10 championne du monde. Racing Point aurait-elle copié Mercedes-Benz?

Des voitures de course

Lance Stroll dans la RP20 (en haut) et Lewis Hamilton dans la W10

Photo : Getty Images / Rudy Carezzevoli / Charles Coates

Renault a mené son enquête, a déposé une plainte officielle après de la FIA et a gagné. Pas tout à fait.

Les RP20 ont été autorisées à poursuivre la saison. Lawrence Stroll a dû payer une lourde amende de 590 000 $ CA et son équipe a perdu 15 points au classement. On a commencé à se demander si le jupon ne dépassait pas un peu trop…

L’homme d’affaires québécois s’est senti attaqué et s’est défendu publiquement. Il a menacé de prendre toutes les mesures nécessaires pour prouver qu’il n’avait pas triché.

Il s’en est remis finalement à la FIA qui a décidé de resserrer ses règles sur la propriété intellectuelle à partir de 2021 en allongeant la liste des pièces à concevoir soi-même en usine.

Malgré la sanction, Racing Point a connu une bonne saison. Elle s’est battue jusqu’à la dernière course pour la 3e place du classement des constructeurs. Qui est finalement allée à McLaren, par 7 points. Sans la sanction, avec 15 points de plus, Racing Point aurait fini 3e.

Gros plan d'une voiture rose

Lance Stroll à Spa

Photo : Getty Images / Pool

Essayant de se tenir aussi loin que possible de ces empoignades de coulisses, Lance Stroll a connu sa meilleure saison en F1, enregistrant un podium, une pole position et 75 points, tandis que son coéquipier Sergio Pérez en marquait 125 et remportait contre toute attente le deuxième grand prix à Bahreïn.

Racing Point commençait à participer aux batailles pour la victoire, Lawrence Stroll se rapprochait de son objectif et voulait en 2021 franchir une autre étape. L’embauche de Sebastian Vettel devait l’aider à y arriver.

Il se tient debout devant l'Aston Martin AMR21.

Sebastian Vettel

Photo : Aston Martin F1 / Glenn Dunbar

La saison 2021 aurait pu être aussi intéressante en piste que 2020 pour l'équipe renommée Aston Martin. Lance Stroll avait encore une belle occasion de marquer de gros points avec une évolution de la compétitive RP20, appelée l’AMR21.

Mais voilà, la FIA a décidé d’imposer aux équipes une nouvelle découpe du fond plat, élément aérodynamique fondamental sous la voiture pour l’écoulement de l’air et l’appui au sol.

Dessin de la nouvelle coupe du fond plat d'une F1 en 2021, plus effilée devant les roues arrière (en rouge, ce qui disparaît).

Dessin de la nouvelle coupe du fond plat d'une F1 en 2021, plus effilée devant les roues arrière (en rouge, ce qui disparaît).

Photo : FIA

Le nouveau dessin du fond plat était destiné à réduire les vitesses en diminuant l’appui de la monoplace.

Au sein d'Aston Martin, le vert britannique qui a remplacé le rose bonbon a séduit les plus nostalgiques. Au début du Championnat du monde en 1950, les F1 arboraient la couleur du pays du constructeur, sans publicité.

Aux essais présaison, ni Mercedes-Benz ni Aston Martin n’ont fait bonne impression. Le nouveau fond plat et la perte d’appui (entre 5 et 10 %) ont causé des maux de tête aux ingénieurs allemands et à ceux d’Aston Martin.

Ils soulèvent le drapeau britannique qui la recouvre.

Lance Stroll et Sebastian Vettel dévoilent l'AMR21 de l'équipe Aston Martin.

Photo : Aston Martin Racing

Après les trois premières courses cette saison, force est de constater qu’Aston Martin n’a pas réussi à s’ajuster, alors que Mercedes-Benz l’a fait.

Après le premier grand prix, Lawrence Stroll a été tenté de poursuivre en justice le groupe Liberty Media, propriétaire de la F1, la FIA et Pirelli pour avoir, dit-il, modifié les règlements afin de ralentir Mercedes-Benz, et par ricochet Aston Martin qui a subi, comme l’a décrit Toto Wolff, des dommages collatéraux.

La menace a sidéré le paddock, qui comprend de mieux en mieux comment fonctionne Lawrence Stroll. Il n’aime pas faire du sur-place, encore moins reculer. Or, son plan d’origine de se battre pour le titre d'ici trois à cinq ans connaît des ratés sur démarrage.

L’arrivée de Sebastian Vettel n’a pas encore fait progresser l’équipe.

Il négocie un virage à Bahreïn.

Sebastian Vettel dans l'Aston Martin AMR21

Photo : Getty Images / Joe Portlock

Vettel est pour l’instant incapable d’entrer dans les points. Et Lance Stroll sort grandi de la comparaison avec l’ancien champion du monde. Pourtant, le Québécois n’a marqué que 5 points jusqu’ici en 2021. En 2020, après trois courses, il en avait déjà 18.

Pire, les pilotes d’Aston Martin n‘ont pas marqué de points au Grand Prix d’Espagne, qui est un baromètre fidèle des forces en présence, car les équipes ont toutes les données nécessaires sur ce circuit qu’elles connaissent par cœur. Et elles ont pu en l’espace de trois courses apporter déjà des modifications aux voitures pour les faire progresser.

Cela veut dire qu’Aston Martin serait au mieux 6e dans la hiérarchie de 2021, après Mercedes-Benz, Red Bull, Ferrari, McLaren et Alpine-Renault. Un très net recul par rapport à l‘an dernier.

Et ça, Lawrence Stroll ne l’accepte pas, lui qui a imposé une direction à son groupe d’ingénieurs. Ils avaient pourtant démontré qu’ils savaient concevoir de bonnes monoplaces malgré des années de rigueur budgétaire avec Force India.

Vue générale de l'entrée de l'usine par beau temps

L'usine de l'équipe Aston Martin à Silverstone

Photo : Racing Point

Si, aujourd’hui, l’humeur est à la grogne dans les bureaux de l’usine de Silverstone, Lawrence Stroll doit en prendre acte. Il est seul maître à bord, et ses décisions (au-delà de l’argent qu’il injecte) ont jusqu'ici déréglé le fonctionnement de l’équipe au lieu de la faire progresser.

Dans la perception de la presse spécialisée, la performance d’Aston Martin en Espagne a (encore) été décevante. Pourtant, Lance Stroll s’est bien battu, mais il ne se bat plus pour monter sur le podium comme en 2020. Il a tenté trois fois de garder le point de la 10e place, les trois fois en se frottant à l'Alpine-Renault de Fernando Alonso, sans y arriver.

Ils sont côte à côte.

Lance Stroll (à droite) tente de dépasser Fernando Alonso en Espagne.

Photo : Getty Images / Bryn Lennon

Son coéquipier Sebastian Vettel ne s’en est jamais approché. Son meilleur classement ayant été la 12e place au 37e tour.

Sans point, point de salut en F1. Les points marqués valent des millions de dollars et permettent aux équipes de sortir de l’anonymat télévisuel du milieu de peloton et de s’entendre avec des commanditaires qui exigent un retour sur leurs investissements.

Pour l’instant, Lance Stroll doit ronger son frein, comme il est lié pour le meilleur ou pour le pire aux décisions que prend son père.

Lawrence Stroll avait lui comme ambition d’entrer en F1 avec son fils. D’abord pour lui donner une chance en piste, ensuite pour lui-même trouver sa place dans le paddock.

C’est fait, mais à fort prix. Son image de sauveur a pâli depuis 2018. Les raccourcis ne sont pas toujours les meilleurs chemins pour arriver au sommet.

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