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Chronique

Grand Prix du Canada : les dirigeants de Bell doivent se pincer

Une voiture rouge en piste

La Ferrari de Charles Leclerc aux essais libres du Grand Prix du Canada en 2019

Photo : Getty Images / Dan Istitene

Depuis deux semaines, chaque fois qu’il était question du sort du Grand Prix du Canada, on avait l’impression d’assister à une pièce de théâtre dont le scénario était invraisemblable ou incomplet.

Pourquoi Ottawa, Québec et Montréal étaient-ils si pressés d’annoncer la prolongation du contrat les liant au Formula One Group (FOG)? Pourquoi était-il si important de prolonger ce contrat jusqu’aux années 2030 et 2031, alors qu’il restait encore huit longues années à écouler à l’entente actuelle?

Pourquoi était-ce si urgent, pour des élus qui ne savent même pas s’ils seront reconduits dans leurs fonctions dans les 12 ou 18 prochains mois, de prolonger un contrat dont l’échéance était prévue aussi loin qu’en 2029?

La survie du Grand Prix du Canada n’était aucunement menacée. La survie du Grand Prix du Canada, en fait, n’a jamais été menacée de quelque manière que ce soit. Cette épreuve est l’un des plus précieux joyaux du Championnat mondial de F1 parce que Montréal est le seul endroit, dans toute l’Amérique du Nord, où ce sport est parvenu à s’ancrer dans les passions et moeurs des amateurs.

Vendredi matin, une spectaculaire manchette de La Presse nous a toutefois révélé ce qui urgeait autant : 48 heures après que les élus se sont félicités d’avoir pris la bonne décision pour le Québec en remettant 51 millions de plus dans les coffres de la F1, on a appris que le promoteur François Dumontier vendait son grand prix à Bell!


Maintenant qu’on la connaît, cette pièce centrale du scénario nous fait découvrir l’histoire sous un jour tout à fait différent. Ce qui était bon pour le Québec mercredi matin apparaît soudainement bien meilleur pour Bell et pour François Dumontier.

Si vous tentez d’acheter une épreuve de F1, vous voulez être assuré de pouvoir la présenter le plus longtemps possible afin de rentabiliser votre investissement. Et si vous vendez une entreprise qui fait dans la promotion de courses de monoplaces, votre prix de vente sera forcément plus élevé si vous êtes en mesure de garantir à l’acheteur la présentation de 10 épreuves au lieu de 8.

En se précipitant pour dépenser 51 millions de dollars en fonds publics et prolonger de deux ans leur entente avec FOG, les gouvernements sont donc directement intervenus dans une transaction privée. Ils ont sucré l’affaire, tant pour l’acheteur que pour le vendeur.

Une autre annonce qui a très mal vieilli en l’espace de 48 heures : en plus des 25 millions versés à FOG pour présenter le Grand Prix en 2030 et les 26 millions déboursés pour le GP de 2031, Québec et Ottawa se sont engagés à dépenser 5,5 millions sur trois ans pour faire des campagnes de publicité, tant à l’étranger qu’au Québec, pour promouvoir le Grand Prix.

Les dirigeants de Bell, une entreprise de télécommunications dont la valeur surpasse les 50 milliards de dollars, doivent se pincer pour être certains de ne pas rêver. Les voilà promoteurs d’un événement mondial dont les droits sont presque totalement assumés par les gouvernements pour les 10 prochaines années, et dont les dépenses publicitaires seront aussi assumées par les contribuables.

Pour encore mieux fixer la cerise sur le gâteau, il suffirait maintenant que les gouvernements fassent ces 5,5 millions de placements publicitaires dans les médias détenus par Bell.


J’entends d’ici des voix qui s’élèvent et qui se disent : Bien, voyons Monsieur le chroniqueur, vous oubliez que c’est important de verser tout cet argent aux gens de la F1. Ça ne nous fait pas plaisir de subventionner de pauvres multinationales comme Mercedes, Ferrari, Renault ou Red Bull. Mais que voulez-vous, c’est un investissement! Le GP génère tellement de retombées économiques!

Permettez-moi ici de revenir sur l’importance que revêt Montréal pour les dirigeants de la F1, parce que c’est le seul endroit en Amérique du Nord où ce sport est aussi solidement implanté. Et l’Amérique du Nord, il va sans dire, est un marché extrêmement important pour les manufacturiers du secteur de l’automobile. Et particulièrement pour ceux qui vendent des voitures de luxe comme Mercedes, Ferrari et Aston Martin. Montréal jouit donc d’un bon rapport de force, que personne ne semble vouloir exploiter, quand on veut négocier avec la F1.

Montréal, et je peux en témoigner, est le seul endroit au monde où les gradins sont remplis presque au maximum pour les essais libres du vendredi. Depuis que la F1 s’est installée à Montréal en 1978, on a tenté d’implanter ce sport à la grandeur des États-Unis. Le cirque s’est promené à Watkins Glen, à Phoenix, à Long Beach, à Las Vegas, à Détroit, à Dallas et à Indianapolis, avant de s’installer à Austin en 2012.

Même si le GP des États-Unis semble gagner en popularité, la F1 reste inintéressante aux yeux du grand public américain. À un point où le Championnat du monde donne littéralement ses droits aux télédiffuseurs qui souhaitent les obtenir. Selon Forbes, jusqu’en 2018, le réseau NBC déboursait seulement 4 millions annuellement pour diffuser toutes les épreuves du calendrier de F1. Et quand NBC a décidé de se retirer du portrait, le réseau ESPN a obtenu les droits... gratuitement!

Vous voulez savoir à quel point la F1 tient à s’implanter en Amérique du Nord?

Le 14 avril dernier, Formula One Group a octroyé une épreuve à la municipalité de Miami Gardens, en Floride. Or, les gouvernements locaux ne verseront aucune subvention ni frais de sanction. C’est le promoteur qui paiera lui-même la construction de son circuit et qui, en plus, versera près d’un demi-million par année à la communauté, à titre de compensation pour les désagréments causés par la tenue du grand prix.

En plus, les citoyens de Miami Gardens auront droit à des rabais sur les billets pour assister aux courses s’ils souhaitent s’en procurer. Et le promoteur s’engage à offrir des stages rémunérés à des étudiants de la communauté. Un chausson avec ça?

Il faut donc en prendre et en laisser quand les élus nous rabâchent constamment les oreilles avec la soi-disant précarité du Grand Prix du Canada et la supposée obligation de constamment puiser dans les coffres de l’État pour maintenir la place de Montréal au calendrier de la F1.


Jusqu’en 2010, les gouvernements ne versaient rien aux dirigeants de la F1 pour obtenir le privilège de recevoir le plateau.

Cette pratique a débuté parce que Bernie Ecclestone s’est mis à maltraiter différents promoteurs de grand prix dans le monde (ses propres partenaires d’affaires), pour mettre la main sur une plus grande part de leurs revenus.

À Montréal, Normand Legault a refusé de plier. Et Ecclestone a retiré le GP du Canada du calendrier en 2009 pour exercer un rapport de force. Malgré cela, pour toutes les raisons énumérées plus haut, Legault n’a jamais bronché et n’a jamais considéré que la survie du Grand Prix était mise en péril.

Le promoteur québécois a répliqué en intentant une poursuite qui menaçait de lever le voile sur les pratiques d’affaires d’Ecclestone, et ce dernier a rapidement réglé à l’amiable le litige.

Des politiciens de l’époque ont voulu jouer aux grands sauveurs. Les libéraux étaient au pouvoir à Québec et les conservateurs à Ottawa. Ils ont cédé au chantage d’Ecclestone en acceptant de verser des redevances annuelles de 15 millions pour cinq ans. Et la facture n’a jamais cessé de monter depuis. Entre 2010 et 2031, si l’on tient compte des frais de rénovation des garages et de la piste du circuit Gilles-Villeneuve, ce sont plus de 475 millions de fonds publics qui auront été engloutis dans la présentation du Grand Prix.

Pourquoi tout cet argent est-il versé à la F1? Parce que Bernie Ecclestone l’a demandé et qu’on lui a donné, c’est tout. Pour sa part, Normand Legault n’a pas voulu jouer dans ce film et il a vendu son Grand Prix.

Au fil des ans, des pays comme la Malaisie et la Turquie ont par ailleurs laissé tomber leur épreuve parce que les sommes exigées par la F1 étaient exagérées et injustifiables.

On fonctionne à la tête du client en F1. Les dirigeants de certains pays totalitaires déboursent de véritables fortunes, allant jusqu’à 100 millions, pour faire partie du cirque et tenter de se donner un vernis de respectabilité. En revanche, la facture du prince Albert de Monaco doit se perdre dans le courrier chaque année.

Le Grand Prix du Canada génère-t-il des retombées économiques? Oui, c’est indéniable. Mais les études produites par le gouvernement et le promoteur sont frivoles. Et le prix déboursé pour recevoir 20 000 ou 30 000 visiteurs étrangers durant quatre jours est démesuré.

Montréal reçoit environ 11 millions de visiteurs chaque année. Si on puisait une vingtaine de millions dans les coffres publics pour chaque tranche de 20 000 ou 30 000 touristes, la facture monterait jusqu’à plus de 7 milliards.

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