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Santé mentale, sport professionnel et pandémie ne font pas bon ménage

Une bâche rouge et une bâche bleue recouvrent les gradins aux abords de la patinoire. Des logos du Canadien et des commanditaires y sont apposés.

Le nouveau look du Centre Bell

Photo : FACEBOOK / CANADIENS DE MONTRÉAL

Noah Rubin est un joueur de tennis. Un bon. Il est 285e au monde dans son domaine, ce qui, dans n’importe quel champ d’expertise, est un accomplissement majuscule.

Il a fondé le site et balado Behind The Racquet il y a quelques années, un endroit où certains joueurs de tennis professionnels, ou en voie de l’être, se confient sur les difficultés qui jonchent leur parcours, sur l’envers de la médaille, l'obscurité une fois les projecteurs éteints et, parfois, sur de sérieux problèmes de santé mentale.

De Stefanos Tsitipas à Leylah Annie Fernandez en passant par des championnes comme Simona Halep et Elina Svitolina, beaucoup se sont prêtés à l’exercice.

Ces quelques mots de l’Américain James Blake, 4e mondial en 2006, résonnent encore puissamment.

Les gens oublient que nous ne sommes pas des robots. Les gens voient ce monde fantastique et s’imaginent que tout est parfait. Tous les joueurs font face à de vrais problèmes qui sont bien plus importants que la victoire ou la défaite.

Une citation de :James Blake, Behind The Racquet

De sages paroles facilement applicables à la situation de Jonathan Drouin, peu importe la raison expliquant son absence. Les propos de Phillip Danault toutefois, venu à la rescousse de son ami, ont lancé une discussion autour du marché de hockey montréalais et de son étouffante pression, particulièrement pour un joueur local.

Il tente de déborder John Tavares lors d'un match.

Jonathan Drouin

Photo : usa today sports / Eric Bolte

Le Québécois a admis qu’il était ardu d’être prophète en ce pays, qui n’en est pas un, mais qui serait plutôt l’hiver, a-t-on déjà entendu.

Cela dit, peu importe le problème, il est plutôt rare de voir un joueur de hockey lancer une bouteille à la mer.

La souffrance psychologique et l’admission d’une vulnérabilité quelle qu’elle soit, demeurent, selon les intervenants consultés ici, la révélation d’une faiblesse que l’athlète professionnel souhaite éviter la très grande majorité du temps.

À bout de souffle

C’est Jesperi Kotkaniemi qui l’a dit jeudi après l’entraînement.

Mentalement, c’est difficile de jouer aussi souvent, a laissé tomber le jeune centre du Tricolore.

Avec 25 matchs à disputer en 43 jours depuis la fin de l’interruption en raison de la COVID jusqu’à la fin de la saison, le rythme du CH est infernal (1 match tous les 1,72 jour), bien supérieur à une saison normale (1 match aux 2,27 jours en moyenne en 2018-2019).

Essentiellement, le protocole de la ligue confine les joueurs à la maison ou à l’hôtel lorsqu’ils sont à l’étranger, à l’image de ce que la population canadienne a vécu le printemps dernier, et depuis le mois de décembre.

Certains, comme Kotkaniemi, admettent une forme d’épuisement. La semaine dernière, le gardien des Golden Knights Robin Lehner s’était longuement exprimé sur ce qu’il avait perçu comme une trahison de la part de la Ligue nationale (Nouvelle fenêtre). Selon lui, dans certaines juridictions, la LNH aurait promis aux joueurs vaccinés qu’ils auraient droit à des assouplissements aux règles sanitaires. Il avait qualifié d’immoral le changement de cap de la ligue.

Le reporter Elliotte Friedman a toutefois rapporté qu’il n’en avait jamais été question, mais cela illustre le climat de tension qui commence à régner et la lassitude des joueurs.

Un vilain contexte, selon Sylvain Guimond, directeur en psychologie sportive qui a travaillé avec le Canadien de 2012 à 2015.

Je suis en communication constante avec plusieurs joueurs de la ligue et personne n’aime cette situation, mentionne-t-il. Tout le monde dit que c’est une situation difficile, intense, il y a plus de matchs. Les joueurs ont un grand manque d’énergie de la foule […] Il n’y a pas d’échappatoire, ils sont isolés, ils sont seuls. C’est difficile pour nous tous, mais eux n’ont pas beaucoup de libertés de la façon dont s’est organisé en ce moment.

Une simple déprime saisonnière peut alors prendre une envergure insoupçonnée, selon le spécialiste. Un passage à vide dans les performances peut devenir un problème majeur lorsque les joueurs sont enfermés et à la merci de la télévision et des réactions sur les réseaux sociaux.

Le désir de présenter cette saison coûte que coûte commence à laisser des traces. L’attaquant des Canucks J.T. Miller avait critiqué la LNH lors du retour au jeu de son équipe après une éclosion virulente du coronavirus en mars. La ligue avait finalement ajusté le tir. Il n’empêche qu’une impression demeurait.

Les êtres humains ne sont pas des machines. Ce qui diffère avec les athlètes qui gagnent leur vie avec leur sport, c’est qu’ils sont considérés comme des machines par leur propriétaire, les dirigeants, les entraîneurs et, par le fait même, par la population et les partisans, soutient l’ex-joueur Enrico Ciccone, aujourd’hui député libéral à l’Assemblée nationale.

Au niveau mécanique, dans les industries, il y a des machines qui brisent. Il y a des boulons qui vont sauter. Comme athlète, on n’a pas le droit de démontrer une faiblesse. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, qu’on dit rien, qu’on se trouve des mécanismes

Une citation de :Enrico Ciccone, ancien joueur de la LNH

Les problèmes personnels, de dépendance ou autres, et les troubles de santé mentale comme l’anxiété et la dépression sont encore tabous dans le hockey professionnel, estime Ciccone. Les révélations publiques à ce sujet se font rares.

La LNH offre certes un programme d’aide depuis 1996 qu’elle a d’ailleurs bonifié en cette saison pandémique. Une équipe santé et bien-être s’est ajoutée aux effectifs, explique le relationniste de l’Association des joueurs, Jonathan Weatherdon.

L’équipe est là pour offrir du soutien psychologique et des références médicales aux membres ainsi que toute l’information nécessaire. On encourage les joueurs à nous contacter s’ils ont besoin de soutien, peut-on lire dans un courriel envoyé par le syndicat à Radio-Canada Sports.

Or, rarement les joueurs prennent cette initiative, selon Ciccone. Bien que le monsieur ne soit plus en contact aussi étroit avec le milieu aujourd’hui, les rares cas de prise en charge tendent à lui donner raison. On les compte généralement sur les doigts d’une main, de Nate Thompson à Bobby Ryan par exemple.

Les équipes vont toujours te dire : "Il a juste à nous le dire, on a des programmes en place, du soutien, on est entourés de psychologues". Mais on sait fort bien que quelqu’un qui parle de ça, ça démontre une faiblesse et dans la job qu’on fait, une faiblesse va venir jouer contre toi. C’est pour ça qu’on en parle pas, lance l'ancien bagarreur.

Deux joueurs de hockey en viennent aux coups sur la glace.

Dale Purinton des Rangers de New York et Enrico Ciccone du Canadien de Montréal en pleine action lors d’un match à Montréal en novembre 2000

Photo : La Presse canadienne / ANDRE FORGET

J’ai 51 ans et j’ai encore un numéro dans mon téléphone pour appeler l’Association et leur demander de l’aide. Moi et ma famille. Ces programmes-là vont être là jusqu’à la fin de mes jours. On ne peut pas dire qu’on n’est pas soutenus […] Mais quand tu joues, prendre le téléphone et avouer que t’as un problème. Aidez-moi, quand tu fais ça, on doit te retirer du jeu pendant la saison.

Pendant une saison, tu vis toujours avec le stigma de : "Je ne peux pas laisser tomber mes chums, je travaille pour mon logo, je suis un gars d’équipe, je peux pas aller régler mes problèmes pendant que je sais que les autres aussi ont des problèmes, je ne peux pas passer devant les autres." Il y a tout ça. Pourquoi on est comme ça? Parce qu’on est élevé, programmé de cette façon. Pas à partir du junior ou du midget, aussitôt que tu rentres dans un vestiaire au niveau atome, enchaîne-t-il.

Peu importe la raison de l’absence du Québécois, entre les quelques commentaires lapidaires de part et d’autre, elle semble avoir déclenché une introspection généralisée : des médias aux partisans et, qui sait, peut-être même aux joueurs.

Ciccone espère que ce sera un point de départ pour une réflexion au sein d’un milieu, le sport professionnel, souvent qualifié de microcosme de la vraie vie et qui est réputé pour évoluer plus lentement que le reste de la société.

Si c’est [un problème de santé mentale ou comportemental] et qu’il en parle, bien, tant mieux, parce qu’on va être capable d’avancer, d’écouter et d’apprendre. C’est sûr qu’on pourra pas convaincre tout le monde. Pour beaucoup de gens, c’est : "Tais-toi, ferme ta y****, moi, je fais ta job à la moitié de ton salaire et au quart et au dixième", dit-il.

Pour Sylvain Guimond, le Canadien a fait le geste qu’il fallait faire.

D’avoir donné la permission à Jonathan de dire : "Va par toi-même, règle les choses que tu dois régler." De lui donner le temps de le faire, pareil comme on le ferait dans un autre travail. Des gens vont s’absenter. Si on veut qu’ils reviennent en bonne santé, il faut prendre le temps, ajoute-t-il.

Voilà peut-être une rare commodité que certains d’entre nous ont en plus grande quantité qu’auparavant.

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