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Quand changer le système est plus fort que le rêve olympique

Les joueuses de rugby canadiennes se rassemblent au centre du terrain avant un match aux Jeux olympiques de Rio, en 2016.

L'équipe féminine de rugby à 7 a un nouvel entraîneur depuis février dernier.

Photo : Reuters / Alessandro Bianchi

Justine Roberge

« Mon message, c'est qu'il ne faut pas attendre d'avoir une plainte pour agir. Il faut que les fédérations assument leur rôle et qu'elles sachent ce qui se passe dans leur environnement d'entraînement. Parce que ce n'est pas vrai qu'il faut attendre d'avoir une plainte. »

Son message, c'est un cri du cœur. Karen Paquin fait partie des 37 anciennes et actuelles joueuses du programme national de rugby à 7 qui sont sorties publiquement sur les réseaux sociaux mercredi pour dénoncer les façons de faire de leur fédération.

Cette initiative est survenue deux jours après que Rugby Canada a annoncé que l’entraîneur de l’équipe féminine, John Tait, avait remis sa démission.

À la suite d'une enquête menée cet hiver, la fédération avait déterminé que le comportement de l’entraîneur ne contrevenait pas à sa politique sur l’intimidation et le harcèlement. Les deux parties ont toutefois décidé qu’il était préférable que Tait quitte l'équipe.

Depuis novembre 2020, les joueuses n'étaient pas sorties publiquement pour respecter la confidentialité du processus. En quarantaine à Squamish, en Colombie-Britannique, après un voyage à Dubaï pour leur premier tournoi international depuis le début de la pandémie, les joueuses tenaient à élever leurs voix pour commencer un changement dans le monde du sport.

C'est trop difficile quand t'es une victime de parler, avoue la joueuse de 33 ans. Il y en a qui ont parlé avant et qui n'ont pas été écoutées. Mais la réalité, c'est que si quelqu'un avait regardé ça de plus proche, il aurait vu des failles au niveau de la structure. Si quelqu'un s'était pointé dans notre environnement, il se serait probablement rendu compte qu'il fallait changer quelque chose.

Elle court avec le ballon dans la main droite.

Karen Paquin

Photo : Rugby Canada

Membre de l'équipe nationale depuis 2012, Karen vit avec ce poids sur ses épaules depuis des années. Mais pour elle, c'était inimaginable de pouvoir briser le moule. Pas toute seule. Aujourd'hui, elle est heureuse de voir qu'ensemble, elles ont réussi à s'unir pour faire bouger les choses.

Il y a un côté libérateur de pouvoir finalement prendre la parole. On avait peur de perdre notre place, peur d'être la prochaine victime, peur d'être humiliée, peur d'être ostracisée à l'intérieur du groupe. Prendre la parole, c'est difficile. Et ça comportait des risques. Mais on en est arrivées au point où on savait que c'était plus important de changer le système que notre avenir personnel en tant qu'athlète ou que notre rêve olympique.

Une citation de :Karen Paquin, membre de l'équipe canadienne de rugby à 7

Toujours la même chanson

Rugby Canada n'est pas la première fédération à devoir suivre ce processus. En septembre 2020, Natation Artistique Canada avait aussi été visée par des allégations de harcèlement et d'abus. Plus tôt ce mois-ci, l'organisation a levé la suspension des entraîneuses concernées.

Moi, je ne suis pas surprise, affirme la Québécoise. Parce que quand j'entends les filles de synchro, j'ai l'impression de m'écouter moi-même. Ce que je sais, c'est qu'il faut que ça change. C'est frustrant de voir qu'il y a très peu de recours, que les recours sont aussi difficiles à utiliser et qu'ils ne sont pas assez forts.

Le gouvernement fédéral devrait faire une annonce au cours des prochaines semaines concernant la gestion des plaintes au sein des fédérations. Raison de plus pour Karen et ses coéquipières de se faire entendre.

[Il faut qu'il y ait] un meilleur encadrement, une meilleure surveillance, une meilleure gouvernance. Il ne faut pas que les entraîneurs aient carte blanche sur leur programme. Il faut qu'il y ait un meilleur lien entre les fédérations et les athlètes. Il ne faut pas que ça soit une gang de personnes assises dans une salle autour d'une table, qui parlent de quelque chose et qu'elles ne savent pas qui sont les athlètes.

Un changement qui rassure à quelques mois des JO

C'est maintenant Mick Byrne, en poste à titre d'entraîneur intérimaire depuis février, qui a le rôle de diriger les joueuses jusqu'aux Jeux de Tokyo, qui doivent se tenir dans moins de trois mois. Un changement qui fait du bien à l'équipe.

Mick est une personne qui a une intelligence émotionnelle très forte, qui est capable de sentir les émotions dans le groupe et les respecter, décrit Karen. On a le droit maintenant d'arriver et de dire : "Je ne me sens pas vraiment bien ce matin. Je vais donner le mieux que je peux et c'est tout." Il n'y a vraiment pas de jugement. C'est ce dont on avait besoin.

Elle tape dans la main d'une coéquipière.

Bianca Farella célèbre un de ses essais contre le Brésil.

Photo : Getty Images / Philippe Lopez

Depuis la médaille de bronze en 2016, à Rio, plusieurs joueuses avaient quitté l'équipe, laissant la place à de plus jeunes. Le principal défi était de rebâtir une chimie. Les derniers mois, bien qu'extrêmement difficiles, auront permis aux joueuses de s'unir davantage.

Ce qui nous a rapprochées, c'est de passer au travers du processus en entier ensemble. En parlant de nos expériences, on a réalisé qu'on était un peu toutes dans le même bateau, mais qu'on ne le savait pas [...] Mais avec le changement, on a une confiance en nos coéquipières, on a une confiance en notre leadership. Je pense qu'on est vraiment en bonne position pour atteindre des sommets au niveau du jeu aussi.

Si ce processus éprouvant leur semblait encore plus grand et important que leur rêve olympique, il saura également les pousser à se dépasser sur le terrain.

C'est motivant, mais c'est aussi le fait d'être capable d'embarquer sur le terrain, de ne pas avoir peur. On ne joue pas par peur de faire quelque chose. On joue parce qu'on veut, ensemble, faire quelque chose d'extraordinaire. Le mindset est complètement changé. On le voit dans le jeu, autant dans le jeu individuel que dans le jeu collectif. C'est vraiment différent. Je pense que c'est ce dont on avait besoin.

Vendredi, Rugby Canada a réagi par communiqué à la demande de Radio-Canada Sports :

Nous reconnaissons que les joueuses sont frustrées et consternées par la conclusion de l'enquête et qu'il y a un changement continu concernant ce qui est considéré comme un comportement approprié dans le sport.

Il est important que Rugby Canada se tienne au courant de ces changements et, en plus des mises à jour des politiques déjà terminées, nous nous engageons à soutenir les athlètes à la fois dans leurs préparatifs pour les Jeux olympiques d'été et dans la réalisation d'une évaluation indépendante de nos programmes de rugby de performance pour nous aider à comprendre le parcours et les expériences de nos athlètes et de notre personnel impliqués dans nos équipes nationales. Les membres de l'équipe nationale, actuelles et retraitées, feront partie intégrante de ce processus.

Rugby Canada s'est engagé à mettre en place des structures qui aident à bâtir une nouvelle culture du sport où le respect mutuel, les communications authentiques et l'alignement des valeurs influencent et façonnent l'expérience de tous les participants.

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