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Chronique

Pour le CIO, l’athlète idéal est un athlète silencieux

Il pose le genou droit sur le podium.

L'escrimeur Race Imboden s'agenouille pendant l'hymne national américain aux Jeux panaméricains, à Lima.

Photo : Getty Images / Leonardo Fernandez

Il y a trois ans, une animatrice du réseau Fox s’était insurgée contre le fait qu’un athlète comme LeBron James ose critiquer publiquement les politiques de l’ex-président Trump. « Il n’a qu’à dribbler et se la fermer », avait-elle lancé. Cette semaine, le Comité international olympique (CIO) a essentiellement passé le même message aux futurs participants des Jeux de Tokyo, et surtout à ceux des Jeux de Pékin.

Le CIO a tenu bon de rappeler que les athlètes ne seront pas autorisés à poser un genou au sol ou à protester contre la violation de droits de la personne lorsqu’ils participeront aux cérémonies d’ouverture et de fermeture des Jeux ni lorsqu’ils se trouveront sur un podium ou dans un site de compétition.

Ce rappel amical survient à moins de 100 jours des Jeux de Tokyo et à moins de 300 jours de ceux de Pékin, qui se dérouleront dans un pays en train de commettre un génocide contre sa minorité ouïgoure.


Pourquoi, soudainement, le CIO s’intéresse-t-il tant aux opinions politiques et aux valeurs humaines défendues par les athlètes? Les Jeux d’hiver de Pyeongchang (2018) et les Jeux d’été de Rio (2016) n’ont pourtant pas été le théâtre de manifestations orchestrées par des athlètes. En plus, la fameuse règle 50 interdisant aux athlètes de manifester existait déjà.

Au cours de la dernière année, toutefois, des athlètes de partout sur la planète (le phénomène avait pris son envol aux États-Unis) se sont servis de leur tribune pour manifester contre le racisme. De plus, le travail de terrain de nombreux athlètes et organisations de la NBA, de la MLB et de la NFL a eu une incidence considérable lors des dernières élections américaines. Le monde du sport a ainsi contribué à rehausser le taux de vote dans une élection qui s’est avérée particulièrement serrée dans plusieurs États clés.

Cette implication citoyenne des athlètes s’est avérée très positive dans l’ensemble. Elle a commencé à générer des progrès sociaux qui ne constituent peut-être, à l’heure actuelle, que la pointe de l’iceberg. Au cours de la dernière année, le CIO avait donc fait l’objet de pressions pour qu’on cesse d’entraver la liberté d’expression des athlètes.


Spectaculairement, pour maintenir le statu quo, le CIO s’est appuyé sur les résultats d’un sondage auprès... des athlètes eux-mêmes.

Selon le CIO, un sondage mené auprès de 3547 athlètes provenant de 185 pays a révélé que 70 % des répondants estimaient que les enceintes sportives ou les cérémonies ne constituent pas des endroits appropriés pour manifester. Et 67 % ont répondu que l’interdiction de manifester sur le podium devait être maintenue.

Quand on sait que seulement 8,4 % de la population mondiale vit dans une vraie démocratie (selon l’index démocratique du magazine The Economist), un tel résultat n’a rien de bien étonnant. Dans une forte proportion, les athlètes de la planète vivent dans des endroits où la liberté d’expression fait face à de sérieuses entraves.

Par ailleurs, il est assez clair que si ceux et celles qui souhaitent dénoncer l’injustice devaient obtenir l’approbation de la majorité avant de manifester, il n’y aurait jamais de manifestations! Et, dans la même veine, il y aurait sans doute beaucoup moins de progrès sociaux. C’est justement pour protéger les individus et les minorités de la tyrannie de la majorité qu’existent des droits fondamentaux comme la liberté d’expression et la liberté de manifester.

À titre d’exemple, si le droit de manifester n’existait pas, les travailleurs n’auraient sans doute jamais obtenu le droit de se syndiquer ou de faire la grève. Et les femmes attendraient encore l’obtention du droit de vote. Dans plusieurs domaines, elles luttent encore d’ailleurs pour l’équité salariale.

Et si le quart Colin Kaepernick n’avait pas déclenché un vif débat national en posant un genou au sol durant un hymne national en 2016, le mouvement de défense des droits civiques des Noirs ne serait probablement pas aussi vigoureux qu’il ne l’est aujourd’hui.


La démarche du CIO vise évidemment à ne pas froisser ses partenaires, qui sont parfois des dictateurs, et dans une moindre mesure, à ne pas déplaire aux commanditaires.

Cela dit, il sera intéressant de voir comment le CIO sanctionnera ceux qui contreviendront à cette bienveillante règle 50. Supposons un instant que, durant une cérémonie de remise de médaille à Pékin, une médaillée d’or canadienne, américaine ou française dise à la caméra : Ouïgours, je vous dédie cette victoire!

Que fera le CIO? Lui ravira-t-il sa médaille? Expulsera-t-on l’athlète du site des Jeux sur-le-champ? La bannira-t-on des prochains Jeux? Dans un cas comme dans l’autre, pour l’image du CIO, les conséquences de telles sanctions seraient 100 fois plus lourdes que le geste de l’athlète.

C’est sans doute pour cette raison que la présidente de la commission des athlètes du CIO, Kirsty Coventry, n’a pas été capable de dire en quoi consisteront les sanctions imposées à d’éventuels vilains manifestants.

On demande à la commission des affaires légales de soumettre un ordre proportionné de sanctions qui feront en sorte que tous les participants aux Jeux sauront ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire , a-t-elle expliqué au quotidien The Guardian.

En fin de compte, les athlètes pourront toujours s’exprimer en conférence de presse, disent les gens du CIO. Mais encore là, toujours selon The Guardian, les documents de la commission des athlètes du CIO rappellent aux participants que la liberté d’expression n’est pas absolue et peut-être restreinte dans le cadre des Jeux olympiques.

En d’autres mots, on leur fait clairement savoir que leur rôle aux Jeux consiste à faire un petit tour de piste et à se fermer le clapet.

Le ou la première athlète qui défiera ce bâillon déclenchera toute une conversation.

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