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Super Ligue : les trois jours qui ont failli changer le soccer européen

Gros plan d'un trophée

Le trophée de la Ligue des champions de l'UEFA

Photo : Getty Images / Denis Doyle

Agence France-Presse

Grandeur et décadence de la Super Ligue : ce projet de compétition privée porté par 12 grands clubs dissidents a mis à feu et à sang le soccer européen... avant de vaciller face au tollé et aux défections successives des clubs mutins.

Récit de trois jours qui ont bien failli changer la face du soccer européen, avant de tourner à la mauvaise farce.


Dimanche

La rumeur revenait périodiquement, ce qui avait poussé l'Union des associations européennes de football (UEFA) et la Fédération internationale (FIFA) à publier en janvier un inhabituel communiqué commun. Les deux instances menaçaient de sanction d'éventuels sécessionnistes souhaitant développer une compétition européenne privée et concurrente de la Ligue des champions, épreuve phare de l'UEFA depuis 1955.

La menace se précise alors que l'instance européenne s'apprête à adopter le lendemain une réforme de la Ligue des champions, pourtant plus favorable aux grands clubs.

Pressentant l'officialisation imminente du projet de Super Ligue, l'UEFA publie un communiqué préventif menaçant d'exclure de toute compétition nationale et internationale les clubs qui participeraient à une ligue privée, ainsi que leurs joueurs.

Fait rare en matière sportive, un domaine où l'Élysée reste habituellement en retrait, la présidence française dénonce également un projet menaçant le principe de solidarité et le mérite sportif.

Un communiqué de trois pages, avec un en-tête The Super League, tombe dans les boîtes de courriel des journalistes et fait l'effet d'une bombe : 12 clubs parmi les plus riches (Real Madrid, FC Barcelone, Atlético Madrid, Manchester United, Manchester City, Liverpool, Chelsea, Arsenal, Tottenham, AC Milan, Inter Milan, Juventus) annoncent créer leur compétition quasi fermée, avec 15 membres de droit et 5 invités chaque saison.

Cette fois, la Super Ligue semble concrète, loin d'être ce serpent de mer ravivé périodiquement par les grands clubs pour obtenir davantage de concessions.

Les clubs dissidents sont prêts à aller au combat. Dans une lettre obtenue par l'AFP, la Super Ligue prévient l'UEFA et la FIFA qu'elle a saisi les tribunaux pour assurer l'instauration et le fonctionnement sans accroc de la compétition.


Lundi

Le président de l'UEFA, Aleksander Ceferin, se présente en conférence de presse, costume sombre et visage fermé, à l'issue d'un comité exécutif de l'instance.

L'avocat slovène ne mâche passes mots. La Super Ligue est une proposition honteuse de quelques serpents seulement guidés par l'avidité, un crachat au visage de tous les amoureux du football.

Un homme en complet se croise les mains.

Aleksander Ceferin

Photo : Getty Images / Alexander Hassenstein

Sur un plan plus personnel, la trahison est immensément douloureuse pour lui, car il est le parrain d'un des enfants d'Andrea Agnelli, le patron de la Juventus, l'un des clubs dissidents! Ce dernier, après lui avoir assuré en début de week-end qu'il ne fallait pas croire les rumeurs de sécession, a retourné sa veste, devenant subitement injoignable par son ancien ami.

Ceferin promet alors une riposte et annonce au passage l'adoption de la réforme de la Ligue des champions, comme si de rien n'était.

Face aux revenus mirifiques promis par les promoteurs de la Super Ligue, les marchés financiers se frottent les mains.

L'action de la Juventus Turin clôt en forte hausse lundi en fin d'après-midi (+17 %), tandis que celle de Manchester United progresse nettement à New York.

Florentino Pérez, tout-puissant patron du Real Madrid et nouveau président de la Super Ligue, donne sa première entrevue en Espagne. Il juge impossible que les clubs dissidents soient exclus et défend son projet.

La nouvelle Ligue des champions est censée débuter en 2024, et à cette échéance, avec la pandémie, tous les clubs seront morts, lance Pérez.


Mardi

Gianni Infantino, président de la FIFA souvent en désaccord avec Aleksander Ceferin, apporte un soutien remarqué à l'UEFA. Devant le congrès de l'instance européenne, le dirigeant fustige les rebelles qui devront subir les conséquences de leur rupture.

Il s'adresse aux médias pendant une conférence de presse à Miami, en marge d'une rencontre du conseil de la FIFA.

Gianni Infantino

Photo : Associated Press / Luis M. Alvarez

Dans la foulée, les 55 fédérations membres adoptent à l'unanimité une résolution condamnant la Super Ligue, même si Ceferin assure les mutins qu'il est encore temps de changer d'avis.

La bataille judiciaire se précise. Dans une décision en référé, un tribunal de commerce de Madrid interdit à l'UEFA et à la FIFA toute mesure contre le lancement de la Super Ligue, dans l'attente d'une décision sur le fond du dossier.

Incroyable retournement de situation : plusieurs médias britanniques, dont la BBC, commencent à évoquer les hésitations de certains clubs, voire leur volonté de se retirer.

Au même moment, des centaines de supporteurs en colère de clubs anglais se réunissent aux abords de Stamford Bridge, le stade de Chelsea, l'un des rebelles.

Un homme est pris à partie par des manifestants.

Des supporteurs manifestent près de Stamford Bridge.

Photo : Getty Images / Rob Pinney

Sous la pression, Manchester City est le premier à céder, annonçant se retirer du groupe chargé de développer le projet de Super Ligue européenne.

Un retournement de situation dont le président de l'UEFA Aleksander Ceferin se dit aussitôt ravi.

Tour à tour, les cinq autres clubs anglais emboîtent le pas à City, vidant peu à peu la Super Ligue de sa substance.

Nous avons fait une erreur, et nous présentons nos excuses, écrit Arsenal sur Twitter. Le patron de Liverpool John Henry demandera aussi pardon dès le lendemain.


Mercredi

Face à ces revers cinglants, les promoteurs de la Super Ligue vacillent et déclarent vouloir remodeler le projet, écrivent-ils dans un communiqué diffusé en pleine nuit.

Agnelli, l'une des figures de la sécession, se rend à l'évidence. Le président de la Juventus estime que le projet ne peut exister sans les six clubs anglais, apprend-on auprès de son entourage, alors que le titre de la Juve dégringole à la Bourse de Milan.

Peu après, l'Atlético Madrid, l'AC Milan et l'Inter Milan officialisent à leur tour leur retrait du projet, nouveau clou dans le cercueil de la Super Ligue.

Pour l’heure, il ne reste plus que le Real Madrid et le FC Barcelone.

Un fiasco et deux perdants

Le fiasco du projet de Super Ligue laisse deux grands perdants, le patron du Real Florentino Pérez et celui de la Juventus Andrea Agnelli, dont l'image, mais aussi l'influence dans le soccer européen, risquent d'être durablement écornées.

Près de 30 ans d'écart entre Pérez, 74 ans, et Agnelli, 45 ans, mais la même ambition de faire de leur club respectif des marques globales, générant toujours plus de droits de télévision et des recettes commerciales avec des admirateurs partout dans le monde. Cette vision s'est incarnée dans le projet mort-né de Super Ligue, dont ils étaient deux des principaux instigateurs.

Mercredi encore, dans la Repubblica, Agnelli, à la tête de la Juve depuis 2010, défendait le projet en estimant que le football n'est plus un jeu, mais un secteur industriel et il a besoin de stabilité.

Il fait un clin d'oeil.

Andrea Agnelli, président de la Juventus de Turin

Photo : afp via getty images / AFP

Pérez était lui intervenu lundi sur le plateau de l'émission El Chiringuito de Jugones, influent talk-show espagnol, pour assurer qu'il entendait sauver une industrie en déclin.

Après le fiasco et le retrait du projet de la plupart des clubs dissidents, les deux dirigeants ont logiquement été la principale cible des critiques. Sur fond d'accusations d'égoïsme envers le Madrilène, partisan de longue date d'un format réservé aux plus riches, ou de trahison pour le Turinois, engagé dans la réforme de Ligue des champions avant de lui préférer cette initiative concurrente.

C'est un égoïste, un égoïste et un égoïste. Il pense seulement au Real Madrid. À Villarreal, on n'a nul besoin que Florentino vienne nous sauver, a déclaré Fernando Roig, le président de l'équipe sur la radio A Punt.

L'ancien président du Real Madrid Ramon Calderon (2006-2009) a aussi fustigé les blagues du président actuel. Dire que ce projet va sauver le football, c'est une plaisanterie, a-t-il dit.

Florentino a confondu le courage avec la témérité, l'ambition avec l'avarice, a lancé le rédacteur en chef du Marca, Raul Varela, sur la radio du journal sportif.

L'homme en complet lève le doigt.

Florentino Perez, président du Real Madrid

Photo : Getty Images / Eric Alonso

Andrea Agnelli n'a pas été épargné après s'être livré à un double jeu, travaillant à la fois avec l'UEFA pour toiletter la Ligue des champions et contre elle pour dessiner cette Super Ligue sécessionniste.

Pour le président de l'instance européenne Aleksander Ceferin, son ami jusqu'au week-end dernier, le patron de la Juventus, qui siégeait à l'UEFA en tant que président de l'Association des clubs européens (ECA), a été la plus grande déception de toutes.

Je n'ai jamais vu une personne mentir aussi fréquemment et avec une telle persistance. C'est incroyable, a-t-il affirmé lundi.

Ayant démissionné dans la foulée de ses mandats à l'ECA et à l'UEFA, Agnelli a perdu beaucoup d'influence cette semaine, outre son image brouillée.

Avec cette image altérée, la tentative avortée des fondateurs de la Super Ligue pourrait leur coûter cher. Selon le cabinet d'études Brand Finance, ils pâtiraient de pertes entre 2,5 et 4,3 milliards d'euros en valeur de marque.

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