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Chronique

Un athlète-étudiant qui s’exile, combien ça coûte?

Une entraîneuse derrière le banc de son équipe.

Les joueuses qui se joignent à des universités américaines contribuent au développement du hockey féminin américain, selon Isabelle Leclaire, entraîneuse-chef des Carabins de l'Université de Montréal.

Photo : Carabins de l'Université de Montréal / James Hajjar

Chaque année, des centaines d’athlètes-étudiants canadiens et québécois choisissent de poursuivre leurs études universitaires et leur pratique sportive aux États-Unis. Or, une enquête menée par la Fondation de l’athlète d’excellence du Québec (FAEQ) suggère que nous devrions nous pencher sérieusement sur les conséquences sociales de cet exode.

Il y a trois semaines, j’avais publié cette chronique sur la situation inacceptable qui prévaut au sein du hockey féminin canadien.

Dans ce texte, je soulignais notamment que 96 % des joueuses invitées au camp de l’équipe nationale canadienne avaient été formées dans des universités américaines. Il en résulte que le Canada est en train de perdre le contrôle sur tout un pan de son sport national parce que les programmes sportifs universitaires américains sont mieux financés, donc souvent plus attirants que les nôtres.

Ce texte a vivement fait réagir l’entraîneuse des Carabins de Montréal, Isabelle Leclaire, qui a porté à ma connaissance deux études extrêmement intéressantes menées par la FAEQ en 2014 et en 2019.

À la lecture de ces documents, on a immédiatement l’impression de toucher à la pointe d’un troublant iceberg. Ce constant exode de nos athlètes-étudiants, que nous en sommes venus à considérer comme normal, a probablement des conséquences sociales que nous n’avions pas soupçonnées.


En 2014, donc, la FAEQ avait décidé d’examiner l’exode des athlètes-étudiants québécois en s’attardant tout particulièrement sur la situation qui prévalait au football, au hockey féminin, au soccer féminin ainsi qu’au basketball masculin et féminin. Ces sports attiraient particulièrement l’attention parce qu’on y retrouvait le plus grand nombre d’athlètes-étudiants optant pour la NCAA afin d’y poursuivre leur développement.

Dans le cadre de cette première étude, on avait établi un groupe de 102 athlètes qui avaient atteint des niveaux d’excellence importants comme avoir fait partie de l’équipe du Québec ou avoir été nommé dans une équipe d’étoiles, et qui avaient également été sollicités par des universités américaines.

À l’origine, la FAEQ et ses décideurs cherchaient à déterminer les facteurs qui incitaient les athlètes-étudiants à quitter le Québec. On voulait ainsi savoir ce qui devait être fait pour accroître le taux de rétention.

Quelques années plus tard, Isabelle Leclaire a rencontré la directrice générale de la Fondation, Patricia Demers. L’entraîneuse des Carabins a alors proposé qu’une deuxième étude soit faite afin de vérifier ce qui était advenu des athlètes-étudiants qui avaient choisi la route de la NCAA.

Quand j’étais entraîneuse des Stars de Montréal en 2008-2009, j’avais remarqué que la majorité de nos joueuses avaient étudié aux États-Unis et que plusieurs étaient encore aux études à leur retour au Québec. J’avais l’impression que leur diplôme ne les avait pas menées sur le marché du travail, raconte Isabelle Leclaire.

Une deuxième étude a été faite en 2019. Et cette fois, en questionnant les participants de l’étude de 2014, on cherchait à savoir si leur diplôme acquis aux États-Unis avait été reconnu au Québec. Une réponse négative à cette question aurait expliqué pourquoi plusieurs devaient encore étudier à leur retour au Québec.

On cherchait aussi à savoir si les athlètes-étudiants avaient déniché un emploi à leur retour au Québec et si cet emploi était en lien avec leur domaine d’études. Bref, on cherchait à savoir si leur expérience américaine avait valu le coup.

Pour les dirigeants de programmes sportifs universitaires québécois, cette cueillette d’informations objectives pouvait faciliter les efforts de recrutement. À titre d’exemple, si une athlète-étudiante songe à s’expatrier et qu’elle constate que son diplôme américain ne sera pas reconnu à son retour au Québec, ou si les données indiquent que sa recherche d’emploi s’avérera plus difficile à son retour au Québec, sa décision pourrait être différente.

Malheureusement, l’enquête de 2019 ne s’est pas avérée concluante à ce chapitre. La FAEQ a constaté qu’il était encore trop tôt pour évaluer la trajectoire professionnelle de ces anciens athlètes-étudiants parce que leur diplôme datait de moins de cinq ans.


Cette étude a toutefois révélé une situation que personne n’avait soupçonnée. Cinq ans plus tard, pas moins de 75 % des répondants qui avaient étudié aux États-Unis n’étaient toujours pas revenus au Québec, même après avoir obtenu leur diplôme.

Personne ne s’attendait à cela. L’échantillon de répondants était plus limité lors de la seconde étude, mais ce sont des chiffres qui méritent d’être observés de plus près parce que c’est alarmant. On envoie nos jeunes au sud de la frontière et ils ne reviennent pas. Au fond, quand on y pense, c’est compréhensible. On sait comment va la vie. On finit ses études, on trouve un premier emploi, on tombe en amour et le reste s’en suit.

C’est une perte considérable pour la société. On entend partout que le milieu de l’entreprise considère que le monde du sport développe des leaders, des travailleurs et des gestionnaires de qualité. Ce sont des jeunes comme ça qui quittent pour les États-Unis, constate Isabelle Leclaire.

En 2015, le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) évaluait que le coût social d’un diplôme de premier cycle universitaire se situait à 91 425 $ pour un homme et à 87 274 $ pour une femme. Par contre, les experts du CIRANO indiquaient que ces investissements en éducation généraient respectivement, pour la société, d’excellents rendements de 12,3 % et de 13,1 %.

Si l’étude de la FAEQ révèle l’existence d’un exode significatif de nos athlètes-étudiants, il s’agit effectivement d’un phénomène qui appauvrit, à plusieurs chapitres, la société québécoise et canadienne. Et ce constat justifierait probablement qu’on investisse davantage pour rehausser la qualité des programmes sportifs universitaires au pays.


Revenons maintenant au hockey féminin, où Isabelle Leclaire a pris le temps de mesurer toute l’ampleur des dégâts.

Cette saison, selon mes calculs, il y avait 293 hockeyeuses canadiennes qui jouaient dans la première division de la NCAA. Les Canadiennes représentent donc près de 30 % de l’ensemble du réseau américain. Plusieurs équipes, comme Clarkson, Mercyhurst, UConn ou St. Lawrence sont même composées à plus de 50 % par des joueuses canadiennes, constate l’entraîneuse des Carabins.

Si on garde en tête la forte possibilité qu’une majorité des athlètes-étudiantes qui quittent le Canada pour les États-Unis finissent par s’établir dans ce pays, ça porte à réfléchir.

Nous contribuons par la bande au développement des meilleures joueuses américaines et nous perdons possiblement de futures leaders sur le marché du travail chez nous, ajoute Isabelle Leclaire, dont le propos rejoint parfaitement celui de ma chronique du 1er avril dernier.

Pour toutes ces raisons, il faut se pencher sérieusement sur la façon dont on organise le sport universitaire au Canada. Et surtout, il faut que Hockey Canada, qui est l’une des plus riches fédérations au pays, cesse de chuchoter aux meilleures hockeyeuses d’ici qu’elles doivent s’exiler aux États-Unis si elles veulent accéder à l’équipe nationale.

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