•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les cyclistes sur route canadiens lancent un message à leur fédération

Un spectateur encourage le cycliste canadien Hugo Houle, qui passe tout près de lui.

Hugo Houle pendant le contre-la-montre individuel des Jeux olympiques de Rio, à l'été 2016

Photo : AFP/Getty Images / Greg Baker

Michel Chabot

Radio-Canada Sports a obtenu copie d’une lettre ouverte que les meilleurs cyclistes sur route canadiens ont conjointement écrite à l’intention de Cyclisme Canada (CC). Leur but est d’illustrer ce qu’ils estiment être un manque de cohésion de la part de la fédération nationale quant à l’exécution de son plan stratégique lancé discrètement il y a un mois.

C’est à la suite de la sortie d'Hugo Houle à la fin de l’année passée que les ténors du vélo au pays se sont rassemblés afin que les choses bougent plus rapidement. Ils sont inquiets de voir que les changements prévus dans le plan, dont le président Pierre Laflamme nous avait parlé à l'automne, ne seront pas tous appliqués par CC.

Retarder le changement et persister avec les anciennes méthodes ne fonctionne plus, peut-on lire dans cette lettre cosignée par huit personnes : Houle, Michael Woods, Antoine Duchesne, Guillaume Boivin, Svein Tuft, Steve Bauer, Ryan Anderson et Rob Britton. Nous voyons de la faiblesse, un manque de leadership et d’évolution à Cyclisme Canada.

Depuis six ans, les principaux acteurs de la route ont proposé des avenues de changements à CC, mais rien ne s’est passé, ajoutent-ils.

Joint en Italie en début de semaine, Hugo Houle ne démord pas de ses propos du mois de novembre : la Fédération canadienne de cyclisme devrait mieux encadrer le vélo sur route.

J’étais à l’aise à 100 % avec ce que j’ai exprimé, répète Houle. Et j’ai eu beaucoup de soutien de la communauté, je pense que j’ai parlé pour plusieurs personnes. Cyclisme Canada m’a dit que Richard Wooles allait s’occuper des jeunes. Je pense que c’est un bon individu, mais ça reste à faire. Ils lui ont donné un poste, sans budget. Il a mis un programme sur pied. Il me l’a envoyé, il me garde informé.

Notre vision au Canada en ce qui concerne le vélo de route s’est égarée de sa voie, soutient quant à lui Michael Woods depuis l’Espagne, où il s’apprête à disputer le Tour de la Catalogne. Si nous ne suivons pas les recommandations du mandat, nous n’allons jamais améliorer nos résultats. En ce moment, le pays se débrouille plutôt bien, beaucoup mieux que par le passé, mais nous ne sommes pas encore une nation dominante. Et si nous ne suivons pas le plan, nous n’allons que nous empirer.

Avec son chandail de l'équipe nationale du Canada, il lève le pouce en souriant.

Michael Woods après sa troisième position aux Championnats du monde de cyclisme sur route à Innsbruck en 2018.

Photo : Reuters / Heinz-Peter Bader

Nommé directeur en chef du sport le 1er février dernier, Scott Kelly ne le nie pas, la situation laisse à désirer.

Depuis quelques années, j’admets que nous n’avons pas fait le meilleur travail qui soit avec le cyclisme sur route, mais je crois que nous avons un bon plan pour le futur et les gens de notre organisation l’appuient.

Il y a des choses qui commencent à bouger un peu, considère Hugo Houle. Scott Kelly a été présenté comme un rassembleur entre certaines disciplines. Je dirais qu’il y a eu une prise de conscience parce qu’ils ont compris le mécontentement. Mais il est trop tôt pour dire qu’il y a eu du changement. J’attends de voir des faits concrets.

Une organisation fragmentée

Kevin Field endosse cette initiative des cyclistes sur route. L’architecte du plan stratégique de Cyclisme Canada dit avoir quitté son poste de chef de la stratégie de la performance à la fédération nationale à l’automne parce qu’il sentait trop de résistance au sein des entraîneurs et des directeurs de certaines disciplines. Dans la première entrevue qu’il donne depuis sa démission, il revient sur les raisons de son départ.

Selon les consultants qui ont travaillé sur la stratégie pendant deux ans, l’organisation était trop fragmentée, il y avait des groupes qui n’allaient pas dans la même direction que les autres, affirme Field. Il fallait selon eux que l’organisation travaille ensemble, soit unie et avance dans une seule direction. Et comme ça ne fonctionnait pas ainsi, je ne souhaitais plus rester en poste.

De son côté, Scott Kelly insiste pour dire qu’il n’y a pas de dissension au sein de ses troupes.

Beaucoup d’entraîneurs se sont montrés ouverts à améliorer les choses pour tout le monde, dit-il. J’ai eu de bonnes conversations, axées sur la résolution de problèmes. Comment, avec nos ressources actuelles, pouvons-nous être le plus efficaces possible à tous les niveaux? Alors, je réfute la présence de résistance parce que je n’ai pas encore vu ça.

Houle, le grand frère

Cette lettre, véritable cri du cœur des vedettes canadiennes, se veut constructive, disent ses auteurs, et tente de soumettre des solutions pour redonner sa place au cyclisme de route, discipline dont le soutien financier par CC est négligeable comparativement au cyclisme sur piste.

Et c’est la relève qui en paie le prix, lit-on dans un autre passage du texte: Trop de jeunes cyclistes sont déçus et suivent leur propre programme de développement plutôt que celui de CC.

C’est le cheval de bataille d'Hugo Houle, qui vient d’être nommé représentant pour le cyclisme sur route au sein de la commission des athlètes canadiens.

Il pédale à plein effort à l'avant d'un peloton.

Hugo Houle en action au Tour de France

Photo : Compte Twitter d'Astana

C’est maintenant à moi de faire le lien avec les coureurs juniors et U-23. Oui, j’ai chialé, mais je me suis impliqué, je veux faire ma part. Quand j’étais plus jeune, j’étais frustré, mais je n’avais personne à qui le dire, même si la fédération québécoise nous a toujours soutenus. Maintenant, je peux acheminer l’information aux bonnes personnes parce que j’ai le privilège d’avoir accès aux têtes dirigeantes.

Le cycliste d’Astana-Premier Tech ne mâche pas ses mots quant aux politiques de CC et à sa structure administrative.

Ça fait longtemps que je vois de beaux plans sur papier, mais moi, je veux voir des jeunes sur le terrain, avec un uniforme du Canada, qui viennent courir en Europe. Ça ne me dérange pas comment ils s’organisent, combien de comités et de gestionnaires ils ont. Ils ajoutent des gestionnaires avec des salaires, il y en a qui font de grosses payes là-dedans et au final, on n’a aucun jeune qui court.

Une citation de :Hugo Houle

Hugo a raison, il y avait jadis un programme plus élaboré et, pour diverses raisons, ça a cessé, avoue Scott Kelly. Mais je vous affirme que nous allons y revenir. Nous avons ébauché un programme pour 2021. Évidemment, nous sommes limités par la pandémie. Mais nous ne voulons pas attendre. Nous voulons que le plan soit en place pour l’appliquer dès le début des compétitions. Nous prévoyons de participer au Tour de l’Avenir (France) le Watersley Challenge (Pays-Bas) en amont des mondiaux, ainsi que plusieurs autres événements.

Des programmes en opposition

Plusieurs intervenants estiment que la route et la piste sont en opposition au Canada. C’est le cas de Zachary Bell, vice-champion du monde de l’omnium sur piste en 2012.

Leur façon de prioriser la piste nuit à plusieurs athlètes, estime celui qui a travaillé dans différents rôles avec Cyclisme Canada entre 2015 et 2019. Le groupe d’athlètes, sur piste et sur route, est le plus talentueux que le Canada a eu, selon moi. Mais la structure fait en sorte qu’ils sont impliqués dans une dynamique de confrontation entre eux et ça diminue le potentiel du programme dans son ensemble.

Je ne dirais pas qu’il y a une confrontation, mais les philosophies des entraîneurs des deux disciplines diffèrent, fait valoir Kevin Field. Il y a quand même des entraîneurs de piste qui sont d’accord pour dire qu’il y a un lien très fort entre les deux, mais ils ressentent une grande pression à se consacrer à une seule discipline, qui forcent les athlètes à aller dans une direction et ça divise les deux disciplines. Et je crois que pour le bien du cyclisme, il faudrait que CC choisisse une approche à long terme et qu’elle réunisse la piste et la route.

Le programme sur route est essentiel pour que celui de la piste soit sain. C’est super important. Tous les meilleurs cyclistes sur piste de la planète font de la route et ils sont tous bons. Ils accumulent tous un nombre considérable de kilomètres dans les jambes. La route soutient beaucoup d’équipes nationales.

Une citation de :Zachary Bell

Cyclisme Canada tente de se faire rassurante et se dit en accord avec cette approche.

En Europe, les [Wout] Van Aert, les [Mathieu] van der Poel et tous ces jeunes athlètes en cyclocross font aussi de la route, explique Scott Kelly. Le Canada a eu du succès avec Maggie Coles-Lyster qui a participé aux mondiaux de cyclocross avant qu’elle ne gagne chez les juniors sur la piste.

Magdeleine Vallières-Mill est allée aux mondiaux de vélo de montagne, à ceux de route et de cyclocross, enchaîne-t-il. Ça permet d’acquérir de l’expérience en Europe et d’évoluer avant d’éventuellement choisir une seule discipline. Et ce n’est pas à nous de prendre cette décision. Leurs résultats dicteront ce choix. Nous devons adopter davantage l’approche multidisciplinaire.

Le pouvoir de l’argent

Sports Canada et le programme À nous le podium ont beaucoup d’influence sur les décisions de la Fédération canadienne de cyclisme, trop aux yeux de certains.

Tu dois travailler avec ceux qui te financent, bien sûr, mais Cyclisme Canada est responsable de la santé et de la croissance de son sport, expose Zachary Bell. Ça devrait être leur mandat. Ils devraient s’assurer que le cyclisme soit aussi sain que possible. Mais la tendance actuelle est de se plier aux besoins des partenaires financiers plutôt qu’à ceux du cyclisme. Et s’il y a des manques, il faut trouver des partenariats pour les combler.

Cyclisme Canada devra donc refaire les ponts avec de nombreux partenaires qui ont fui le bateau en raison de sa façon de faire les choses, dont l'organisme B2Dix, qui ne collabore plus avec la fédération même s'il continue de fournir de l'aide à certains athlètes.

Embarquez

Le groupe de la route reconnaît que Cyclisme Canada fait du bon travail avec le programme Embarquez, qui fait partie intégrante du plan stratégique et dont Michael Woods est le porte-parole.

Je suis fier d’être Canadien et je veux que le Canada connaisse du succès, indique Woods. C’est pourquoi je suis l’un des ambassadeurs de "Embarquez". J’y crois, c’est une belle vision que de rendre le cyclisme accessible pour plus d’enfants. S’il y avait eu un programme comme celui-là quand j’étais jeune, j’aurais peut-être commencé le cyclisme bien plus tôt.

Il s’agit d’augmenter le nombre de membres et leur offrir plus de services, en partenariat avec les provinces, ajoute Kevin Field. CC doit pratiquement adopter l’approche du commerce de détail.

En initiant les petits au vélo, le Canada souhaite augmenter le bassin à un million de cyclistes et ainsi développer plus d’athlètes et, éventuellement, de champions.

Agir rapidement

La lettre prend fin sur un doute quant aux réels changements qui seront appliqués par CC. Au fil de conversations avec des membres de la fédération nationale, les cyclistes sur route estiment que rien ne bougera avant des mois.

Mettez-vous en marche, Cyclisme Canada. Vous avez un bon plan et nous aimerions vous aider à le concrétiser, peut-on lire.

Scott Kelly le confirme: ce n’est qu’après les Jeux olympiques de Tokyo que le plan se mettra véritablement en branle, soit le 1er septembre.

Hugo Houle, lui, attendra l'automne pour commenter les gestes de la fédération.

Je suis obligé de leur donner du temps de mettre leur stratégie en place, dit-il. Mais je dois dire qu’ils m’ont écouté, ils m’ont respecté et gardent le contact avec moi. Je ne veux pas m’acharner et être le méchant, j’ai dit ce que j’avais à dire.

Le plan stratégique adopté par CC et ses partenaires se veut novateur et c’est pourquoi les signataires veulent qu’on le suive intégralement.

Le Canada a la chance d’être un pionnier, de s’éloigner du modèle traditionnel, révèle Kevin Field. Ce serait un incroyable avantage face à nos compétiteurs. Et l’occasion est toujours là.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !