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Un an de COVID-19 : défis et frustrations d'athlètes olympiques

Elle regarde la caméra.

Annie Guglia

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Jean-François Chabot

Comme l’ensemble de la population mondiale, les athlètes olympiques ont subi les conséquences de la pandémie. Trois d'entre eux nous ont raconté leurs craintes, leur stress et leurs nouveaux défis des 12 derniers mois.

Qu’ils aient déjà été qualifiés pour les Jeux olympiques ou qu’ils soient encore en quête de leur billet pour Tokyo, les sportifs de haut niveau à qui nous avons parlé nous ont tous fait part de l’angoisse qu’ils ont su gérer pour en sortir grandis tant physiquement que psychologiquement.

La planchiste Annie Guglia, le gymnaste René Cournoyer et la poloïste Joëlle Békhazi ont d’abord vécu l’incertitude liée à l’annulation de leur processus de qualification et au report des Jeux eux-mêmes.

À quatre mois de la cérémonie d’ouverture de Tokyo 2020 (maintenant 2021), Annie Guglia ignore encore quand et où elle devra y aller d’une performance éblouissante qui lui vaudra le précieux laissez-passer.

Le début de la période COVID a été super stressant pour moi. Quand les Jeux ont été repoussés, ç’a été comme un soulagement. Ça nous donnait une année de plus pour nous préparer et ça faisait en sorte de rendre le processus plus juste, explique d'abord la jeune femme de 30 ans.

Il faut comprendre que pendant que le Québec cadenassait tous les gymnases et les sites d’entraînement, une portion importante du reste de la planète sport pouvait continuer à préparer les JO. Et Guglia y voyait un net désavantage par rapport à ses concurrentes directes.

Comme elle se relevait d’une double entorse à la cheville droite – celle qui, dans son cas, contrôle la direction de sa planche –, elle a vu ce qu’elle considérait comme un irrésistible élan être freiné par des éléments extérieurs sur lesquels elle n’avait aucune maîtrise.

En acceptant ce fait, elle a éliminé une bonne part de sa frustration. Après le report des Jeux, elle a fait le choix de s’accorder un peu de repos pendant l’été et de ne pratiquer son sport que pour son plaisir personnel.

Coiffée d'une casquette rouge, les bras tendus, la planchiste glisse sur une tige de métal.

Annie Guglia en pleine action

Photo : facebook.com/anniegugliaskateboarder

Quand l’hiver est revenu, ç’a été plus difficile parce que les parcs intérieurs comme le TAZ étaient fermés. Pendant plusieurs semaines, je n’avais pas de site d’entraînement stable. Ç’a été une autre petite période d’angoisse. À un moment donné, c’était devenu tellement compliqué que j’ai eu envie de tout laisser tomber, avoue-t-elle.

Depuis que les centres ont rouvert, c’est tout de même en solitaire qu’elle s’entraîne depuis bientôt trois mois, écouteurs vissés sur les oreilles et une caméra montée sur un trépied. Elle partage ensuite les vidéos avec ses entraîneurs qui commentent et corrigent ses figures à distance.

Le fait est que les Jeux olympiques, ça ne sera tellement pas la même expérience. Ça ne sera pas une expérience aussi complète. Oui, il y a la compétition, mais habituellement, tu as toutes les festivités qui vont autour de ça. C’est un peu ça aussi l’expérience que j’aurais aimé avoir des Jeux. Comme on n’allait plus avoir accès à ça, ça m’a comme démotivée.

Une citation de :Annie Guglia, planchiste

En travaillant de concert avec sa psychologue sportive, Guglia est parvenue à retrouver le sens profond qui la poussait à faire tous les efforts que nécessite son objectif olympique.

À 30 ans, elle le sait bien, elle fait pratiquement figure de grand-mère aux côtés des jeunes de 14 ou 15 ans qui lui soufflent dans le cou. Ces ados sont déjà à son niveau et la Québécoise reconnaît qu’elle sera bientôt dépassée.

Elle a néanmoins comme projet de produire quelque chose qui lui permettra de transmettre son savoir et la richesse de ses expériences à la génération suivante. Ça fait partie des projets auxquels elle a pensé durant ses abondants temps libres de la dernière année.

J’ai aussi eu le temps de lire 14 livres, ajoute-t-elle en rougissant un peu, apparemment étonnée de cette réussite.

Force et équilibre

René Cournoyer a la chance d’être déjà qualifié pour Tokyo. Ce gymnaste de 23 ans en sera à une première participation aux Jeux olympiques. Malgré cette assurance, le Repentignois n’a pas été épargné par les multiples incertitudes provoquées par la pandémie.

C’est sûr que ç’a été une montagne russe d’émotions. Au moment des premières éclosions, on avait déjà entamé le sprint final de préparation pour les Jeux. Les plans de compétitions, les camps préparatoires, tout est tombé en morceaux. Tout a été annulé. On ne savait plus si on allait pouvoir s’entraîner adéquatement, se souvient-il.

Le gymnaste fait une figure dans les airs.

René Cournoyer en action aux barres parallèles pendant l'épreuve par équipe des Jeux panaméricains

Photo : Getty Images / Luis Robayo

La réalisation que son projet olympique était menacé est venue en deux étapes pour lui, d’abord par le Comité olympique canadien (COC) qui a annoncé qu’il n’enverrait pas ses athlètes à Tokyo, puis sous forme de soulagement avec le report des Jeux eux-mêmes.

J’avoue que j’aurais trouvé extrêmement difficile de suivre les Jeux en me disant que j’aurais dû y être moi aussi.

Par contre, comme il est encore jeune et qu’il n’est pas en fin de carrière, même si les Jeux avaient été carrément annulés, René Cournoyer avait déjà en tête qu’il n’hésiterait pas à s’engager dans un nouveau cycle de quatre ans afin de vivre son rêve à Paris en 2024.

On a gardé une attitude positive. On a contrôlé ce qu’il nous était possible de contrôler. On a continué de s’entraîner autant que c’était possible. Quand le report d’un an a été annoncé, on a simplement considéré que l’on disposerait de 12 mois supplémentaires de préparation, explique-t-il.

À l’instar d’Annie Guglia, l’inactivité forcée a permis à cet étudiant en physiothérapie de guérir de petits bobos en portant une attention plus soutenue aux exercices d’étirements, de souplesse et de récupération.

Pas des JO ordinaires

Même s’il sait déjà que les Jeux de Tokyo ne ressembleront en rien à ceux qui les ont précédés, René Cournoyer n’y voit pas une expérience moins enrichissante.

Tous les Jeux ont leur lot de défis. On sait que c’est toujours tellement gros, tellement différent, qu’on ne sait pas à quoi s’attendre de toute façon. Ce seront mes premiers Jeux olympiques. Je n’avais pas d’attentes. La seule chose que je peux contrôler, c’est ma performance.

Une citation de :René Cournoyer, gymnaste

Il ne s’en fait pas non plus avec la perspective d'effectuer ses programmes en l’absence de spectateurs puisqu’il affirme qu’en gymnastique, les athlètes se trouvent déjà dans une bulle mentale qui fait abstraction du bruit et des mouvements de foule.

Il s’en fait davantage pour plusieurs de ses coéquipiers de l’équipe nationale qui n’ont pas encore eu l’occasion de se qualifier et qui sont dans l’attente de dates afin de concrétiser ce qui pour eux n’est encore qu’un objectif.

Je m’entraîne avec ces gars-là [à l’Institut national du sport à Montréal]. Dans leur situation, c’est beaucoup plus angoissant. Leurs événements ne sont pas assurés. Il n’y a pas de garantie que les qualifications auront lieu. Ils doivent se préparer, mais ils ne savent pas exactement pour quand. Même le lieu de la qualification a déjà changé au cours des dernières semaines, dit Cournoyer, empathique.

D’un point de vue plus personnel, il a entrepris divers projets créatifs et a adopté de nouveaux passe-temps, comme l’écriture, le jardinage, en plus de développer une passion pour les casse-tête. Rien que la possibilité de découvrir autre chose que le sport ou les études, ç’a été excellent, reconnaît-il.

L’intraitable compte à rebours

À bientôt 34 ans, la poloïste Joëlle Békhazi ressent davantage l’urgence de réaliser son rêve olympique.

Membre de l’équipe canadienne depuis 2005, année où Montréal a accueilli les mondiaux de la FINA dans les bassins fraîchement réaménagés du parc Jean-Drapeau, elle est soumise à deux horloges en parallèle.

D’une part, elle veut vivre son moment olympique. Elle vient d’y consacrer les 15 dernières années de sa vie et a son billet en poche puisque les Canadiennes sont qualifiées pour la première fois depuis les Jeux d’Athènes en 2004.

Sa vie personnelle entre aussi en ligne de compte puisqu’elle souhaite fonder une famille avec son conjoint et ancien escrimeur Étienne Lalonde-Turbide, lequel a pris part aux Jeux de Londres en 2012.

Au début, j’ai ressenti des sentiments contradictoires. Tout juste avant l’arrivée de la COVID, j’appréhendais l’heure de ma retraite. Je savais que ça devait être ma dernière année. Ça faisait déjà quatre cycles olympiques que j’essayais de me qualifier. Si le report d’un an pour Tokyo m’a rassurée sur le plan sportif, mes autres projets de vie s’en trouvaient retardés, se souvient-elle.

Pour elle, l’objectif olympique reste encore le plus fort. Dans mon cœur, j’ai encore 20 ans. Je suis encore la petite jeune qui jouait à 17-18 ans, mais mon corps est un peu différent (rire).

Si elle admet avoir traversé des périodes plus difficiles, Joëlle Békhazi n’a jamais songé à baisser les bras ou à tout abandonner. Elle affirme que le water-polo a été son premier amour.

On n’oublie jamais son premier amour. C’est pour ça que je vais toujours tout donner à mon sport. Je veux sortir de cette année de pandémie en n’ayant aucun regret. Sinon, ce serait trop difficile de passer de l’autre côté (prendre sa retraite).

Joëlle Békhazi

Joëlle Békhazi

Photo : Getty Images / Adam Pretty

Depuis septembre dernier, toutes les membres de l’équipe se sont installées à Montréal pour les besoins de l’entraînement. Pendant longtemps, les séances en piscine se déroulaient en respectant la distanciation de deux mètres, ce qui en soi va contre la nature même du sport très physique et truffé de contacts qu’est le water-polo.

C’était vraiment bizarre. Et sans compétitions, c’était encore plus difficile. Depuis janvier, le mode de fonctionnement a été modifié. Notre entraîneur-chef David Paradello a mis en place une façon de faire différente. On commence à jouer un peu plus. On travaille en isolation (bulle). Je n’habite plus chez moi. Je ne suis plus avec mon mari pour quelques mois, tout ça pour que l’on puisse jouer avec contacts.

Une citation de :Joëlle Békhazi, poloïste

Dans les faits, les joueuses partagent des appartements par petits groupes de deux ou trois. Pour Békhazi, il s’agit là du plus grand sacrifice auquel elle a dû consentir. Mais elle bénéficie du soutien inconditionnel de son mari dans la réalisation de son idéal olympique.

Autrement, elle a mis à profit ses nouveaux temps libres des 12 derniers mois en se concentrant davantage sur ses études en ostéopathie. Elle a aussi pu mettre des énergies sur la création d’un site Internet pour son entreprise de maillots de bain.

Quant à son expérience olympique à venir, elle sait déjà qu’elle sera bien différente de celle de ces prédécesseurs.

J’y pense souvent. Je sais que je n’aurai pas droit au grand moment de la cérémonie d’ouverture, une occasion qui me tenait vraiment à cœur, d’avoir tous les spectateurs dans le stade et tout le monde à la maison qui vous regarde. Mais le plus difficile est de savoir que sans spectateurs, mes parents ne pourront pas faire partie de mon parcours.

Elle explique que son père et sa mère ont assisté à pratiquement toutes ses compétitions. Ce n’est plus seulement mon parcours, c’est aussi leur parcours. J’ai parlé à ma mère il y a quelques jours. Elle était émotive en me disant que c’était aussi son rêve.

Il reste tout l’aspect de la préparation. Et la COVID-19 continue de brouiller les cartes. Un tournoi préparatoire intercontinental qui devait avoir lieu en Californie à la fin avril vient d’être annulé. Il devait servir de qualification pour un tournoi préolympique prévu en juin.

Ainsi, il subsiste une réelle possibilité que Joëlle Békhazi et ses coéquipières puissent débarquer à Tokyo sans avoir disputé le moindre match officiel en près d’un an et demi.

On espère que le tournoi du mois de juin aura lieu. En attendant, on joue contre des hommes issus de différents clubs. Ils viennent d’entrer dans notre bulle il y a trois semaines. On est testées deux fois par semaine. On a au moins ces adversaires pour avoir la chance de jouer ensemble, de créer notre chimie dans l’eau.

Une citation de :Joëlle Békhazi, poloïste

Les membres de l’équipe nationale masculine, fraîchement rentrés des Pays-Bas où ils n’ont pas réussi à se qualifier pour Tokyo, sont à terminer leur quarantaine. Ils s’ajouteront sous peu à l’escadrille mise à la disposition de la sélection féminine.

Même en sachant que les autres nations qualifiées pour les Jeux ne sont pas soumises à des mesures aussi strictes, Békhazi se range dans le camp de la santé publique.

Notre priorité, c’est notre santé. Pour nous, prendre le risque d’aller faire des compétitions ou des camps d’entraînement avec d’autres équipes, le fait de revenir et d’avoir une quarantaine, ça ne vaut pas la peine de perdre deux semaines d’entraînement. On est toutes ensemble. On est toutes en santé. On est très chanceuses que tout se passe bien. On n’est peut-être pas au même niveau que nos rivales, mais la santé reste la priorité.

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