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Courte piste : le système canadien remis en question par d’anciens patineurs

Des patineuses à l'oeuvre à l'aréna Maurice-Richard

Des patineuses à l'oeuvre à l'aréna Maurice-Richard

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Diane Sauvé
Jacinthe Taillon

Dans la foulée de la séparation entre l’entraîneur de courte piste Frédéric Blackburn et la Fédération canadienne de patinage de vitesse, d’anciens athlètes sur courte piste dénoncent un système obnubilé par les résultats qui, selon eux, en a poussé beaucoup à la retraite depuis une décennie.

Les sources de frustration d’anciens patineurs et patineuses de Blackburn contactés dans le cadre de cet article sont nombreuses et ne s'appliquent pas seulement au cas de Frédéric Blackburn, dont nous avons fait état dans un reportage précédent. Le sentiment d'injustice peut être assez courant dans le sport de haut niveau, notamment dans le choix des athlètes qui participeront aux différentes compétitions.

C’est le cas en patinage de vitesse sur courte piste.

L’application des critères du processus de sélection n’est pas toujours respectée aux yeux de certains athlètes, et l’attribution des choix discrétionnaires serait ambiguë.

Les choix discrétionnaires, qui permettent à Patinage de vitesse Canada (PVC) de déterminer qu’un athlète fera partie de l’équipe nationale en dépit de meilleurs résultats d’autres patineurs lors de sélections, font bien des mécontents.

Cette procédure, commune dans plusieurs sports, a pour objectif de minimiser le risque lié au côté aléatoire du patinage sur courte piste, où une chute, un carambolage ou une blessure peuvent survenir rapidement et priver un athlète dominant de sa place aux Jeux olympiques ou aux Championnats du monde, par exemple.

C’est au président du Conseil consultatif de haute performance (CCHP) que revient la décision définitive pour les critères de sélection, pour le processus de choix discrétionnaires et pour la composition de l’équipe, explique PVC. Cette personne [Jennifer Cottin, actuellement en congé de maternité et remplacée par Marc Schryburt, NDLR] reçoit les recommandations du personnel de haute performance, comprenant les entraîneurs ainsi que du CCHP, composé de trois bénévoles et du Chef du sport. Les représentants des athlètes sont également consultés dans le processus, précise la fédération.

Photo : Getty Images / Streeter Lecka

Jessica Hewitt se souvient d’un événement où les entraîneurs ont tenté de contourner les règles que la fédération avait elle-même établies.

À la surprise générale, Hewitt avait décroché la deuxième place au 500 m lors des qualifications olympiques canadiennes en vue des Jeux olympiques en 2014. Ce qui la qualifiait automatiquement pour la même épreuve à Sotchi.

Quelques mois avant les Jeux olympiques, j’ai eu un appel de deux entraîneurs [dont Frédéric Blackburn, NDLR], raconte Hewitt. Ils m’ont dit qu’ils voulaient jaser avec moi en dehors des heures régulières.

Ils m’ont dit : "On veut que tu laisses ta place à ta coéquipière parce qu’on pense qu’elle est plus forte que toi sur cette distance. On va te donner une course longue distance à la place." Ce qui aurait sorti une autre patineuse. Et ils m’ont dit : "On doit prendre cette décision aujourd’hui." Ils m’ont placée sous haute pression.

Une citation de :Jessica Hewitt, ancienne patineuse de l'équipe canadienne courte piste

Ils allaient contre leurs propres règlements de sélection de l’équipe. C’était de la merde. C’était terrible. Sur le coup, j’ai décidé de laisser ma place. Je suis retournée à la maison et je n’avais rien signé encore […] J’ai beaucoup pleuré.

Hewitt a finalement décidé de conserver sa place au 500 m et s’est expliquée avec Frédéric Blackburn. Elle estime qu’il s’agissait alors du début de la fin de leur relation.

J’ai décidé de ne pas continuer après les Jeux pour toutes sortes de raisons, mais aussi parce que je ne voulais plus travailler avec [Blackburn].

Une citation de :Jessica Hewitt, ex-patineuse de l'équipe canadienne courte piste

Genève Bélanger, qui a pris sa retraite au terme de la saison 2019-2020, s’est également sentie lésée lorsque le choix discrétionnaire ne s’est pas arrêté sur elle pour deux Coupes du monde. On a préféré, dit-elle, une jeune patineuse moins performante.

Sélections canadiennes aréna Maurice-Richard

Sélections canadiennes à l'aréna Maurice-Richard

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Je n’avais jamais autant bien performé dans toute ma vie. Je faisais mes meilleurs temps, relate Bélanger. J’étais sûre que Frédéric [Blackburn] et tout le staff allaient me prendre… Mon entraîneur [Blackburn] m’avait dit : "Si tu veux être prise… tu dois faire ci et ça". J’ai tout amélioré et ce n’était pas assez.

Quand la décision a été donnée, la fille qui a été choisie à ma place a braillé parce qu’elle se disait : "Je ne le mérite même pas." Quand ton adversaire se rend compte à quel point il y avait une grosse différence entre les performances et que c’est elle qui est choisie, il y a quand même un gros problème.

Une citation de :Genève Bélanger, ancienne patineuse de l' équipe canadienne courte piste

Quand j’ai su que je n’étais pas prise, poursuit Genève Bélanger, ça m’a vraiment rentré dedans et c’est là que j’ai réalisé : "Pourquoi je fais tout ça?"

De son côté, Kasandra Bradette s'attendait, dit-elle, à participer à une épreuve individuelle aux Jeux olympiques de Pyeongchang en vertu d’un choix discrétionnaire. Elle n’a pas été retenue. Selon elle, l’entraîneur Frédéric Blackburn a créé de faux espoirs chez elle.

Je l'ai vraiment vécu difficilement parce que [Blackburn] fait miroiter que tu vas patiner. Jamais il ne me disait : " Il y a des choix." Moi, j'ai l'impression qu'il aurait dû me mettre les faits en face et me dire : "Regarde, tu as des chances, mais ça se peut que ce ne soit pas toi." C’est ce que je trouve plate parce qu'il y a tout le temps un manque de transparence , affirme-t-elle.

Guillaume Blais-Dufour, lui, croyait avoir sa place aux Championnats du monde 2011 après avoir terminé 4e au classement général des Championnats canadiens. Patinage de vitesse Canada ne l’a pas inclus dans la délégation canadienne.

Il a porté sa cause devant le Centre de règlement des différends sportifs du Canada. L’arbitre Richard Pound a tranché et a ordonné que Blais-Dufour fasse partie de l’équipe. Un jugement basé sur le fait que PVC n’a pas respecté les critères de sélection clairement exprimés, a écrit Richard Pound.

Je suis allé aux Championnats du monde, relate Guillaume Blais-Dufour, puis on m'a laissé dans les estrades. On ne m'a pas utilisé.

Patineurs de l'équipe canadienne aux Jeux olympiques de Sotchi en 2014

Patineurs de l'équipe canadienne aux Jeux olympiques de Sotchi

Photo : Getty Images / Quinn Rooney

Selon Liam McFarlane, représentant des athlètes pendant ses années au centre d’entraînement à Montréal, le problème est systémique.

Ils ont créé un système où les entraîneurs ont toute l’autorité, pas d’imputabilité et un contrôle à 100 % sur la vie d’un athlète et sur ses décisions. C’est une situation vraiment délicate.

Une citation de :Liam McFarlane, ancien représentant des athlètes, équipe canadienne de développement

Je ne voudrais pas être un athlète présentement. C’était déjà assez difficile quand nous étions athlètes, mais je pense que c’est encore pire, fait valoir McFarlane.

La directrice générale de Patinage de vitesse Canada, Susan Auch, estime que les entraîneurs sont les mieux placés pour prendre les décisions, mais admet du même souffle que le système est imparfait.

Nous avons fait des changements ces dernières années. Des changements qui font que le procédé est plus juste et plus transparent.

Une citation de :Susan Auch, directrice générale PVC

Elle fait notamment référence au conseil consultatif de haute performance et à la possibilité qu'ont les athlètes de donner leur avis.

Une culture malsaine du sport

Plusieurs patineurs et anciens patineurs à qui nous avons parlé ont évoqué une culture malsaine au sein de Patinage de vitesse Canada, un manque d’écoute et un manque d’équilibre.

Plan serré sur une lame brisée au patin de Samuel Girard à Pyeongchang

Lame brisée d'un patin de vitesse d'un membre de l'équipe canadienne

Photo : Getty Images / ROBERTO SCHMIDT

Une culture malsaine du sport, c’est quelque chose à quoi pas juste une personne contribue , lance Antoine Gélinas-Beaulieu, qui a patiné sous la gouverne de Frédéric Blackburn de 2010 à 2012. On peut montrer du doigt [Blackburn] autant qu’on veut, mais c’est un effet plus global que ça, ajoute-t-il.

Guillaume Blais-Dufour, qui a subi son lot de blessures, affirme avoir quitté l’équipe nationale de développement à cause du moule d’entraînement trop rigide et pas suffisamment personnalisé. Il aurait aimé voir, dit-il, une meilleure compréhension humaine de l’athlète dans la performance. Et selon lui, l’entraîneur en a aussi été victime.

C'est la performance avant l'individu. On le voit aussi chez les entraîneurs. Frédéric Blackburn s'est fait mettre dans une position où il devait livrer des performances peut-être au détriment de ses propres désirs… Je crois que pour lui aussi, l'organisation n'a pas su mettre l'individu avant la performance.

Une citation de :Guillaume Blais-Dufour, ancien patineur de l'équipe canadienne de développement

En 2019, le champion olympique Samuel Girard a fait allusion au manque de flexibilité de la fédération pour justifier sa retraite à 22 ans. Genève Bélanger a quitté son sport à l’âge de 23 ans non pas, dit-elle, parce que ça n’allait pas bien.

Genève Bélanger

Genève Bélanger

Photo :  Capture d’écran - Facebook

Ils m’ont tellement drainée que l’équilibre s’est perdu. Je me suis souvent sentie mal de demander un entraînement de repos et je sais que je suis loin d’être la seule. Tu as toujours besoin de te justifier. Juste le fait de demander quelque chose, c’est comme si c’était faible. C’est comme s’ils pensent qu’on n’est pas sérieux, déplore celle qui a accroché ses patins au terme de la saison 2019-2020.

Ce n’est pas normal que j’aie été un espoir olympique et qu’à 23 ans, je prenne ma retraite quand ma meilleure saison a été l’année d’avant.

Une citation de :Genève Bélanger, ancienne patineuse de l'équipe canadienne courte piste

Ces retraites prématurées ont ébranlé la fédération canadienne, assure sa directrice générale, Susan Auch.

On ne veut pas qu’ils prennent leur retraite alors qu’ils sont au sommet. On veut savoir pourquoi ils se retirent et nous avons posé la question et on ne peut que s’en remettre à ce qu’ils nous disent, lance Auch.

C’est un choix que l’athlète a à faire entre un équilibre, ou un déséquilibre, nécessaire pour devenir un champion olympique. Sam [Girard] ne voulait plus vivre ça.

Une citation de :Susan Auch, directrice générale PVC

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Notre voix se percutait dans un mur de béton

Certains athlètes reprochent à la fédération son inertie. Essentiellement, ils affirment que ce climat malsain était un secret de polichinelle et que les décideurs n’ont pas pris les mesures pour corriger le tir pendant des années.

Frédéric Blackburn

Frédéric Blackburn

Photo : Radio-Canada

Une partie du problème, selon les athlètes à qui nous avons parlé, vient du fait que les entraîneurs ont beaucoup de pouvoir sur leurs poulains. Trop parfois, estiment-ils, citant le cas de Frédéric Blackburn.

Un ancien patineur, qui souhaite garder l’anonymat, reproche d’ailleurs à la fédération d’avoir trop tardé avant d’agir dans cette situation précise.

S’il y a des coachs qui ne respectent pas la vision de PVC, c’est [Jennifer Cottin, directrice de haute performance] qui doit intervenir et taper sur la main des coachs. Pas attendre qu’il y ait une plainte des athlètes.

Spécifions toutefois que Cottin n’est directrice de haute performance que depuis trois ans et demi et n’avait aucune autorité sur les entraîneurs avant ça.

Kasandra Bradette participe au relais féminin des Jeux olympiques de Pyeongchang en 2018.

Kasandra Bradette aux Jeux olympiques de Pyeongchang en 2018

Photo : Getty Images / MLADEN ANTONOV

Kasandra Bradette a été représentante des athlètes de 2015 jusqu’à sa retraite en 2019.

Elle affirme que les plaintes des athlètes dont fait état un récent sondage effectué par Rémi Beaulieu - crise de confiance, manque de transparence et sentiment de déshumanisation - ont été portées à l’attention de la directrice haute performance, Jennifer Cottin, et à Susan Auch.

C’est toutes des choses qu’on essayait de souligner et de faire passer. Ils disaient : " Ça nous prend des représentants d’athlètes parce qu’on veut vous entendre." Au bout du compte, notre voix se heurtait à un mur de béton et ça ne se rendait pas.

Une citation de :Kasandra Bradette, ancienne représentante des athlètes, équipe canadienne

La directrice générale estime que les commentaires contenus dans le sondage ont été faits avec de bonnes intentions. J’aimerais vraiment les examiner et nous contacterons Rémi [ Beaulieu ] à un moment donné. Mais, en toute franchise, il n’a pas communiqué avec PVC non plus.

Jessica Hewitt, pour sa part, athlète olympique en 2014, parle d’une énorme déconnexion entre la direction et les athlètes.

[Les responsables du programme] ne savent pas toujours ce qui se passe sur le terrain, affirme Hewitt. Les entraîneurs prennent des décisions et ils l’apprennent plus tard, selon elle, membre de l’équipe nationale de 2008 à 2014.

À ce sujet, la directrice générale Susan Auch réplique le contraire.

Nous savons ce qui se passe sur le terrain et les entraîneurs n’ont pas, et ne doivent pas avoir trop de pouvoir.

Une citation de :Susan Auch, directrice générale PVC

Il y a eu des changements que vous avez rapportés dans les médias, poursuit-elle. Nous avons entamé un examen de la culture en mars dernier, car nous avions entendu des rumeurs. Puis nous avons reçu une plainte et nous avons pu alors prendre une autre avenue.

Auch rappelle qu’un groupe de professionnels (équipe de soutien intégré) travaillent auprès des patineurs à l’Institut national de Sports du Québec et sont au courant de ce qui se passe avec eux.

Susan Auch, directrice générale, Patinage de vitesse Canada

Susan Auch, directrice générale, Patinage de vitesse Canada

Photo : La Presse canadienne / Aaron Vincent Elkaim

La patronne de PVC répète qu’elle veut savoir ce qui se passe au sein du programme de PVC et comment on peut l’améliorer. Puis elle ajoute du même souffle : Mais les résultats dans le sport de haute performance surviennent dans un environnement extrêmement exigeant. On ne s’en sort pas.

La fédération veut du changement

Susan Auch parle d’une culture à revoir, d’un besoin de changement. La directrice générale se dit à l’écoute des athlètes et prête à agir en conséquence.

Patinage de vitesse Canada n’a pas voulu nous accorder une entrevue sur la plupart des cas spécifiques soulevés dans notre premier texte et dans celui-ci, mais nous a répondu par courriel que l’organisation veut créer un environnement positif, sain et sécuritaire pour tous les athlètes, les entraîneurs et les participants de la communauté canadienne du patinage de vitesse.

En ce sens, Patinage de vitesse Canada ajoute que l’organisation procède actuellement à un examen proactif de la culture de l’organisation et de ses pratiques en matière de sécurité dans le sport, en particulier dans le développement et l’entraînement des athlètes dans le cadre de nos programmes de haute performance.

Des membres de l'équipe canadienne de patinage de vitesse courte piste à l'entraînement à Pyeongchang en 2018

Des membres de l'équipe canadienne de patinage de vitesse courte piste à Pyeongchang

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

PVC affirme que cet examen est une priorité clé pour l'ensemble de l'organisation (incluant notamment le programme longue piste et les centres de formation régionaux) et qu’il n'est nullement lié au départ de Frédéric Blackburn.

Nous croyons pouvoir faire mieux, mais bâtir une culture, ça n’arrive pas en une nuit. Ça prend du temps. Je crois que nous avons finalement les bons meneurs en place dans cette organisation.

Une citation de :Susan Auch, directrice générale PVC

La directrice générale de Patinage de vitesse Canada estime être sur la bonne voie.

Un ancien représentant des athlètes entre 2014 et 2018, Samuel Bélanger-Marceau, le croit aussi.

Ils ont fait déjà beaucoup de changements ces dernières années. Ils sont au courant qu’il y a un problème, ils essaient de le régler, mais ils le communiquent mal aux athlètes. Les athlètes ne se rendent pas compte qu’il y a un mouvement vers le changement.

Je pense que [la fédération a compris] que c’était plus gros que juste renvoyer un coach. Les coachs, on leur demande de performer, performer, performer. Personne ne leur a demandé : " O.K., le bien-être de vos athlètes est à quel niveau? Combien de cours ont-ils? Est-ce qu’ils ont une bonne santé mentale? "

Une citation de :Samuel Bélanger-Marceau, ancien représentant des athlètes, équipe canadienne de développement

Personne, en haut, ne leur demande ça, poursuit -il. Ils demandent : " Il y a combien de médailles au Championnat du monde, combien de médailles aux Jeux? " C’est tout.

Pour sa part, Patinage de vitesse Canada se dit impatient de pouvoir partager plus d’informations sur son cheminement une fois que l’examen de la culture de l’organisation sera terminé à la fin du printemps.

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