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Frédéric Blackburn et ses méthodes dénoncés par certains de ses anciens patineurs

Il est assis dans les gradins.

Frédéric Blackburn, ex-entraîneur de l'équipe canadienne féminine de courte piste

Photo : Radio-Canada

Diane Sauvé
Jacinthe Taillon

Tout se passe bien avec le nouvel entraîneur-chef de l’équipe féminine de patinage de vitesse sur courte piste, selon des patineuses de l’équipe, dont Kim Boutin. Sébastien Cros, assisté de Marc Gagnon, a été confirmé dans ses fonctions en janvier dernier en plus de diriger la formation masculine.

Ces changements ont été rendus nécessaires quand Frédéric Blackburn a perdu son poste à la tête de l’équipe féminine en octobre dernier après une plainte pour harcèlement psychologique d’une athlète.

Si l’enquête n’a pas permis de conclure à du harcèlement, indique Patinage de vitesse Canada (PVC), elle a montré qu’il y avait eu plusieurs incidents contraires à la politique sur le harcèlement et au code de conduite des entraîneurs de la fédération canadienne.

Certains anciens patineurs et patineuses de Blackburn à qui nous avons parlé lui reprochent des problèmes de communication, un manque d’écoute, de confiance et des méthodes d'entraînement excessives. Ils écorchent aussi au passage PVC, obnubilé, disent-ils, par les résultats. Dans ce premier d’une série de deux textes, nous vous livrons le témoignage d'athlètes qui ont été sous la gouverne de Blackburn de 2010 à 2020. Ces derniers reviennent sur l'approche de l'ex-entraîneur.

Il a pris les rênes du programme féminin en juin 2012. Ancien patineur lui-même et double médaillé olympique, il a aidé ses patineuses à récolter plusieurs médailles aux mondiaux et en Coupe du monde, en plus de quatre podiums aux Jeux olympiques.

Selon l’ex-membre de l’équipe canadienne Kasandra Bradette, les relations entre l’entraîneur et ses patineuses n’étaient pas toutes les mêmes.

Il y en a avec qui il n'y avait aucun problème. Ça marchait super bien, affirme-t-elle. Mais il y en a pour qui c'était difficile, puis ce n'était pas juste un peu difficile. J'étais parmi celles avec qui il y avait beaucoup de frictions.

Elle est sur le bord de la patinoire.

Kasandra Bradette aux Jeux olympiques de Pyeongchang en 2018

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

Bradette, dirigée par Blackburn, a participé à ses premiers et derniers Jeux olympiques à Pyeongchang en 2018. Elle affirme avoir pris sa retraite un an plus tard, non pas parce qu’elle avait 30 ans, mais bien à cause de lui.

Je voulais continuer un cycle. Il m'a vraiment détruite au point où j'ai perdu tous mes repères. Je ne savais plus qui j'étais.

Une citation de :Kasandra Bradette, ex-patineuse de l'équipe canadienne

C'est épeurant de ne pas savoir qui tu es, poursuit-elle. De ne plus savoir ce que tu aimes, ce que tu as vraiment envie de faire de peur de déplaire. De prendre une décision pour les autres et pas pour toi.

L’ancienne patineuse se souvient d’une relation houleuse avec Blackburn, où les différends, les malaises, les malentendus et les frustrations étaient choses courantes menant parfois à des débordements. Elle raconte un épisode en Chine lorsqu’elle se sentait malade et qu’elle prenait des antibiotiques. Elle aurait demandé de réduire la cadence avant la compétition.

Blackburn m’a dit : "Arrête de faire ta maudite princesse!" Ça faisait plusieurs fois que je lui en parlais et que j’essayais de lui dire que je ne filais pas. Il me disait toujours que je n'étais pas résiliente. Mais là, je me suis tannée et je lui ai dit : "f*** you!"

Cet incident se serait produit sur la glace devant plusieurs coéquipières et coéquipiers. L'entraîneur l’aurait ensuite forcée à s’excuser.

Il était fâché, dit Kasandra Bradette. Il m'a boudée et il m'a dit : "Si tu veux qu’on se reparle et que je te coache pour la compétition, il va falloir que tu t'excuses devant tout le groupe." Je me suis excusée devant toute l’équipe. Je sais que ce ne sont pas des mots que j'aurais dû dire J’étais dans une situation où j’avais besoin d’être écoutée, d’être comprise et de ne pas me faire pousser. Il m’a rendue à bout.

Elles tiennent un drapeau canadien.

Genève Bélanger (à l'extrémité droite) célèbre une victoire avec ses coéquipières canadiennes au relais féminin en Coupe du monde en 2015.

Photo :  Capture d’écran Facebook

Genève Bélanger a été entraînée par Frédéric Blackburn dès le début de sa carrière. Elle parle d’une relation de confiance avec celui qui a été un mentor pour elle. Retraitée depuis septembre dernier, à 23 ans, elle admet aussi que l’ex-entraîneur de l’équipe nationale féminine avait ses lacunes sur le plan humain.

Ce n’est pas parce que tu fais de bons programmes que tu es un bon entraîneur. Il y a tout l’aspect humain et la communication : écouter, vraiment écouter tes athlètes, avoir confiance en eux. Tu devrais être aussi bon dans l’un que dans l’autre. S’il y a des choses que tu ne comprends pas ou que tu ne l’as pas, va suivre des cours en ligne.

Une citation de :Genève Bélanger, ex-patineuse de l'équipe canadienne

Certaines de ses ex-patineuses, dont deux préfèrent garder l’anonymat, estiment qu'il s’est amélioré avec le temps au chapitre de la communication, mais que ce n’était pas suffisant.

Selon plusieurs, il était préférable d’éviter de poser des questions à l'entraîneur-chef, car elles étaient parfois mal perçues de sa part, comme si son travail était remis en question.

Il faut que je me sente impliquée, explique Kasandra Bradette. Il faut que je comprenne pourquoi je fais les choses. Je vais le faire à 100 %. Ça, il le prenait comme un affront, je pense. Et ça n’aidait pas à améliorer la relation non plus.

Antoine Gélinas-Beaulieu abonde. Lui aussi a été dirigé par Blackburn de 2010 à 2012 alors qu’il faisait partie de l’équipe nationale masculine de développement.

Il est dans un virage sur la glace.

Antoine Gélinas-Beaulieu maintenant dans l'équipe canadienne de longue piste

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Gélinas-Beaulieu affirme avoir été dénigré, intimidé et harcelé lors de son passage dans l'équipe. S’il refuse de viser uniquement Frédéric Blackburn, il se souvient de certains épisodes avec lui.

L’ancien patineur de courte piste, passé au longue piste après un arrêt de quatre ans, raconte qu’il est asthmatique à l’effort. À cette époque, il en était venu à développer des crises d’anxiété à l’effort. Il se souvient d’une certaine crise d’asthme.

[Blackburn] me disait que je faisais semblant. Il ne me croyait littéralement pas que je vivais une détresse respiratoire importante, j'étais vraiment en crise d'asthme suite à une crise de panique. J’avais l’impression de mourir. Puis, on me disait que c'était juste dans ma tête.

Une citation de :Antoine Gélinas-Beaulieu, ex-membre de l'équipe canadienne de développement

Antoine Gélinas-Beaulieu a perdu sa place en 2012 faute de performances, dit-il, après avoir connu des symptômes de surentraînement.

Il y avait tous les symptômes physiques, une énorme fatigue. Chaque effort que je faisais à ce moment-là aussi pouvait me faire tomber sans connaissance. Je devenais étourdi. Je voyais noir. Il y avait des palpitations… Après, tout ce qui est psychologique, perte de motivation, détresse psychologique, dépression, tout ça est venu par la suite.

Il lui est aussi arrivé de s’évanouir sur la glace.

Un de ses coéquipiers de l’époque, Guillaume Blais-Dufour, en a été témoin.

S'il y avait eu une meilleure écoute et un meilleur dialogue avec [Antoine] ce jour-là, et avec l'entraîneur, clairement que quelqu'un aurait pu intervenir… Ce n'est pas normal qu'on s'entraîne jusqu'à ce niveau-là, dit-il.

Antoine Gélinas-Beaulieu tient à préciser que son surentraînement s'explique de plusieurs façons.

Je suis quelqu'un qui aime beaucoup me pousser. Je suis juste tombé entre de mauvaises mains, d'autres personnes qui voulaient me pousser encore plus.

Une citation de :Antoine Gélinas-Beaulieu, ex-patineur de l'équipe canadienne de développement

Entraînements exigeants

Ce qui revient dans les conversations que nous avons eues avec plusieurs anciens patineurs de l'équipe de développement dont Frédéric Blackburn était responsable, c'est la charge de travail importante imposée.

Certains patineurs évoquent des entraînements parfois violents physiquement comme 700 flexions (squats) pour chaque jambe. S’en seraient suivies au fil des mois des blessures pour des membres de l’équipe.

Frédéric Blackburn

Frédéric Blackburn

Photo : Radio-Canada

Guillaume Blais-Dufour soutient que Frédéric Blackburn avait de bonnes intentions, que les athlètes ont adhéré et cru à son programme.

[Blackburn] a augmenté notre charge d'entraînement assez drastiquement. Il a essayé de nous amener à un niveau que lui croyait meilleur, mais pas nécessairement parce que ce n'était pas cohérent avec notre passé puis comment on réagissait. Sauf qu'il nous a exposé une vision d'entraînement. On a embarqué dedans.

Une citation de :Guillaume Blais-Dufour, ex-patineur de l'équipe canadienne de développement

Gabriel Chiasson-Poirier, arrivé dans l’équipe nationale de développement un an avant Frédéric Blackburn et sous sa gouverne de 2010 à 2012 parle de lui comme étant l’entraîneur le plus intense qu’il ait jamais eu et avec lequel il a connu les plus grosses prises de bec. Malgré tout, dit-il, son expérience lui a été bénéfique pour ce qui est des résultats sur la glace et de son après-carrière. S’il dit ne pas avoir alors été blessé, il admet que ce qui l'affectait le plus, c’était la surcharge de travail au quotidien.

C'était beaucoup plus que tout ce qu'on faisait, raconte-t-il. Même avec le coach de l’équipe A, ce n'était pas aussi intense. Il avait une autre approche. Après ça, c’est discutable sur ce qu'est la bonne approche. [Blackburn] regardait vraiment à long terme.

Ils patinent en file.

Les patineurs de l'équipe canadienne de patinage de vitesse sur courte piste à l'entraînement

Photo : Radio-Canada

Liam McFarlane s'est joint à l’équipe dans la mi-vingtaine. Il dit avoir déjà suivi ce type de programme avant d’arriver au centre d’entraînement de Montréal, mais que physiquement, il y avait d’abord été préparé très graduellement.

Je crois que plusieurs jeunes athlètes n’avaient pas l’expérience et la base que j’avais, affirme-t-il.

Tous celles et ceux à qui nous avons parlé s’entendent sur une chose : Frédéric Blackburn est un passionné du sport. Mais son approche, avec son intensité, pouvait jouer contre lui, soutient son ancienne protégée de l’équipe féminine Genève Bélanger, qui dit, elle aussi, avoir été victime de surentraînement.

Étant donné que je voulais tellement me dépasser jour après jour, explique la jeune retraitée, j’aurais eu besoin d’un coach qui me dise : "OK, relaxe un peu Genève, ce n’est pas grave, on va se reprendre demain." Non, lui, il me poussait encore plus.

J’ai fait une mono, j’ai fait des surentraînements. Il voulait tellement pour ses athlètes que, des fois, il dépassait des lignes qu’il n’aurait pas nécessairement dû. Ce n’était pas pour mal faire.

Une citation de :Genève Bélanger, ex-patineuse de l'équipe canadienne

Athlète 24 heures sur 24

Au fil des témoignages recueillis, il y a ce reproche qui revient au sujet de Frédéric Blackburn : les activités externes au métier de patineur de l’équipe nationale étaient mal perçues.

Kasandra Bradette parle du peu de flexibilité démontrée quand elle voulait retrouver sa famille au Saguenay.

Quand tu viens de loin et que tu as cinq heures de route à faire, que tu as besoin de te ressourcer, tu as besoin d'aller dans ta famille, de voir tes amis. C’est important pour un équilibre, soutient-elle. Ce n'est même pas juste important pour nous de revenir en région, c’est aussi important pour les gens de Montréal qui ont besoin d'avoir un week-end.

Si je prenais la décision d'aller dans ma famille, de revenir et que j'avais mal au dos, que j’étais un peu fatiguée, [Blackburn] me boudait. Il me faisait sentir que j'avais pris la mauvaise décision, que je n'étais pas capable de prendre mes responsabilités et je n'étais pas conséquente avec mes objectifs.

Une citation de :Kasandra Bradette, ex-patineuse de l'équipe canadienne
Quatre patineuses négocient un virage.

Équipe canadienne féminine de patinage de vitesse sur courte piste à l'entraînement à Pyeongchang en 2018

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Par ailleurs, les études étaient aussi mal vues par Frédéric Blackburn quand il était à l’emploi de PVC, racontent d’ex-athlètes, parce qu’il s’agissait pour lui d’un frein à la performance, d’une entrave au métier d’athlète.

Gabriel Chiasson-Poirier explique.

Si tu décidais d'aller à l'école, c'était pendant ton temps de repos. Ça fait que tu ne te reposais pas comme il faut. Si on regarde juste l'objectif de patin avec les œillères sur les yeux comme un cheval, c'était à l'extérieur du focus de Fred.

Antoine Gélinas-Beaulieu, qui s’est joint à l’équipe nationale de développement en cinquième année du secondaire, un an avant l’arrivée de Blackburn, raconte que l’organisation lui avait demandé de manquer tous ses cours même s’il était dans un programme sport-études.

Juste ça, dit-il, ça participe à la culture malsaine.

Puis, à sa deuxième année, les reproches seraient devenus monnaie courante, selon Gélinas-Beaulieu, qui dit avoir été victime de harcèlement.

Chaque fois que j'arrivais à l'entraînement, même si j'avais averti à l'avance parce que j'avais un cours, c'était : "Bon, on voit que tu arrives en retard à ton entraînement, mais tu n'arrives jamais en retard à tes cours. On voit où sont tes priorités."

Une citation de :Antoine Gélinas-Beaulieu, ex-patineur équipe canadienne de développement

Se faire dire ça une fois, on essaie d’encaisser, mais chaque jour, ça a un impact assez important à long terme, dit-il.

Guillaume Blais-Dufour, qui a aussi quitté l’équipe de développement de courte piste en 2012 pour se tourner vers le longue piste, estime qu’avec le recul, il comprend le sens du mot harcèlement.

Maintenant, je suis prêt à dire que oui, c'était du harcèlement [envers Gélinas-Beaulieu]. Mais est-ce que ce harcèlement était délibéré et volontaire? Je crois que ce n’était pas le cas et que c'était très maladroit... Je pense que c'était plus la façon de faire puis la mentalité un peu de l'époque.

Kasandra Bradette et deux patineuses soutiennent quant à elles que, jusqu'avant son départ en 2020, les études n’étaient pas valorisées par Frédéric Blackburn.

Pour Liam McFarlane, représentant des athlètes à l’entrée en poste de Blackburn en 2010, ce dernier n’était pas le seul entraîneur au sein de PVC à voir l’école d’un mauvais œil.

L’organisation ne s’opposait pas à la mentalité de Fred, souligne McFarlane. Elle était un soutien implicite, car la philosophie [de PVC] était le patin d’abord. Point final.

Elle donne une conférence de presse.

Susan Auch, directrice générale de Patinage de vitesse Canada

Photo : La Presse canadienne / Aaron Vincent Elkaim

En entrevue avec Radio-Canada Sports, questionnée sur le sujet, la directrice générale de Patinage de vitesse Canada, Susan Auch, soutient que l’école est encouragée, mais que conjuguer les deux représente un énorme défi.

Si tu essaies de remporter une médaille olympique, affirme la directrice générale, et je parle ici du sommet de la pyramide dans l’équipe nationale, ce groupe, presque assurément, aurait beaucoup de difficulté à étudier la médecine, l’architecture ou l’ingénierie à temps plein, en même temps. Suivre un cours ou deux, c’est une autre histoire.

Si ça n’interfère pas avec leur entraînement et leurs résultats, et qu’ils ne se sont pas surentraînés, ça peut fonctionner. Mais ça ne marche presque jamais. Tout le monde a à faire des choix, y compris les athlètes de haut niveau. Les burnouts surviennent quand on essaie d’en faire trop.

Une citation de :Susan Auch, directrice générale PVC

Frédéric Blackburn, maintenant entraîneur de l’équipe italienne de courte piste, a décliné notre demande d’entrevue pour le moment. Il a dit contester sa fin d’emploi à PVC, qu’il qualifie de congédiement, après avoir notamment déposé une plainte auprès de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

De son côté, Patinage de vitesse Canada, qui exprimera également son point de vue dans un texte à venir, a refusé de nous accorder une deuxième entrevue à ce sujet en indiquant ce qui suit par communiqué :

Patinage de vitesse Canada et Frédéric Blackburn ont récemment terminé un processus de médiation juridique concernant le départ de M. Blackburn au sein de l’organisation. Suite à l’entente à l'amiable conclue entre les parties au cours de ce processus, les deux parties sont légalement tenues à ne pas livrer publiquement d’autres commentaires sur ce sujet.

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