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Chronique

Paris sportifs : une loi qui plaira au crime organisé

L'horloge est enveloppée de brouillard.

L'édifice du parlement à Ottawa

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

La scène se déroule en juin 1997 dans un match de la Taiwan Major League. L’équipe de Chiayi détient une avance de 11 à 3, et le gérant de cette équipe décide de remettre la balle à son lanceur québécois Michel Laplante.

Or, le match prend une tournure inattendue.

J’ai affronté neuf frappeurs et j’ai accordé un incroyable total de huit simples durant cette présence au monticule. Il faut être incroyablement malchanceux pour accorder huit simples au cours d’une même manche, raconte Laplante dans l’un de mes livres, qui s’intitule Confessions sportives.

Quand le gérant se rend au monticule pour retirer la balle des mains de Laplante, le pointage n’est plus que de 11 à 9 en faveur de son équipe, le Luka Chiayi-Tainan. Le lanceur québécois est escorté jusqu’à l’abri des joueurs par des agents de sécurité. Il ne comprend pas ce qui se passe. Le soir venu, un gardien est posté devant sa porte d’hôtel et on lui demande de ne pas en ressortir jusqu’au lendemain matin parce que sa sécurité est menacée.

Au bout du compte, Laplante se fait expliquer que les preneurs aux livres avaient établi l’écart entre les deux équipes à un minimum de trois points et que sa contre-performance avait eu pour effet de tuer cet écart. En conséquence, des parieurs, furieux, ont perdu plus de 1 million de dollars durant ce match.

À Taïwan, où les scandales de matchs truqués étaient nombreux, une simple mauvaise soirée au monticule venait de rendre Michel Laplante suspect aux yeux de bien des gens.

En entendant cela, j’ai figé, ajoute Laplante, qui est aujourd’hui le président des Capitales de Québec et l’un des plus fascinants personnages du monde du sport québécois.

Cette anecdote ayant été racontée, revenons au sujet principal de cette chronique : les paris sportifs, le crime organisé et l’effet nauséabond que les paris ont sur l’ensemble de la communauté sportive quand on permet aux amateurs de miser sur le résultat d’un seul match.


Alors que le Canada est aux prises avec une crise sanitaire sans précédent, on jurerait que les paris sportifs figurent parmi les grandes priorités nationales ces temps-ci. Incroyablement, deux projets de loi visant à permettre aux Canadiens de parier sur des événements sportifs uniques cheminent en même temps à la Chambre des communes.

L’un d'eux, le C-218, a été approuvé en première lecture par une écrasante majorité de 300 à 15 mercredi soir. Le C-218, un projet de loi privé, est parrainé par le député conservateur Kevin Waugh. Or, un projet de loi quasi identique, le C-13, a été inscrit au feuilleton par le gouvernement de Justin Trudeau.

La seule différence entre les deux projets de loi réside dans le fait que celui des libéraux exclut les courses de chevaux, qui sont régies par une autre loi fédérale.

Au Canada, il est illégal depuis de nombreuses décennies de parier sur une seule rencontre sportive. Les différentes loteries provinciales acceptent uniquement les paris sportifs qui combinent plusieurs événements. Par exemple : on peut parier sur les résultats combinés de trois ou quatre matchs de la LNH ou de la NFL.

À l’origine, ces mesures visaient à protéger l’intégrité du sport et de l’industrie légale du jeu. On voulait s’assurer que le crime organisé ne soit pas tenté d’infiltrer des organisations sportives et de manipuler les résultats des matchs pour en tirer profit auprès des preneurs aux livres.

Aux États-Unis, jusqu’à tout récemment, seules les maisons de jeu situées au Nevada avaient le droit d’accepter les paris concernant une seule rencontre sportive. En 2018, une décision de la Cour suprême des États-Unis a toutefois statué que les autres États avaient les mêmes droits que le Nevada.

Depuis ce jugement, au moins deux douzaines d'États ont adopté des lois qui permettent aux citoyens de parier leurs économies sur le résultat d’un seul match de hockey, de baseball, de tennis, de boxe, et j’en passe.


Les élus sont-ils vraiment conscients des conséquences de la légalisation et de la banalisation des paris sur des événements sportifs uniques? Probablement pas.

En 2011, un député néo-démocrate, Joe Comartin, avait aussi déposé un projet de loi privé aux Communes, le C-290, afin que soit atteint cet objectif.

Les arguments de Comartin, qui avait un casino dans son comté de Windsor-Tecumseh, près de Détroit, soutenaient qu’il s’agissait d’un excellent moyen de combattre le crime organisé, en redirigeant dans l’économie légale des milliards de dollars supposément empochés par des preneurs aux livres situés à l’étranger ou soutenus par le crime organisé.

À l’époque, le député conservateur Vern White avait vivement dénoncé cette logique. Ancien officier de la GRC et ancien chef de police de la Ville d’Ottawa, White avait répliqué : Pourquoi ne légaliserait-on pas la cocaïne et l’héroïne alors? Si le crime organisé le fait, pourquoi ne le fait-on pas aussi?

Le projet de loi C-290 était finalement passé sous le radar. Il s’était glissé entre deux fentes du plancher, comme on dit chez nous. Sans être véritablement étudié par les parlementaires, il avait été adopté à l’unanimité. Mais extraordinairement, le Sénat avait refusé de lui accorder sa bénédiction. Et le projet C-290 était mort au feuilleton lors du déclenchement des élections de 2015.

S’adressant directement au Sénat, la LNH et la MLB, entre autres, s’étaient vivement opposés à l’adoption du projet de loi C-290.

Dans une lettre adressée aux membres du comité sénatorial qui étudiaient ce projet de loi, Gary Bettman et le commissaire adjoint Bill Daly avaient écrit ceci : L’intégrité de notre sport est essentielle à sa popularité et nous croyons fermement que la légalisation des paris (sur des événements uniques) compromettrait cette intégrité.

Ces paris constituent la plus grande menace à l’intégrité de notre sport parce que ça facilite le trucage de matchs [...] Si ce type de paris venait à être légalisé, ça changerait la nature du sport en Amérique du Nord et, nous le craignons, ça changerait pour le pire.

Quelques années plus tard, c’est l’intégrité de Bettman et de Daly qui est sévèrement malmenée par rapport à cet enjeu.

Depuis que la Cour suprême des États-Unis a rendu sa décision en 2018, la LNH s’est alliée à des maisons de jeu comme MGM, William Hill et FanDuel pour stimuler le nombre de paris effectués sur les résultats des matchs de la LNH et, surtout, pour en tirer une quote-part.

Il y a moins de 10 jours, la LNH a même acquis des parts dans PointsBet, une entreprise de paris qui est du même coup devenue un autre partenaire officiel de la ligue en matière de paris sportifs.

Dire que la moralité de la LNH est volatile serait un euphémisme.


Ce n’est toutefois pas parce que la LNH et les autres grands championnats nord-américains ont décidé de vendre leur âme au diable que les paris sportifs ont cessé de constituer une menace pour l’intégrité du sport.

Il y a quelques jours, Sportradar révélait d’ailleurs que les trucages de matchs se répandent comme un cancer dans le monde.

Les sports traditionnellement visés par le crime organisé pour truquer des matchs étaient le soccer, le tennis et le basketball. Mais on voit maintenant une diversification, confiait au quotidien The Guardian le directeur général de Sportradar Integrity Services, Andreas Krannich.

Selon ce dernier, le crime organisé a profité des désastreuses conséquences économiques de la pandémie pour exploiter la plus grande vulnérabilité financière des propriétaires d’équipes, des athlètes et des arbitres. En conséquence, un plus grand pourcentage de matchs est truqué. Krannich soutient même que le crime organisé a pris le contrôle de certains clubs afin de pouvoir mieux manipuler leurs résultats.


Aux yeux d’amateurs de sport nord-américains moyens, la présente chronique se compare peut-être à une oeuvre de science-fiction. De tels questionnements ne font pas partie de notre culture.

Au prix où sont payés les athlètes, comment pourraient-ils même envisager de truquer le résultat d’un match? demanderont-ils.

À ceux-là, je conseille vivement de lire le livre The Fix, de Declan Hill, l’un des plus grands spécialistes de la planète en matière de trucage de résultats sportifs.

Dans cet ouvrage, Hill explique comment des membres ou des accointances du crime organisé finissent souvent par s’immiscer dans l’entourage des organisations sportives et comment ils parviennent à y trouver des personnes vulnérables.

Il peut s’agir d’un joueur de tennis qui manque d’argent pour financer sa carrière, d’un arbitre de soccer qui aime particulièrement les femmes ou qui est endetté, ou d’un joueur aux prises avec un problème de drogue ou de jeu compulsif.

En 2007, la NBA avait connu un scandale semblable quand le FBI avait découvert que l’arbitre Tom Donaghy influençait volontairement les résultats de certains matchs, en plus de vendre des informations privilégiées à la mafia.

En 2009, une manchette de La Presse nous avait appris que les frères Andrei et Sergei Kostitsyn, du Canadien, fréquentaient un membre du crime organisé et que ce dernier leur fournissait des voitures, des femmes et gérait même leurs cartes de crédit. Peu de gens avaient alors compris la réelle signification de cette histoire : le crime organisé avait un pied dans le plus prestigieux vestiaire de la LNH.

Le livre de Declan Hill illustre aussi à quel point le nombre de personnes à soudoyer est petit pour transformer l’allure d’un match. Il a écrit que des matchs de Coupe du monde de soccer ont été truqués, même si on retrouve dans ce tournoi des athlètes parmi les mieux payés sur la planète. Un membre d’un syndicat criminel lui a même confié être parvenu à manipuler les résultats d’un match des... Yankees de New York.


Dès le moment où des paris sont acceptés sur un événement sportif en particulier, les preneurs aux livres se mettent à la recherche d’informations privilégiées pour établir des cotes qui leur sont favorables. C’est leur métier.

À l’inverse, le crime organisé cherche à corrompre des arbitres ou des joueurs pour renverser ou exploiter à son avantage les cotes établies par les preneurs aux livres.

En Europe, il y a toute une criminalité qui est née de cette forme de paris et qui s’est irrémédiablement incrustée. On a été obligé de former des escouades policières entièrement consacrées à la corruption sportive. Et comme toutes les escouades policières, celles-ci ne parviennent à stopper qu’un certain pourcentage de ces activités illicites.

Autre facteur à ne pas négliger : comme les résultats des grands championnats sont davantage surveillés par les autorités policières, les criminels se tournent automatiquement vers les championnats inférieurs, où les salaires sont moindres, pour manipuler les résultats des matchs.

Par exemple, saviez-vous que des preneurs aux livres étrangers acceptent des paris sur les matchs de la Ligue américaine de hockey et sur le hockey junior majeur canadien?

Avec quelle facilité peut-on convaincre un gardien junior qui gagne 70 $ par semaine de laisser passer quelques buts de plus au cours d’un match? Et à quel point est-il plus facile, pour un joueur qui se sent condamné à la LAH, d’accepter un petit magot qui pourrait lui servir à la fin de sa carrière?

Combien de boxeurs, qui se battent souvent pour quelques milliers de dollars, seraient susceptibles de s’étendre au tapis pour une somme trois ou quatre fois supérieure à leur bourse?

Il est permis de croire que les députés qui sont appelés à voter sur les deux projets de loi à l’étude aux Communes ne se posent pas ces questions, ou n’étudient pas la situation sous cet angle.

On peut toutefois être sûr d’une chose : les gens du crime organisé le feront. Pour eux, comme le prétendaient Gary Bettman et Bill Daly il n’y a pas si longtemps, l’adoption d’une telle loi sera une grande nouvelle.

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