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Le Qatar, le Mondial des clubs et l’égalité des sexes

Quel devrait être le rôle des fédérations sportives pour éviter ce genre de scène?

Ils portent des masques de protection.

Gianni Infantino remet une médaille à quatre arbitres qui font la queue.

Photo : Reuters / MOHAMMED DABBOUS

Le Qatar, objet de nombreuses critiques en route vers son Mondial en 2022, accueillait le week-end dernier la Coupe du monde des clubs. La controverse s’est invitée en fin de tournoi, avec en toile de fond la question de l’égalité entre les hommes et les femmes.

Des doutes persistent toujours sur de possibles malversations qui auraient incité la FIFA à choisir la candidature du Qatar. Les conditions de travail des immigrants chargés de construire les stades ont été la source de nombreuses critiques. De façon générale, l’organisation d’événements sportifs dans un climat comme celui de Doha, où il fait très chaud, est perçue comme irresponsable par des athlètes et des spécialistes.

Un nouvel élément s’est ajouté en fin de semaine, à l’issue de la Coupe du monde des clubs. Ce tournoi sert en quelque sorte de répétition générale pour le comité organisateur, en prévision du Mondial qui commencera en novembre 2022.

Lors de la cérémonie de clôture, après la victoire du Bayern de Munich, le cheikh Joaan bin Hamad Al Thani se trouvait sur une scène aux abords du terrain. Le fils de l’émir est le président du Comité olympique du Qatar. Il était sur place afin de souligner le travail des arbitres.

Après avoir reçu les médailles et les félicitations du président de la FIFA, Gianni Infantino, les arbitres masculins ont obtenu une poignée de main du dignitaire en guise de remerciement. Étrangement, les arbitres féminines ont continué leur chemin, comme si elles avaient reçu l’indication de ne pas entrer en contact avec le cheikh.

Cette scène a fait mal paraître la FIFA, qui dit promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes. Son président a réagi par voie de communiqué. Prétendant que les apparences sont trompeuses, il affirme que la distanciation physique imposée par la pandémie explique l’absence de contact entre les deux femmes et le cheikh.

Yann Roche, professeur rattaché à l’observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand, ne croit pas trop la version de la fédération. Gianni est un grand politicien. J’ai de la misère à les croire. Ils veulent sauver la face. Ils sont en mode damage control pour éviter qu’une autre tache s’ajoute à leur dossier Qatar.

La journaliste Shireed Ahmed, qui a développé une spécialité sur la place des femmes dans le monde du sport, abonde dans le même sens. La FIFA n’admet jamais l’erreur, dit-elle. C’est le résultat d’années à ne pas prendre en considération les femmes dans leur structure.

Ça démontre aussi qu'elle manque d’intérêt pour les mœurs des pays qu’elle visite.

Une citation de :Shireed Ahmed, journaliste

Avec plus de sensibilité et d’intérêt pour la culture locale, il aurait été possible d’organiser une cérémonie plus respectueuse, avance-t-elle. C’est le genre de détails que la FIFA aurait dû être en mesure de prévoir. C’est un événement mondial. Et ça fait paraître très mal le sport, en même temps que ça fait très mal paraître le Qatar.

Elle ajoute que la faute demeure partagée : Si la royauté était mal à l'aise avec la présence de ces arbitres, elle aurait pu envoyer une femme sur scène plutôt qu'un homme.

Il y a une façon, dans un contexte islamique, d’établir un contexte respectueux entre hommes et femmes. Hocher la tête, placer sa main sur le cœur, offrir des fleurs, peu importe! C’est une occasion ratée de le montrer aux yeux du monde, affirme Shireed Ahmed, qui est aussi coanimatrice du populaire balado sportif Burn It All Down.

L’appétit sportif du Qatar et de la Chine décortiquée

La Chine et des pays du Moyen-Orient comme le Qatar s’imposent de plus en plus comme de nouvelles grandes scènes pour des compétitions d'envergure.

Plusieurs raisons expliquent les intérêts de ces nations pour ces grands événements, selon Yann Roche, qui est également auteur d’un blogue consacré à la géopolitique du sport.

Ce n’est pas tant un facteur touristique, comme on pourrait l’imaginer. Certaines études nous démontrent que les bénéfices économiques sont plus limités que l’on pense. Il y a un effet répulsif, difficile à calculer, qui éloigne les touristes lors de la tenue de ces événements.

Les motivations de ces pays sont donc moins économiques que politiques.

C’est une forme d’effort diplomatique de la part de ces pays, de montrer que leur régime est performant aux yeux du monde.

Une citation de :Yann Roche, professeur au département de géographie de l'UQAM

Si ces pays se distinguent sur la scène sportive, ces derniers temps, c’est aussi en raison de l’offre. Plusieurs avancent que la crise économique en Grèce a été déclenchée par la tenue des JO de 2004. Les populations sont craintives quand il est question de financer de grandes infrastructures.

Ce désintérêt des pays occidentaux ouvre la voie à de nouvelles candidatures, comme celle du Qatar ou de la Chine. Car dans des pays, disons moins démocratiques, le poids de l’opinion publique pèse moins, dit Yann Roche.

Le rôle des fédérations

Même si elle dit ne pas vouloir s’impliquer directement dans la politique intérieure des pays qu’elle visite, la FIFA a nécessairement une influence.

Les stades de la Coupe du monde de 2022 bénéficieront d’une exception pour vendre de l’alcool, malgré les règles strictes du Qatar en la matière. C’est aussi dans ce pays que la FIFA a décidé d’intégrer, pour la première fois de son histoire, des femmes dans son corps arbitral lors d’une Coupe du monde des clubs. Une charge politique accompagne nécessairement ces grands événements.

Est-ce qu’il était périlleux, pour la FIFA, de s’aventurer au Qatar dans ce contexte? Il s’agissait d’une occasion d’affaires avant tout, soutient Yann Roche. À cause du système de rotation, on ne pouvait pas retourner en Europe. Doha, c’était un choix très défendable a priori. Ça pouvait même être vu comme une ouverture d’esprit, ou en tout cas une ouverture sur un nouveau marché.

Le Qatar est aussi très fortuné et n'a aucune difficulté à accueillir financièrement l’événement. Il est d'ailleurs candidat pour accueillir les Jeux olympiques de 2032.

L'arbitre salue amicalement un joueur sur le terrain.

L'Argentine Mariana de Almeida est devenue l'une des trois premières femmes à arbitrer en Coupe du monde des clubs.

Photo : pool/afp via getty images / MARCELO ENDELLI

Si la FIFA ne se positionne pas plus fermement politiquement, c’est en partie en raison de sa base, avance le professeur Roche. Je vais être cynique, mais je ne pense pas que les footballeurs professionnels se préoccupent beaucoup des questions d’égalité entre les hommes et les femmes, des questions des droits des travailleurs migrants au Qatar, etc., ajoute-t-il.

Il y a quelques individus à l’écart. Mais pas un mouvement d’équipe unie comme on voit dans la NBA ou la NFL.

Combattre sexisme, racisme et inégalités grâce au sport

Shireed Ahmed le répète : le soccer peut tout de même être un vecteur de changement social. C’est ce qui la désole le plus de ce qui s'est passé à la Coupe du monde des clubs à Doha le week-end dernier. Les pays arabes ont la réputation d’être des pays très hospitaliers. Ça me frustre qu’on se retrouve avec cette cérémonie, qui aura comme effet d’éloigner les cultures plutôt que de les rapprocher.

Elle souligne que c’est une coutume très européenne que celle de serrer des mains. La culture japonaise tend aussi à éviter les contacts physiques. Et ça ne choque pas autant que lorsque c’est dans un pays arabe.

Dans le flot de critiques qui ont suivi la diffusion des images, Shireed Ahmed détecte en effet quelques commentaires tendancieux : Ces appels à combattre le sexisme dissimulaient malheureusement beaucoup de racisme aussi. Comme si le sexisme était seulement l’affaire du Moyen-Orient, et qu’il n’y en avait pas dans le sport en Amérique du Nord!

Elle donne en exemple la sous-représentation des femmes dans les conseils de la FIFA ou le litige légal qui oppose les joueuses de soccer américaines à leur fédération.

Vue du stade

Le stade Education City est un des huit stades qui accueilleront des matchs de la Coupe du monde de soccer de 2022.

Photo : Getty Images / AFP/KARIM JAAFAR

La responsabilité ne devrait pas incomber qu’aux athlètes, mais également aux entraîneurs et aux fédérations qui devraient, selon elle, les appuyer.

Yann Roche partage le même avis. C’est difficile pour une fédération d’entreprendre des mesures formelles, mais elles peuvent entraîner un effet à moyen et long terme sur l’évolution des mentalités.

Celui-ci pose toutefois certaines conditions. Ça doit se faire graduellement, on ne peut pas brusquer le changement. Il soulève l’exemple des partisanes iraniennes qui ont dû attendre longuement avant d’obtenir le droit d’accéder aux stades.

Ensuite, le changement doit venir des populations locales, et se faire mutuellement. Une fédération internationale sportive ne peut injecter une dose de démocratie ou de justice sociale à un pays étranger, comme si elle disposait d’un vaccin magique. Le changement doit venir de l’intérieur. Il ne peut pas venir avec des sanctions ou des pressions externes. Et il ne doit pas être perçu comme moralisateur, sinon ça peut créer l’effet inverse.

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