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Chronique

Aller à Pékin équivaudra-t-il à cautionner un crime contre l’humanité?

Un drapeau rouge étoilé devant des anneaux

Le drapeau chinois flotte devant les anneaux olympiques lors d'une manifestation à la Lausanne contre la tenue des JO à Pékin en 2022.

Photo : Getty Images / FABRICE COFFRINI

L’idéalisme aveugle des décideurs du mouvement olympique est parfois stupéfiant.

Quand le Comité international olympique (CIO) permet à des pays totalitaires de présenter des Jeux olympiques, il donne une légitimité et offre une vitrine mondiale à des gouvernements qui violent les droits de la personne. Ce n’est pas difficile à comprendre. C’est d’ailleurs la raison fondamentale pour laquelle des pays comme la Russie et la Chine postulent constamment pour avoir le privilège d’organiser des événements sportifs internationaux.

Au Canada et dans le monde, des groupes se lèvent pour demander un boycottage des Jeux d’hiver de Pékin, dont la cérémonie d’ouverture est prévue dans un an moins quelques jours. Ces appels surviennent en raison du génocide que le gouvernement chinois mène depuis plusieurs années contre sa minorité ouïgoure.

Un génocide, en passant, se définit comme un acte de destruction organisé et approuvé par un État et visant l'extermination systématique d’un groupe ethnique, religieux ou social . On parle ici du crime le plus abject qui puisse être commis sur Terre.

Les Ouïgours, qui sont musulmans, vivent dans la province du Xinjiang. Ils sont 12 millions, soit une fois et demie la population du Québec.

Samedi dernier, un groupe de députés représentant tous les partis politiques présents à Ottawa et à Québec, de même que des organisations humanitaires et l’ex-champion olympique Jean-Luc Brassard ont adopté une approche légèrement différente.

Au lieu de réclamer un boycottage (qui aurait pour effet de punir les athlètes), ces personnalités demandent au CIO de déplacer les Jeux d’hiver de 2022 dans un autre pays que la Chine. Dans une lettre ouverte, ils plaident le fait que le mouvement olympique et les athlètes ne peuvent fermer les yeux sur la démarche que mène le gouvernement chinois pour faire disparaître les Ouïgours.

Les signataires de cette lettre tracent un parallèle avec les Jeux présentés en Allemagne en 1936, qu’ils qualifient de Jeux de la honte.

La situation des Ouïgours étant connue depuis plusieurs années, on peut se demander pourquoi tous ces gens ont attendu aussi longtemps avant de proposer un déménagement des Jeux de Pékin. À moins d’un an des JO, ça relève presque de l’utopie.

Néanmoins, les questions qu’ils soulèvent sont extrêmement pertinentes. La conduite du Canada dans cette affaire en dira très long sur nos convictions et nos valeurs fondamentales.

***

Depuis que les Ouïgours ont commencé à être systématiquement persécutés, en 2014, diverses organisations et organismes de presse ont rapporté des faits extrêmement troublants et incriminants.

Après avoir rencontré et entendu plusieurs témoins, un sous-comité de la Chambre des communes a par ailleurs statué, en octobre dernier, que les agissements du Parti communiste chinois répondent à la définition de génocide qui apparaît dans la Convention internationale.

  • Encore samedi, un reportage publié dans La Presse+ nous racontait comment le gouvernement chinois s’y prend pour stériliser de force les femmes de la minorité ouïgoure.
  • Selon de nombreuses sources, depuis 2014, un grand nombre de Ouïgours disparaissent du jour au lendemain sans laisser de trace. Plus de deux millions d'entre eux sont incarcérés dans des camps de concentration où l’on s’affaire soi-disant à les rééduquer.
  • Il y a un peu plus d’un an, dans le cadre d’une démarche entreprise par un consortium de presse, Radio-Canada avait publié ce reportage expliquant le système de surveillance orwellien mis en place pour épier les moindres faits et gestes de cette minorité religieuse. Par exemple, pour entrer dans un supermarché, les Ouïgours doivent passer sous un lecteur qui capte automatiquement le contenu de leurs téléphones portables.
  • Et toujours dans la même veine, environ un million de familles ouïgoures ont été forcées d’accueillir dans leur maison un envoyé du gouvernement et de le traiter comme un membre de leur cellule familiale. Ce membre de la majorité han surveille la famille et s’assure de son adhésion aux valeurs chinoises. Les gens sont constamment surveillés et terrorisés.
  • En plus d’exercer cette répression sur son territoire, le gouvernement chinois traque les Ouïgours qui ont fui la Chine et qui sont devenus citoyens d’autres pays, dont le Canada.

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Ce qui se passe actuellement en Chine est d’une violence et d’une inhumanité inouïes. On ne peut faire semblant que ça n’existe pas.

La moralité du CIO étant infiniment élastique, on sait qu’il restera coi sur cette délicate question. L’an passé, en pleine pandémie, il a fallu que les athlètes et les comités olympiques nationaux passent sur le corps de Thomas Bach pour que les Jeux de Tokyo soient reportés. Et depuis 2016, Bach a tout fait pour éviter que les Russes soient punis après avoir orchestré la plus grande opération de tricherie de l’histoire du sport.

Incroyablement, au sein du Comité olympique canadien (COC), il se trouve des gens prêts à monter aux barricades pour plaider le fait qu’il sera tout à fait approprié de dépêcher nos athlètes à Pékin afin d’y célébrer la fraternité des peuples. En plein génocide! Comme si de rien n’était.

Dans une lettre ouverte publiée jeudi dernier, le chef de la direction du COC David Shoemaker et la secrétaire générale du Comité paralympique canadien Karen O’Neil ont catégoriquement rejeté les appels au boycottage des Jeux de Pékin.

Selon M. Shoemaker et Mme O’Neil, les boycottages ne fonctionnent pas. Ils punissent seulement les athlètes qui devaient participer aux épreuves, leurs adversaires et ceux pour qui ils auraient été une source d’inspiration.

À preuve, ajoutent-ils, même si de nombreux pays occidentaux ont boycotté les Jeux de Moscou en 1980, les Soviétiques ont poursuivi leur présence en Afghanistan pendant une décennie de plus. Et en guise de représailles, en 1984, les pays du bloc de l’Est ont à leur tour boycotté les Jeux de Los Angeles.

Les Jeux olympiques et paralympiques possèdent le pouvoir unique de réunir le monde et de créer un dialogue comme peu d’autres événements. Quand nos athlètes seront en action à Pékin, Équipe Canada mettra en vitrine les valeurs canadiennes et contribuera à bâtir des ponts essentiels et non pas des murs entre les nations, concluait la lettre des dirigeants.

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Ce que David Shoemaker et Karen O’Neil semblent oublier, toutefois, c’est que le boycottage des Jeux de Moscou avait tout de même fait très mal au régime soviétique.

Même pour un régime totalitaire contrôlant tous les organes d’information, c’est extrêmement difficile d’expliquer à sa population pourquoi 65 pays ont subitement décidé de lui tourner le dos. De surcroît, au lieu de pouvoir se servir des Jeux de 1980 pour propager la splendeur de l’URSS dans le monde, les Soviétiques se sont retrouvés isolés, contraints de présenter des Jeux quasi régionaux qui n’ont eu à peu près aucune visibilité en Occident.

Que l’occupation de l’Afghanistan se soit poursuivie ou non n’est pas pertinent. Au bout du compte, 40 ans plus tard, on se souvient que 65 pays ont refusé de cautionner une invasion militaire dans une région sensible du globe qui menaçait la paix mondiale.

Par ailleurs, si la vision du monde exprimée par David Shoemaker et Karen O’Neil tenait la route, il suffirait de permettre à tous les régimes dictatoriaux de la planète d’accueillir les Jeux pour que leurs valeurs soient soudainement renversées par la pureté de l’idéal olympique et des valeurs canadiennes.

Si cette logique tenait la route, nous ne serions même pas en train de débattre de cette question. Après avoir accueilli les Jeux d’été en 2008, les Chinois ne se seraient pas attaqués à la démocratie de Hong Kong et ne seraient pas en train de commettre un génocide contre les Ouïgours. Les Russes, quant à eux, n’auraient pas envahi le territoire ukrainien quelques jours après les Jeux de Sotchi. Et durant ces mêmes Jeux, leur gouvernement n’aurait pas élaboré un système de dopage sans précédent pour des raisons de propagande.

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Il y a encore quelques semaines, le président de la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF), René Fasel, tenait exactement le même genre de discours que les dirigeants du CPC et du COC.

Le Bélarus, où sévit le dictateur Alexander Loukachenko, avait été désigné pour agir, conjointement avec la Lettonie, comme pays hôte du prochain Championnat mondial. Le plus sérieusement du monde, Fasel soutenait que l’événement allait servir à établir des ponts entre le dictateur et ses opposants.

Or, les élections de l’été dernier se sont très mal déroulées. La plupart des candidats qui briguaient la présidence contre Loukachenko ont été arrêtés. On a ensuite annoncé que le dictateur a été réélu avec plus de 80 % des voix, et les gigantesques manifestations qui s’en sont suivies ont eu comme réponse une violente vague de répression et d’arrestations.

Outre les pressions publiques, il a fallu que les commanditaires majeurs de l'IIHF, Skoda, Nivea et Liqui Moly, menacent de retirer leurs billes pour que le Bélarus se fasse finalement retirer la présentation du mondial.

Les opposants politiques de Loukachenko ont soutenu que cette décision de l'IIHF avait probablement empêché une autre vague de répression. Ils ont argué que le dictateur aurait voulu nettoyer Minsk de ses opposants dans les semaines précédant le Championnat du monde.

Bref, nous ne vivons malheureusement pas dans le monde de Boy-scouts qu’imaginent David Shoemaker et Karen O’Neil.

La vérité, et l’histoire le démontre assez clairement, c’est qu’une présence canadienne aux Jeux de Pékin n’affaiblira en rien la position du gouvernement chinois. Au contraire. Elle cautionnera les actions extrêmement violentes qu’il est en train de mener.

La décision n’est donc pas difficile à prendre.

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