•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La technologie et les souliers de course : qu'en pensent les athlètes?

Montage des quatre athlètes en action

Élissa Legault, Jean-Simon Desgagnés, Charles Philibert-Thiboutot, Mélanie Myrand

Photo : MONTAGE / PHOTOS DE COURTOISIE

Aux Jeux olympiques de Rio, en 2016, le marathon a été remporté par un coureur qui avait au pied des chaussures pas encore offertes sur le marché.

Eliud Kipchoge a traversé le fil d’arrivée en portant des Vaporfly, dernier modèle d’espadrilles conçu par l'entreprise américaine Nike. Il s’agissait en fait d’un prototype, puisque les souliers ont été présentés officiellement au public en 2017.

Cet accès privilégié dont a bénéficié Kipchoge a soulevé la controverse, car le produit améliorerait jusqu’à 5 % les performances des coureurs sur route. Un groupe d’athlètes d'élite a d’ailleurs interpellé la fédération internationale, World Athletics.

Un comité de travail a tranché en janvier 2020. Par souci d’équité, seuls les souliers offerts sur les étagères pourront être portés par des coureurs aux Jeux de Tokyo. La fédération a aussi limité l’épaisseur des semelles et le nombre de plaques de carbone.

Qualifiées de magiques par certains, les chaussures possèdent des propriétés qui créent un effet de ressort, comme l'a expliqué l’experte en biomécanique Anne-Laure Ménard.

À six mois des marathons de Tokyo, qui doivent avoir lieu les 7 et 8 août, Radio-Canada Sports a interrogé quatre coureurs d’ici sur l’effet supposément magique de ces souliers et sur l’importance que cette pièce d’équipement continue de gagner dans leur sport.

  • Jean-Simon Desgagnés (22 ans) étudie en médecine à l’Université Laval. Il a remporté la médaille d’or au 3000 m aux derniers Championnats d’athlétisme U Sports;
  • Charles Philibert-Thiboutot (30 ans) a participé aux Jeux olympiques de Rio en 2016. Il détient le record québécois pour le 3000 m;
  • Élissa Legault (26 ans) a été nommée athlète du mois par la Fédération québécoise d’athlétisme en octobre dernier. Son récent chrono de 2 h 39 min 7 s lui vaut le 9e temps de l’histoire parmi les marathoniennes au Québec;
  • Melanie Myrand (35 ans) se situe au 6e rang de tous les temps des marathoniennes du Québec grâce à une performance de 2:33:20 en 2019 aux Pays-Bas.

Q. - Quelle est votre position par rapport aux souliers Vaporfly?

Jean-Simon Desgagnés. J'ai New Balance comme partenaire équipementier. Ça a pris un moment avant que j'essaye les Nike. Au départ, j’étais un peu sceptique. Je ne voyais pas comment ils pouvaient permettre une amélioration instantanée, de façon presque magique. Je n’ai pas tout de suite embarqué dans la vague, je me disais : Cela doit dépendre des préférences de chacun.

Puis j’ai acheté ma première paire à l’automne seulement, et c’est vrai que ça fait une différence.

Charles Philibert-Thiboutot. Je n’ai pas le droit de même les essayer, parce que je suis sous contrat depuis le début de ma carrière avec une autre compagnie, Asics. Mais on voit tout de suite que ces modèles ont un impact majeur sur les temps des coureurs. C’est comme si la masse critique des marathoniens avait diminué de trois ou quatre minutes. C’est un gros gain, attribuable aux nouveaux souliers.

Élissa Legault. Je suis ambassadrice pour une autre marque, Saucony. Ils ont un modèle semblable, avec une plaque de carbone, mais sans la mousse rebondissante qui caractérise les Vaporfly. Mais juste la plaque de carbone, je peux dire que ça fait une différence. À mon dernier marathon, je sentais que j’amortissais mieux, que ma foulée était plus dynamique.

Melanie Myrand. Je ne suis pas associée à une marque en particulier. En 2018, avant le marathon de Chicago, tout le monde ne jurait que par le nouveau modèle de Nike. J'avais peur d'être désavantagée si je n'en avais pas. Je me suis trouvé des AlphaFly à la dernière minute. J'ai beaucoup aimé. J'ai aussi utilisé des Nike aux Pays-Bas en 2019, puis à Waterloo cet automne. En ce moment, c'est mon soulier de prédilection pour les marathons.

L'athlète est en pleine poussée, chaussures de couleur orange fluo au pied.

Melanie Myrand a essayé les souliers VaporFly de Nike pour la première fois en 2018.

Photo : The Associated Press / Matt Marton


Q. - Comment ces nouvelles technologies (plaque de carbone, mousse, etc.) aident-elles les coureurs?

Jean-Simon Desgagnés. Ce n’est pas comme entrer dans un nouvel univers. Ce ne sont pas des semelles magiques. Mais on va se sentir plus réactif, plus en contrôle. Ça prendra deux ou trois minutes avant de ressentir les effets. À l’entraînement, je les utilise dans des contextes très précis.

En compétition, ils sont très avantageux sur la route, sur l’asphalte. Moi, je compétitionne surtout sur la piste. Sur un anneau de 400 mètres, le carbone n’a pas vraiment d’effet positif. Mais admettons pour un cinq kilomètres sur route, j’opterais pour les Vaporfly.

Élissa Legault. Il y a une meilleure réponse énergétique. L’effet est proportionnel à la distance. Ça aide à combattre la fatigue, pendant et après. C’est vraiment en distance qu’il y a un effet bénéfique. J’ai couru un cinq kilomètres en time trial, et j’ai retranché une minute depuis mon dernier temps. Mon entraînement a joué un rôle, mais je pense que le nouveau soulier aussi.

Les deux hommes sont en pleine course.

Jean-Simon Desgagnés et Charles Philibert-Thiboutot en action sur le campus de l'Université Laval.

Photo : Rouge et Or / Louis Charland


Q. - Est-ce qu’un athlète qui ne porte pas des Vaporfly sera désavantagé?

Charles Philibert-Thiboutot. Toutes les compagnies ont déjà un soulier avec la plaque de carbone, plusieurs avec une mousse légère et active aussi. Mais en se parlant entre athlètes, ça reste unanime que le produit de Nike est le plus efficace. Plusieurs compagnies essayent d’imiter le produit, avec beaucoup ou peu de succès, ça dépend.

En 2016, Nike était à des années-lumière de ses concurrents. Si tu n’étais pas avec Nike à ce moment, tu étais clairement désavantagé. Mais il y a eu une période d’ajustements.

Élissa Legault. Si tu veux compétitionner, il faut que tu offres des produits concurrentiels. Les compagnies qui veulent garder leurs athlètes dans leurs rangs n'ont pas le choix d’améliorer leurs produits. Sinon, un athlète pourrait quitter juste pour avoir porté des Nike.

Melanie Myrand. Ça dépend des préférences. Le soulier n'offre pas son meilleur rendement dans les courses avec beaucoup de virages prononcés. Je l'ai remarqué à Waterloo, qui est un circuit assez courbé. Chaque soulier a des avantages et des inconvénients. Ces espadrilles sont peu adaptées aux parcours avec beaucoup de virages brusques.

Jean-Simon Desgagnés. L’important, c’est l’accès. Si tout le monde peut aller s’acheter le produit, c’est correct. Au début, seulement les athlètes les mieux commandités avaient accès au produit. C’était un peu déloyal. Les normes établies par World Athletics offrent un bon encadrement.

Charles Philibert-Thiboutot en pleine course sur route

Charles Philibert-Thiboutot a participé au 10 km, lors de l'événement On court Montréal en août 2020.

Photo : Radio-Canada / Antoine Deshaies


Q. - Est-ce que le nouveau règlement de la fédération internationale répond à toutes les inquiétudes que pouvaient avoir les athlètes?

Jean-Simon Desgagnés. Je dirais que c’est partagé. Il y a encore des inquiétudes. Certains maintiennent que la plaque de carbone devrait tout simplement être bannie en compétition. Oui, elle procure une différence minime. Mais rendu à un certain niveau de compétition, les différences minimes font foi de tout. Des records ont été fracassés, la tranche supérieure de coureurs est plus rapide qu’elle ne l’a jamais été.

Certains se demandent si ça ne va pas brimer les performances du passé. Mais ça reste un soulier, et on ne peut pas arrêter le progrès non plus.

Charles Philibert-Thiboutot. C’est équitable maintenant, je pense. Sur piste, de toute façon, l’effet de ces souliers est moins prouvé que sur route. L’aspect clé, c’est vraiment l’accès au produit. Avant, il y avait un avantage secret, dissimulé. Avec la nouvelle réglementation, ce n’est plus possible.

Élissa Legault. Ça fait partie de la game. Les cyclistes ont leur vélo, les skieurs, leurs skis, nous, on a notre soulier. C’est notre équipement. C’est une bonne décision d’accepter les plaques de carbone. C’est pour aider les athlètes. Ça peut juste nous aider à atteindre de meilleurs résultats.


Est-ce qu’il y a un risque que la technologie prenne trop de place et dénature le sport?

Charles Philibert-Thiboutot. Dans un contexte de haute performance, la pièce d’équipement ne sert jamais qu’à la protection de l’athlète, il y a toujours un aspect performance. C’est comme ça au golf aussi, partout : plus haut, plus vite, plus loin, plus fort. Le soulier s’inscrit dans cette perspective. Je vois ça comme une course à la technologie, comme en formule 1 avec les écuries qui se dépassent d’année en année avec leurs innovations.

Élissa Legault. Nous sommes en 2021. La technologie évolue. Et pourtant, si on regarde les records québécois pour les marathons, autant chez les hommes que les femmes, plusieurs datent des années 1980. Et ces personnes-là doivent aussi accepter que leur marque soit battue un jour. Les records sont faits pour être abaissés.

Jean-Simon Desgagnés. On ne veut pas que la machinerie prenne plus de place que l’athlète. Le débat pour l’instant est surtout sur la mousse rebondissante, qui retourne presque 100 % de l’énergie envoyée au sol. Certains se questionnent sur cette facette-là de la technologie. Mais ça fait longtemps que le soulier est un outil de performance bien plus qu’un outil de protection.

Melanie Myrand. L'idéal du sport purement équitable et démocratique n'existe pas. Il y a un aspect business dans la course à pied comme dans chaque sport. Il y a des athlètes qui ont un avantage, parce qu'ils ont les moyens financiers de s'entraîner en hauteur ou dans des pays plus chauds. La technologie offre un avantage parmi tant d'autres. Avant, la tendance était aux souliers minimalistes. On reviendra peut-être à cette mode un jour.


Charles Philibert-Thiboutot a terminé 2e d'un 1500 m en Allemagne le 7 février, à sa première compétition sur cette distance en trois ans. Son objectif est de se qualifier pour les prochains Jeux olympiques aux 1500 et 5000 m.

De son côté, Jean-Simon Desgagnés vise une participation prochaine aux Jeux olympiques. Il s’entraîne pour se classer parmi les trois premiers aux Championnats canadiens en juin.

Élissa Legault souhaite participer à un demi-marathon au printemps. Elle a aussi dans sa ligne de mire le 5000 m des Championnats canadiens, ainsi qu’une participation aux Jeux de Paris en 2024.

Finalement, Melanie Myrand travaille à temps plein à combattre la pandémie de COVID-19. L’infirmière de formation entretient toujours des visées pour les JO de 2024. D’ici là, elle aimerait fonder une famille.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !