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Les doutes et les craintes de Yannick Bestaven, vainqueur du Vendée Globe

Il tient le trophée au-dessus de sa tête.

Yannick Bestaven

Photo : vendée globe

Le vainqueur du Vendée Globe, Yannick Bestaven, est passé par toute la gamme des émotions durant ses 80 jours en mer. Radio-Canada Sports a pu en discuter avec lui.

C’est plus tempétueux qu’en mer, lance Yannick Bestaven en guise de bienvenue dans son tourbillon médiatique. Après 80 jours autour du monde en solitaire et sans assistance, il est heureux d’avoir retrouvé la terre ferme et les siens.

C’était une course tellement intense qu’on n’a pas vu le temps passer. C’est quand même bizarre, car on part 80 jours en mer, 80 jours de solitude. Il y a eu plein de rebondissements. Il y a quelquefois où je me suis cru vainqueur au cap Horn, pour après avoir le sentiment d’avoir tout perdu au large du Brésil. Il y a même eu des fois où je n’étais pas loin de l’abandon avec un bateau qui commençait à être pas mal abîmé. C’était un ascenseur émotionnel impressionnant.

Le navigateur est également revenu sur ce qu’il qualifie lui-même de nuit d’enfer, quand il s’est dérouté pour porter secours à son ami Kevin Escoffier qui était dans un radeau de survie après avoir vu son bateau se casser en deux et couler.

Au fur et à mesure que les heures passent, je me dis que l’on ne reverra plus Kevin.

Une citation de :Yannick Bestaven, gagnant du Vendée Globe

Même s'il avait dépassé la position d'Escoffier, il n'a pas hésité à faire demi-tour.

J’y vais, je ne réfléchis pas. Il fallait que je fasse demi-tour avec des vents contraires et une mer avec des creux de six mètres, raconte le navigateur de 48 ans. Quand j’ai un premier contact avec Jean Le Cam, qui avait raté Kevin en pleine nuit, je me suis dit que ça sentait le roussi. On sait que dans ces conditions extrêmes, si on rate le premier sauvetage, le deuxième ou le troisième, on y croit un peu moins. C’était une nuit à sillonner le plan d’eau. Il fallait être sur le pont et scruter chaque éventuel point lumineux dans l’océan déchaîné. Il faisait froid, avec des paquets de mer qui passent sur le pont. Je suis trempé et, de temps en temps, je rentrais boire un café pour me réchauffer en me disant : "Mais comment Kevin peut faire dans son radeau de survie avec ce temps?"

Kevin Escoffier quitte le bateau de Jean Le cam après son sauvetage.

Spectaculaire sauvetage de Kevin Escoffier

Photo : vendée globe

Un dénouement heureux, mais un moral bas

Cette nuit d'enfer a laissé des traces sur le moral du futur vainqueur du Vendée Globe.

Après que Jean a récupéré Kevin sain et sauf, c’était difficile de se remettre en route. En plus, on n’a pas vu Kevin comme Jean.

Pour effacer le deuil de ce moment-là et ses sentiments de peur, c’est avec nous-mêmes que cela se passe. Je n’avais personne à qui en parler pour expulser tout ce que j’avais ressenti. Il a fallu du temps pour se remettre dans le bon chemin. Il y a aussi les doutes, car je me suis dit : "Si le bateau de Kevin s’est cassé en deux, nous aussi cela peut nous arriver alors qu’on va attaquer l’océan Indien et le Pacifique et qu’il n’y a personne pour venir nous chercher".

Une citation de :Yannick Bestaven, gagnant du Vendée Globe

Beaucoup de doutes, beaucoup de craintes, un petit traumatisme quoi, comme après un accident!

Yannick Bestaven va donc reprendre sa route la peur au ventre, reconnaît-il. S’il pensait que ce qu’il venait de vivre était intense, les jours suivants, il va connaître un autre véritable enfer.

Je ne pensais pas affronter ensuite une mer aussi déchaînée. J’ai vécu comme un sanglier, comme un animal. Ça veut dire vivre à quatre pattes. Le moindre repas, il y a tout qui saute dans tous les sens. Vous mangez avec vos doigts. Quand c’est par terre, vous remettez cela dans la gamelle. Il n’y a plus d’hygiène, il n’y a plus de temps pour faire attention à vous. On est un peu en survie, relate-t-il.

On se fait chahuter, bousculer sans cesse, c’est aussi avoir peur de l’environnement qui nous bouscule. C’est la première fois que je vivais quelque chose d’aussi intense, loin de tout. J’avais tout fait jusqu’ici pour éviter d’avoir peur. Quand on vous dit que la personne la plus proche, c’est la station spatiale qui est au-dessus de vous, vous vous dites : "Wow, on est un peu loin de tout là!"

Après la pluie vient le beau temps, dit le proverbe. Bestaven se souvient de moments magnifiques qu’il n’est pas près d’oublier.

C’est drôle, car le cerveau humain est bien fait, on ne se souvient que des beaux moments; et j’en ai eu plein. Les moments magiques, c’étaient les grands surfs sur les mers du sud, le spectacle incroyable des aurores. Le soleil qui se couche d’un côté en même temps qu’il se lève de l’autre côté, avec la nuit au milieu, avec un rouge qui passe au rose, puis au noir de la nuit, tout cela en même temps. Le vol des albatros qui, d’un battement d’ailes, font le tour du bateau à des vitesses pas possibles et qui, avec leur grande envergure, passent en se moquant de nous chaque fois qu’on fait une mauvaise manœuvre. Des images en tête comme celles-là, j’en ai plein.

Il regarde vers le ciel.

Yannick Bestaven

Photo : Getty Images / Sebastien Salom-Gomis

Le dernier sprint avant l’arrivée

Pour Yannick Bestaven, c’est ensuite une course contre la montre qui s'engage. Il sait maintenant qu’il peut gagner ce Vendée Globe. Il est conscient que tout va se jouer avec un temps serré. Chaque minute, chaque seconde va compter. Le compte à rebours est lancé.

Je sais à quelle heure je dois passer la ligne pour gagner. J’ai des repères bien fixés, néanmoins je sais que la course n’est pas terminée avant que je ne passe la ligne, car il peut encore se passer plein de choses, plein d’imprévus sur le chemin qu’il me reste à parcourir jusqu’aux Sables-d’Olonne. Je ne pense qu’à une chose, faire marcher mon bateau le plus vite possible.

Je suis tellement concentré sur mon bateau que je ne vois même pas les lumières de la ville arriver au fur et à mesure que je me rapproche de la côte. C’est seulement quand je lève la tête sur la ligne d’arrivée que je vois les lumières des Sables. Quand on arrive, c’est un feu d’artifice d’émotions dans ma tête.

Une citation de :Yannick Bestaven, gagnant du Vendée Globe

Celui qu'on a surnommé le prince des vents finira avec 2 h 31 min d'avance sur Charlie Dalin, qui avait franchi le premier la ligne d'arrivée, grâce au temps de compensation pour le sauvetage d'Escoffier. Le plus petit écart à l'arrivée depuis la première édition du Vendée Globe en 1989.

Arrivé à quai, le navigateur avait une pensée pour son bateau, son compagnon durant 80 jours. Comme certains font de l’anthropomorphisme avec les animaux en leur prêtant des sentiments, Yannick Bestaven reconnaît volontiers qu’il existe une réelle amitié entre lui et son bateau.

Bien sûr, bien sûr. On peut comparer cela avec un jockey et son cheval. Je pense encore que je n’ai pas assez remercié mon bateau avant de le quitter parce que tout est allé vite. J’espère avoir encore l’occasion de lui parler au creux de l’oreille.

Il tient des fumigènes.

Charlie Dalin a célébré son arrivée aux Sables-d'Olonne en compagnie de quelques centaines de bénévoles de la course.

Photo : Reuters / STEPHANE MAHE

Une fois à quai, Yannick Bestaven est allé à la rencontre de Charlie Dalin. Une rencontre de gentlemen, reconnaît-il.

Je lui suis très reconnaissant de son attitude. C’est lui-même qui a rapidement éteint cette petite polémique autour des temps de compensation qui ont toujours existé. Il a su couper court à toutes polémiques et ça montre les qualités du bonhomme et du sportif parce que pour lui, ça a été dur de couper la ligne le premier pour finir deuxième. Mais il m’a dit que c’était normal, car c’était moi qui avais mis le moins de temps pour faire le tour du monde. C’est pour cela que j’ai tenu à soulever le trophée avec lui. Je lui ai dit que dans quatre ans, c’est lui qui le soulèvera et je lui ai dit de faire attention, car il était pas mal lourd. Mais je ne savais pas à ce moment-là si j’allais repartir, ajoute le vainqueur, sourire en coin.

Quand on lui demande de décrire ce qu’est pour lui le Vendée Globe, la réponse est immédiate.

Beaucoup d’abnégation! On donne tout. On n'a pas forcément toujours du plaisir tous les jours. Mais on pense au confort de notre vie, on n’a plus les mêmes priorités. On reconnaît ses fragilités, on n’est plus le même après cela. On sort grandi de cette expérience, car on se découvre soi-même et on découvre à quel point on peut aller loin pour survivre et pour se dépasser dans des conditions qui sont parfois à la limite du soutenable!

Une citation de :Yannick Bestaven, gagnant du Vendée Globe

Quels sont les prochains objectifs? Remporter un deuxième Vendée Globe?

Je suis en train d’y réfléchir, mais cela peut faire partie des beaux objectifs dans la carrière d’un marin.

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