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De Larionov à Panarin, de la presse soviétique à Instagram

Il saute sur la glace avant une partie.

Artemi Panarin, des Rangers de New York

Photo : Getty Images / Bruce Bennett

Les athlètes qui défient ouvertement des politiciens sont des espèces rares. C’est encore plus rare lorsque le politicien en question se trouve à être Vladimir Poutine, considéré par plusieurs comme un intouchable en Russie.

Or, le 22 janvier, la vedette de la Ligue nationale de hockey (LNH) Artemi Panarin a affiché son soutien à Alexeï Navalny, l’un des principaux opposants au gouvernement de Poutine. L'homme est emprisonné pour des motifs qu’il juge politiques.

Navalny est accusé de diffamation et de fraude et d’avoir enfreint certaines conditions relatives à une peine d’emprisonnement datant de 2014. Il a été arrêté après s’être remis d’un empoisonnement présumé, dont il a été victime en août dernier. Il accuse par ailleurs le Kremlin d’en être responsable.

Des manifestants masqués portent des pancartes en faveur de Navalny et en opposition à Poutine.

Le 23 janvier dernier, des manifestants ont pris la rue à Berlin pour demander la libération de Navalny.

Photo : Getty Images / Omer Messinger

Sur des plateformes web comme dans la rue, des citoyens réclament sa libération. Une petite poignée de personnalités publiques ont également pris la parole. L’ancien capitaine de l’équipe nationale russe de soccer Igor Denisov a par exemple publié sur Twitter une vidéo en appui à Navalny.

Panarin, quant à lui, s’est tourné vers son compte Instagram pour soutenir l’ancien candidat à l'élection présidentielle russe de 2018. Le Russe a publié une photo de la famille Navalny, accompagnée du mot clic #свободунавальному (#LibertéPourNavalny).

Cette publication a vivement étonné Jean Lévesque, professeur à l’Université du Québec à Montréal, qui est spécialiste de l'histoire russe et du sport international.

Ça arrive de voir des artistes défier l’autorité russe, mais des athlètes, c’est très rare, dit-il. J’ai été doublement étonné de voir que plusieurs autres hockeyeurs ont aimé sa publication, comme Alex Radulov, Alex Kovalev, Denis Gurianov…

La place du sport dans le régime Poutine

Vladimir Poutine gravite autour du Kremlin depuis les années 1990. Il a dirigé la Russie de 2000 à 2008, avant d'accéder de nouveau à la présidence en 2012. Hockeyeur à ses heures, il est aussi très proche du monde sportif. Le sport occupe d’ailleurs une place considérable dans le déploiement de sa politique.

Le sport exerce un certain pouvoir dans le régime de Poutine; c’est ce qu’on appelle le soft power, précise Jean Lévesque. Le sport est une manière pour la Russie de montrer sa force à l’international. Il y a eu les Jeux de Sotchi – organisés à coût exorbitant –, l’arrivée d’un grand prix de formule 1, la Coupe du monde de soccer, etc.

La Ligue continentale de hockey, la KHL, est aussi sous le contrôle de gens d’affaires très près de Vladimir Poutine. Celui-ci ne rate d'ailleurs jamais une occasion de se mettre en valeur à travers le sport en participant à des joutes amicales. Il a tissé des liens avec des athlètes importants de la Russie, comme Alexander Ovechkin. La vedette des Capitals a reçu des offrandes de la part de Poutine à son mariage.

Poutine porte un chandail de hockey à l'effigie de la Russie et de la Finlande pendant une rencontre.

Vladimir Poutine, lors d'un match amical entre la Finlande et la Russie en 2012

Photo : afp via getty images / AFP

Ovechkin était d’ailleurs venu à la défense de Poutine, en 2019.

Panarin venait de critiquer le travail du président russe. Dans une entrevue donnée en russe, il dénonçait notamment un programme économique favorisant trop les grands centres, comme Moscou, au détriment des régions éloignées.

La critique de Panarin, on pourrait l’entendre de la bouche de bien des citoyens en Russie, affirme Jean Lévesque. Il y avait déjà un décalage de développement entre les grandes et petites villes, mais ça s'est accentué sous Poutine.

Panarin vient des alentours de Tcheliabinsk, un coin industriel et ouvrier. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si les joueurs russes qui ont aimé la publication de Panarin viennent tous de régions éloignées. Tu regardes Kovalev, Radulov, Gurianov : ils viennent tous aussi de plus petits milieux.

C’est seulement une hypothèse, mais ça laisse entendre qu’ils sont d’accord avec les fameux propos que Panarin a tenus en 2019.

Jean Lévesque, professeur à l’Université du Québec à Montréal

À l’inverse, Alexander Ovechkin est né à Moscou. Une autre démonstration du fossé creusé entre villes et régions : Ovechkin vient d’une famille d’athlètes. Il est très proche de Poutine. Il a répondu à Panarin de manière très condescendante, en le regardant de haut, comme si c'était parce que Panarin venait d’une petite ville, lance Jean Lévesque.

Le projet de Poutine d’amener des Jeux olympiques à Sotchi aura d’ailleurs coûté très cher à la Russie : On a déjà fait le calcul. Les 50 milliards utilisés pour organiser les Jeux olympiques auraient pu permettre de construire des arénas dans à peu près toutes les villes de taille moyenne ou grande à travers le pays!

Sur les traces de Larionov et compagnie

S’il est rare de voir des athlètes en général se positionner contre l’ordre établi, Jean Lévesque est quand même capable d’identifier quelques exemples en provenance de Russie.

La coureuse Yuliya Stepanova, qui a révélé certaines informations ayant mené au scandale de dopage russe, s’inscrivait certainement en porte-à-faux avec le discours de son gouvernement. Et il y a bien sûr Sergei Makarov, Igor Larionov et les autres déserteurs de l’Armée rouge, qui ont quitté leur pays natal pour venir jouer en Amérique du Nord.

Panarin est pour moi le premier depuis ce groupe de joueurs à vraiment défier l’autorité en place, dit Jean Lévesque. Ils avaient beaucoup à gagner, financièrement, à venir jouer dans la LNH. Mais les entraîneurs là-bas ne voulaient rien savoir de les laisser partir.

Ils se sont rebellés contre la vieille garde et le système en place. Ils sont même intervenus dans la presse soviétique. Ils ont fait plier le gouvernement, qui a dû intervenir pour permettre à l’équipe de les laisser partir.

Jean Lévesque

C'était une lettre ouverte publiée dans le magazine Ogonek, en octobre 1988. C’est le seul autre cas d’opposition du genre que je me rappelle.

Des représailles à venir?

Le message publié par Artemi Panarin était sûrement réfléchi, selon le professeur Lévesque. Je doute que Panarin se soit levé un matin en se disant : "Je vais défier l’autorité". Ça vient sûrement d’une conviction plus profonde. D’une irritation vis-à-vis l’arrogance du régime en place, peut-être.

Il devait aussi saisir la fenêtre qui s’ouvrait à lui pour utiliser sa tribune. Les manifestations pour libérer Navalny, c’est là. Il y avait un sentiment d’urgence qui a joué dans tout ça, certainement.

Panarin médaille d'or autour du cou après une victoire au Championnat du monde de 2011.

Panarin a connu beaucoup de succès sur la scène internationale et dans la KHL avant d'arriver en Amérique du Nord.

Photo : Getty Images / Rick Stewart

Le hockeyeur, qui a récolté 95 points en 2019-2020 avec les Rangers, agissait certainement en connaissance de cause. Il sait qu’il va choquer des gens dans son pays natal. Après son entrevue en 2019, il affirme que certains de ses entraîneurs de l’équipe nationale lui ont conseillé de cesser de s’exprimer de la sorte, rapporte Lévesque.

Est-ce que Panarin s’expose donc à des représailles? Difficile à dire. Ça reste un excellent joueur, mais on pourrait évoquer toutes sortes de motifs pour ne pas l’inclure dans l’équipe nationale, stipule Lévesque. Il est quand même jeune, poursuit-il. Il y a plusieurs Russes âgés qui vont finir leur carrière en KHL. Je ne sais pas si cette option-là va rester disponible pour Panarin à la fin de sa carrière. Mais est-ce que ça pourrait nuire par exemple à Radulov? Peut-être.

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