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Chronique

Le Panthéon du baseball et les malheurs de Curt Schilling

Un homme avec un chandail bleu soutenant Donald Trump dans les gradins.

Curt Schilling à un match des Diamondbacks, en Arizona, le 3 août 2018

Photo : Getty Images / Jennifer Stewart

Imaginez-vous un peu à la place de l’ex-lanceur Curt Schilling qui, en l’espace de quelques mois, croit avoir été victime de machinations qui ont faussé les résultats de deux élections qui lui tenaient particulièrement à coeur. Comme lui, vous vous demanderiez sans doute où le monde s’en va.

Curt Schilling a remporté 216 victoires et plusieurs prix reconnaissant son implication communautaire au cours de sa brillante carrière. Par trois fois, il a terminé deuxième dans la course à l’obtention du trophée Cy-Young. Il a aussi gagné trois fois la Série mondiale.

Ses statistiques ne faisaient pas de lui un choix automatique à ses premières années d’admissibilité au Panthéon du baseball. Mais après neuf ans, sa fiche devrait normalement lui avoir permis d’obtenir sa place à Cooperstown.

Le hic, c’est que les immortels du baseball ne sont pas choisis uniquement en fonctions de leurs statistiques. Le Temple de la renommée demande aussi aux membres de l’Association des chroniqueurs de baseball d’Amérique de faire leurs choix en tenant compte des habiletés, de l’intégrité, de l’esprit sportif, de l’ensemble des qualités humaines et de la contribution du joueur au succès des équipes dont il a fait partie.

C’est pour cette raison que des mégavedettes ayant consommé des produits dopants comme Roger Clemens et Barry Bonds ne sont pas encore parvenues à se faire admettre au Temple de la renommée.

Et c’est aussi pour cela que le cas de Schilling se complique. Même si les agissements qu’on lui reproche sont survenus longtemps après sa carrière.


Après sa retraite en 2009, Schilling a investi toutes ses économies, soit 50 millions, dans le lancement d’une compagnie de jeux vidéo. Puis, trois ans plus tard, après une carrière lui ayant valu des gains de 115 millions, il déclarait faillite. Et les années suivantes ont été marquées par plusieurs controverses.

En 2016, Curt Schilling a été viré de son poste d’analyste par le réseau ESPN parce qu’il avait publié une image et des propos extrêmement offensants à l’endroit des membres de la communauté LGBT. À cette époque, la législature de la Caroline du Nord venait d’adopter une loi empêchant les personnes transgenres d’utiliser les toilettes de leur choix dans les lieux publics.

Le mois précédant son renvoi, il avait déclaré sur les ondes d’une radio qu’Hillary Clinton devait être enterrée quelque part sous une prison pour la manière dont elle gérait ses courriels.

Sans oublier le fait qu’ESPN avait auparavant suspendu Schilling parce qu’il avait, encore sur un réseau social, diffusé du matériel comparant les musulmans aux nazis.

Toujours en 2016, Schilling a par ailleurs diffusé et qualifié d’amusante la photo d’un t-shirt faisant la promotion du lynchage des journalistes. Il a aussi fait l’apologie du drapeau confédéré, qui est un important symbole de division raciale et qui est associé aux mouvements suprémacistes blancs aux États-Unis.

Chaque fois qu’il a tenu des propos violents ou discriminatoires, Schilling n’a pas cherché à faire amende honorable. Il s’est obstiné avec le public pour faire valoir qu’il avait raison.

C'était d’ailleurs encore le cas il y a quelques semaines. Schilling justifiait la violence des émeutiers qui saccageaient le Capitole, qui s’attaquaient aux policiers, et qui tentaient de renverser l’élection démocratique de Joe Biden.

Puis, deux jours plus tard, le 8 janvier, alors qu’on savait que cette insurrection avait fait cinq morts et qu’elle avait été en grande partie fomentée par des groupes complotistes et suprémacistes blancs, Schilling en a remis en écrivant sur la plateforme Parler : C’est le temps, les amis. Le gouvernement, les médias traditionnels et les vérificateurs de faits forment les trois plus grands groupes de menteurs en Amérique. Nous sommes à la croisée des chemins. Nous ne nous dirigeons pas vers la croisée des chemins, et nous ne nous en approchons pas, nous y sommes.

Des partisans de Donald Trump à l'assaut du Capitole

Des partisans de Donald Trump à l'assaut du Capitole

Photo : Reuters / SHANNON STAPLETON


C’est probablement pour ces raisons que, pour la neuvième année de suite, Curt Schilling s’est cogné le nez sur la porte du Panthéon du baseball mardi dernier. Toutefois, il ne s’agissait pas de la véritable nouvelle.

La véritable nouvelle était que malgré le discours haineux qu’il tient et qu’il défend, Schilling est passé à un cheveu d'être admis. Il est d’ailleurs le joueur ayant récolté le plus de votes (71,1 %) parmi ceux dont le nom apparaissait sur les bulletins.

Compte tenu du climat social qui règne aux États-Unis, imaginons un instant l’intenable position dans laquelle se serait retrouvé le monde du baseball si Schilling avait été coiffé d’une auréole, et si on s’était retrouvé dans l’obligation de lui donner des tribunes médiatiques importantes et d’organiser une cérémonie d’intronisation dont il aurait été la seule et unique tête d’affiche.

Pour la MLB, qui déploie énormément d’efforts pour projeter une image plus inclusive, un tel scénario se serait avéré très embarrassant.


Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’après avoir récolté 71,1 % des voix, Curt Schilling s’estime brimé par les électeurs en raison de ses opinions politiques! Il croit qu’il n’a pas été admis au panthéon parce qu’il est républicain, comme si les propos haineux ou discriminatoires étaient des opinions politiques.

Deux votes soi-disant manipulés ont donc gâché son existence en l’espace de deux mois. Tu parles d’un gars malchanceux.

Dans une longue lettre publiée mardi sur Facebook, il affirme s’être exprimé avec son coeur et être en paix avec lui-même. Et il reproche aux journalistes d’avoir créé un Curt Schilling qui n’existe pas et n’a jamais existé.

Il demande par ailleurs aux dirigeants du Panthéon du baseball de retirer son nom des bulletins de vote de 2022, renonçant par le fait même à sa dernière année d’admissibilité. Au baseball, les joueurs qui ne récoltent pas les 75 % des voix nécessaires durant leurs 10 années d’admissibilité peuvent quand même être admis par la suite. Il faut toutefois qu’un comité restreint composé de vétérans du baseball majeur prenne cette décision.

Je m’en remets au comité des vétérans, qui est composé d’hommes qui sont véritablement capables de juger la carrière d’un joueur, plaide Curt Schilling.

Beaucoup d’observateurs souhaitent que les dirigeants du Panthéon du baseball fassent la sourde oreille à cette inhabituelle demande. Ces derniers préféreraient qu'il s’en tienne à ses règles et force Schilling à revivre le même genre de frustration l’an prochain.

Quand on y pense, ne serait-il pas préférable qu’on accède à sa demande?

Curt Schilling est passé vraiment très près d’être admis cette année et, compte tenu de ce qu’il représente, il serait fort gênant de voir des journalistes lui ouvrir les portes de Cooperstown l’an prochain. Et s’il ne devait pas récolter 75 % des voix en 2022, son cas aboutirait de toute manière au comité des vétérans.

Si Schilling croit que sa candidature et sa conduite seront évaluées plus favorablement par d’anciens joueurs, grand bien lui fasse. Toutefois, comme le dit si bien un vieil adage anglophone, il faut faire attention à ce que l’on souhaite dans la vie. Au bout du compte, il pourrait être très surpris par le jugement de ses pairs.

Et si jamais les vétérans devaient lui donner raison en lui remettant les clés du panthéon, ce seraient eux qui en porteraient l’odieux. Et ce serait parfait ainsi. Après tout, c’est leur panthéon à eux.

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