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Ces barrières qui bloquent les entraîneuses

Guylaine Demers devant une piscine olympique

Recrutement, rétention et relève - les trois mots-clés selon Guylaine Demers, pour augmenter le nombre d'entraineuses au pays.

Photo : Radio-Canada

Pourquoi les femmes sont-elles encore si peu nombreuses sur les lignes de côté ou derrière les bancs d’équipes sportives? Pourquoi leur leadership est-il encore si souvent remis en question? Et comment peut-on changer la donne?

Guylaine Demers, professeure à l’Université Laval et présidente de l’organisme Égale Action, est habituée à ces questions.

En 2018, lors des Jeux olympiques de Pyeongchang, la délégation canadienne comptait seulement 8 femmes dans son personnel d’entraîneurs, contre 87 hommes. Huit femmes, c’était seulement deux de plus qu’en 2016, aux JO de Rio. Ce problème d’équité persiste depuis longtemps.

Pourtant, jamais le Canada n’a bénéficié d’un aussi large bassin d’expertise féminine. C’est terminé l’époque où on pouvait dire : "Il n’y a pas de femmes qui ont l’expérience de haute performance internationale." Depuis plusieurs Jeux olympiques maintenant, des femmes athlètes ont rapporté des médailles au pays, mentionne Guylaine Demers, lauréate du trophée Femme et sport remis par le Comité international olympique en 2020. Leur expertise existe. Il faut juste savoir la mettre à profit maintenant.


Q. Pourquoi faut-il s’intéresser à la question de l'équité chez les entraîneurs?

R. L’absence de femmes dans les personnels d’entraîneurs entraîne plusieurs conséquences. Il y a le manque de modèles féminins. Si on ne voit pas de femmes astronautes, de jeunes filles peuvent s’imaginer d’emblée qu’elles ne peuvent pas devenir astronautes, par exemple.

Et il y a un argument d’efficacité. Les recherches documentent ceci très bien : les compagnies les plus rentables sont celles dotées d’un conseil d’administration diversifié, car les décisions prises rejoignent mieux l’ensemble de la population.

Si on a juste des hommes qui prennent des décisions, ils vont agir en fonction de leur vécu, de leur bagage. Sans le vouloir, ils risquent d’exclure de leurs démarches une partie de la société.


Q. Est-ce qu’il y a aussi des conséquences sur le terrain, sur le plan des performances?

R. Oui, mais il ne faut pas jeter la pierre aux hommes! Ça ne veut pas dire qu’un coach est incapable d’entraîner une athlète! C’est simplement que certaines athlètes préfèrent une approche différente avec leur entraîneur.

L’entraînement très autocratique, une communication criarde, que l’on associe parfois aux hommes, ne fonctionne pas avec tout le monde. C’est important d’avoir le choix. Et dans un monde idéal, tous les sportifs devraient bénéficier à la fois du leadership d’un homme et celui d’une femme.


Q. Statistiquement, les filles sont plus à risque d’abandonner le sport que les garçons . Est-ce que l’absence d’une bonne mentore est l’une des raisons qui expliquent cela, selon vous?

R. La relation entre l’entraîneur et l’athlète joue un rôle dans la poursuite d’un sport. La majorité des athlètes féminines préfèrent avoir une entraîneuse, pour toutes sortes de raisons. Il y en a d’autres qui préfèrent des hommes. D’autres affirment que le sexe n’a pas d’importance, qu’elles veulent seulement un coach de qualité.

Mais dans tous les cas, c’est préférable de ne pas se faire imposer un type de leadership. Il faut pouvoir choisir l’approche qui convient le mieux à nos besoins. Les entraîneurs peuvent aussi s’adapter. Il y a des formations offertes pour mieux comprendre les différentes dynamiques possibles.

Une fille sur 3 est à risque d'abandonner le sport, contre 1 garçon sur 10, selon l'étude Femmes et sport au Canada, menée en 2020.


Q. Quand vous dites que dans un monde idéal, chaque sportif pourrait recevoir les apprentissages d’un homme et d’une femme, vous voulez dire en alternance?

R. Si possible en même temps, avec par exemple une entraîneuse-chef et un adjoint masculin, ou vice-versa. Ça permet aux athlètes de rapidement expérimenter les différents types de leadership. Et en ce moment, environ 1 % des athlètes masculins sont coachés par des femmes.

Si on peut changer rapidement cette tendance, ces athlètes ne seront plus estomaqués la première fois qu’ils vont rencontrer une femme dans un poste de direction, que ce soit sur le terrain ou ailleurs.


Q. Les entraîneurs rigides ont de moins en moins la cote. Mike Babcock a été blâmé l’an dernier dans la LNH pour son comportement avec les joueurs. On mise plus sur la communication. Comment est-ce que les femmes participent à ce changement de philosophie?

R. On le remarque dans la nouvelle génération. L’éducation mise plus sur l'équité et la diversité. Les athlètes qui proviennent de cette génération ne perçoivent plus l’entraînement comme quelque chose de directif. En effet, les femmes participent à ce changement de mentalité.

Andy Murray a été un formidable ambassadeur pour cette évolution.

Une citation de :Guylaine Demers

Quand il a embauché Amélie Mauresmo comme coach en 2014, plusieurs s’étaient esclaffés devant pareille absurdité. On se disait : Voyons, comment est-ce qu’une femme peut aider un homme à devenir un meilleur athlète? Et Andy répondait qu’il avait tellement à apprendre de cette personne, que ce soit une femme ou un homme.

Oui, ce n’est pas elle qui retournait toutes ses balles sur le terrain. Mais elle lui apportait quelque chose dans sa préparation, dans sa manière d’aborder la compétition.


Q. On entend souvent que s’il n’y a pas de femmes qui entraînent, c’est parce qu’elles ne sont pas intéressées par le travail. Pourquoi ce discours revient-il aussi souvent?

R. C’est le fameux Blame it on the woman. C’est une façon de se déresponsabiliser, en se disant que s’il n’y a pas de femmes entraîneuses, c’est parce qu’elles ne sont pas intéressées, parce qu’elles n’ont pas les compétences, car pour elles, la famille prime, etc.

Une recherche déconstruit tout cela. On a demandé à un groupe d’hommes d’expliquer pourquoi si peu de femmes occupent les postes de direction. Ils ont répondu en majorité par ces clichés, qu’on est habitués à entendre. Quand on pose la question à des femmes, elles répondent en forte majorité : parce que c’est un réseau d’hommes. Parce que les postes ne sont pas affichés. Parce que les postes sont relayés entre hommes.


Q. Pour améliorer la situation, vous proposez une solution en trois R ...

R. Relève, recrutement, rétention.

La relève : approchons-nous nos athlètes qui prennent leur retraite, pour leur parler d’une carrière d’entraîneuse?

Le recrutement : où affichons-nous les postes? Quel langage utilisons-nous pour la description des tâches?

La rétention : quel soutien on offre aux femmes en poste, notamment pour la conciliation travail-famille?


Q. Ce dernier point semble être le plus difficile à mettre en place, non?

R. Il n’y a pas beaucoup de données, mais celles qu’on a sous la main nous indiquent qu’une entraîneuse reste en poste en moyenne 3,4 années. Les hommes gardent leur travail pendant 11 ans! Pour toutes sortes de raisons, parce qu’elles s’épuisent à toujours devoir se justifier, convaincre les gens qu’elles ont leur place, mais aussi parce que la conciliation avec la famille est difficile. En 2021, ce sont encore les femmes qui accouchent! C’est un aspect non négligeable. On peut s’arranger pour que cet aspect de la vie ne leur nuise pas dans leurs ambitions professionnelles.

Dans le sport universitaire canadien, seulement 32 % des postes d'entraîneurs en chef sont occupés par des femmes, selon une étude menée par l'Université de Toronto en 2013.


Q. Est-ce que ça revient à mieux partager la responsabilité travail-famille, entre l’individu et la fédération?

R. Notamment, oui. Si j’engage une femme dans la fin vingtaine, ça va être sur mon radar qu’elle tombera peut-être enceinte. Mais ça n’a pas besoin d’être un désavantage. On peut rapidement former l’entraîneur adjoint, pour qu’il puisse occuper temporairement le poste d’entraîneur-chef lorsqu’une femme part en congé de maternité.

La femme peut quitter son travail en paix, en sachant qu’elle laisse ses protégés entre bonnes mains, et qu’elle pourra retrouver son travail éventuellement.

Une citation de :Guylaine Demers

Et ça va servir aux hommes. Eux aussi maintenant réclament des congés de paternité. Être proactif, ça ne coûte pas beaucoup plus cher. Et c’est un investissement, pas une dépense. Surtout quand on sait combien ça coûte de former de nouveaux entraîneurs!


Q. Est-ce que vous anticipez un effet Becky Hammond, ou un effet Faiza Haider, deux femmes qui ont joué le rôle d’entraîneuse-chef dans des ligues masculines en 2020?

R. Oui, certainement. Le sport professionnel masculin a un rôle à jouer dans la promotion du sport féminin. Les projecteurs sont braqués sur le sport masculin, mais si en même temps ça met en lumière des femmes d’exception. Cela va aider, c’est certain.

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