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Un deuil cruel, une soirée de lutte thérapeutique

Ils l'entourent sur la scène.

Stu Grayson (à gauche) et Evil Uno (à droite) connaissaient Brodie Lee depuis plus de 10 ans.

Photo : Courtoisie/All Elite Wrestling

Olivier Tremblay

L’année 2020 devait être la plus belle de la carrière des lutteurs québécois Stu Grayson et Evil Uno. Ils l’ont plutôt conclue en disant adieu à un ami et en regrettant les moments que la pandémie leur a volés.

Jon Huber, mieux connu sous les pseudonymes de Brodie Lee dans l’organisation All Elite Wrestling (AEW) et, plus tôt, de Luke Harper dans la World Wrestling Entertainement (WWE), s’est éteint le 26 décembre dernier. L’athlète de 41 ans a souffert d’une défaillance pulmonaire qu’on explique encore mal, après de nombreux tests négatifs à la COVID-19, ce qui aurait au moins fourni une piste de réponse sur le coup.

Brodie Lee, dans l’univers narratif de l’AEW, faisait partie d’un groupe aux allures sectaires appelé Dark Order avec Grayson, de son vrai nom Marc Dionne, et Uno, de son vrai nom Nicolas Dansereau. Après sept ans et demi à la WWE, Lee devait faire ses débuts triomphaux le 18 mars dernier dans sa ville natale, à Rochester, où on le révélerait comme grand meneur du Dark Order.

Ce soir-là, l’AEW a toutefois dû présenter le premier d’une longue série de spectacles à huis clos. La pandémie éclatait. Brodie Lee a quand même fait ses débuts, mais il n’aura jamais vécu ce moment devant les siens. Et ses deux amis québécois n’ont pas pu en être témoins, coincés qu’ils étaient de notre côté de la frontière, à Gatineau.

Ce devait être un gros événement pour lui, il faisait ses débuts chez lui, et ça lui a été enlevé, dit Uno. Ça m’a fait mal pour lui. Après tout ce qui s’est passé ensuite, ça fait mal. On aurait pu passer trois autres mois d’amitié ensemble, avoir du plaisir avec lui. Ça nous a été enlevé.

Et ce n’auraient pas été trois mois normaux, c’auraient été trois mois gigantesques pour nos carrières, renchérit Grayson du tac au tac. Avec l’arrivée de Brodie, on faisait Rochester, et on avait ensuite Newark, quatre ou cinq gros arénas de suite qui étaient déjà à guichets fermés. Les six semaines suivantes allaient être basées sur notre groupe et l’arrivée de Brodie Lee. Ç’aurait probablement été la plus grosse période de notre carrière.

On ne s’est pas seulement fait voler du temps, on s’est fait voler les plus beaux moments de notre carrière, et on aurait vécu ça ensemble.

Stu Grayson

Les trois collègues ont finalement été réunis en juin. Avec la pandémie, les lutteurs de l’AEW ne se rassemblent désormais que toutes les deux semaines pour présenter une émission en direct au réseau TNT le mercredi (les droits canadiens appartiennent à TSN) et, le lendemain, en enregistrer une autre qui sera diffusée le mercredi suivant.

Tous peuvent donc rentrer se reposer à la maison, en quarantaine. Encore une fois, l’horaire de travail a restreint le temps passé avec Brodie Lee. Le 7 octobre, il cédait son Championnat TNT à Cody Rhodes dans ce qui allait être son dernier combat.

Son absence aux tournages suivants a fait craindre un contact avec la COVID-19, mais les tests demeuraient négatifs. Il disait qu’il avait de la misère à respirer, selon Uno. Un jour, ses réponses ont cessé. L’incertitude planait dans le vestiaire.

Le soir où il a gagné le Championnat TNT, il nous avait dit que c’était une des plus belles journées de lutte de sa vie, qu’il était au sommet de sa forme, avec ses chums, qu’il avait du plaisir, que c’était une journée parfaite, se souvient Grayson. Ça nous a pris beaucoup de temps avant de nous dire qu’il se passait quelque chose de grave. Tout allait tellement bien. Ç’a été une surprise en tabarouette quand on a su qu’il était à l’hôpital.

Ils lèvent les bras pour célébrer leur victoire.

Stu Grayson (à droite) et Evil Uno (2e à partir de la droite) ont participé à un combat en compagnie de Lance Archer (à gauche) lors du spectacle en hommage à Brodie Lee.

Photo : Courtoisie/All Elite Wrestling

Les deux Québécois auraient aimé pouvoir rendre à leur camarade le soutien qu’il leur avait offert quelques mois auparavant, malgré la distance. Pendant que la carrière de Brodie Lee reprenait de la vigueur à la télévision, Grayson et Uno attendaient le feu vert pour retourner aux États-Unis.

Comme plusieurs, ils ont craint pour leur emploi. Ils avaient été deux têtes d’affiche du Dark Order, ceux qui, selon l’intrigue, préparaient le terrain pour l’arrivée du chef. Sans présence télévisuelle, ils ont cru que l’histoire qu’ils voulaient raconter prendrait fin.

Lee habitait à quelques heures de route du principal lieu de tournage de l’AEW depuis mars, à Jacksonville. Il a donc pu continuer à participer aux émissions et à garder le reste du Dark Order dans la mémoire des amateurs de lutte.

C’était notre ami, une des seules personnes encore là, souligne Uno. Même si on n’était pas certains de ce qui allait arriver avec nous, Brodie nous disait qu’il faisait ça pour nous autres, qu’on était un groupe, qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’on allait revenir et que ce serait comme si on n’était jamais partis. Honnêtement, si ce n’était pas de Brodie, les trois mois passés à la maison auraient été bien pires, parce que nos personnages n’auraient pas gardé de lien avec la télé.

Sans lui, on aurait été beaucoup plus inquiets, et je ne sais même pas si on serait encore avec l’AEW.

Evil Uno

Lorsqu’ils ont finalement pu travailler ensemble à nouveau, c’était comme s’ils ne s’étaient jamais quittés, affirment Grayson et Uno. Leur amitié s’était forgée à partir de 2007, au fil des longs déplacements en voiture vers les spectacles organisés par des promoteurs indépendants aux États-Unis. Le duo québécois partait de Gatineau au début du week-end et faisait un arrêt à Rochester pour que leur ami finisse le trajet avec eux.

Dans l’auto, ils ne côtoyaient pas Brodie Lee, ce monstre de 2 m (6 pi 7 po) qui inspire la violence, pour reprendre l’expression de Grayson. C’était Jon Huber, un homme d’amour pour qui la famille passait avant tout, une grande gueule qui pouvait parler de politique ou de hockey et qui adorait provoquer ses pairs dans la bonne humeur.

Aujourd’hui, l’AEW et NXT, une division de la WWE, sont en concurrence directe à la télévision les mercredis soirs. Mais après un spectacle en hommage à Brodie Lee diffusé quatre jours après sa mort, même ses anciens collègues de l’organisation rivale soulignaient sur Twitter que c’était cette émission, et non la leur, qu’ils avaient regardée. Tous semblaient avoir une bonne anecdote à raconter à son sujet.

Quand tu y penses, il faut que tu sois une maudite bonne personne, dans la vie, pour rendre même les réseaux sociaux positifs.

Stu Grayson

Le Dark Order, comme de raison, était en vedette dans cette émission spéciale. Ses membres ont participé à tous les combats et les ont gagnés, évidemment.

Plusieurs collègues ont rendu hommage au défunt par un geste, une prise, un mot ou une expression bien choisie, ou simplement en demeurant eux-mêmes, comme le vilain Maxwell Jacob Friedman. Il a joué son personnage de méchant jusqu’au bout devant le fils aîné de Jon Huber, prénommé Brodie, qui l’a puni en lui assénant un coup de bâton entre les deux yeux. Le petit mordu de lutte avait le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Ils se tiennent debout aux côtés des membres de l'organisation All Elite Wrestling.

L'épouse de Jon Huber (à gauche) et leurs deux enfants ont assisté au spectacle hommage présenté quatre jours après sa mort.

Photo : Courtoisie/All Elite Wrestling

Le jeune Brodie a même pu choisir ses trois lutteurs préférés pour composer le combat final de la soirée. Le président de l’AEW, Tony Khan, a nommé le garçon champion à vie en lui remettant la ceinture que son père avait portée.

Grayson et Uno s’entendent sur les vertus thérapeutiques de cette soirée sur tout l’entourage de Brodie Lee.

Les jours qui ont suivi sa mort ont été excessivement difficiles, reconnaît Grayson. La seule journée qui a été vivable, c’est la journée du spectacle, malgré le fait que le spectacle était vraiment difficile à faire.

Sans cette soirée-là, je ne sais pas ce qu’on ferait de nos jours, ajoute Uno. Je serais encore confus par rapport à notre futur. Maintenant, je crois qu’il faut faire tout en son nom. Il faut être une aussi bonne personne que lui, un aussi bon lutteur que lui, et peut-être un jour mettre en place ce qu’il faut pour que son fils devienne lutteur aussi. Les 10 prochaines années de ma vie de lutteur seront possiblement consacrées à ce qu’on prépare le terrain pour que son fils se présente devant nous un jour.

Et parole de Tony Khan, un contrat de lutteur l’attend à sa majorité s’il désire suivre les traces du paternel. Mais comme sa maman l'a écrit sur les réseaux sociaux, quand arrive mercredi, Brodie sait ce que ça signifie : c'est jour d'école.

Il tient la ceinture sur son épaule gauche.

Le jeune Brodie Huber a été nommé « champion TNT à vie » par l'organisation All Elite Wrestling.

Photo : Courtoisie/All Elite Wrestling

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