•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Dick Pound fait le bilan de 22 ans à l’AMA

Dick Pound en gros plan lors d'une conférence

Dick Pound

Photo : afp via getty images / LUKAS BARTH

Radio-Canada

Après quelque 22 ans de service auprès de l’Agence mondiale antidopage (AMA), Dick Pound a tiré sa révérence. Pas par choix, mais puisque l’avocat canadien a épuisé tous les mandats qui s’offraient à lui.

Après avoir joué un rôle déterminant dans la mise en place de l’agence, Pound a occupé la présidence de celle-ci entre 1999 et 2007. Il a par la suite tenu différentes fonctions, notamment au sein du Conseil de fondation. L’AMA limite à trois, le nombre de mandats de trois ans qu’un individu peut y mener. 

C’est donc par obligation que Pound a quitté l’agence indépendante basée à Montréal, et non pas par manque d’intérêt. Âgé de 78 ans, il demeure impliqué dans le sport international comme membre senior du Comité international olympique.

En entrevue avec le journaliste Jean-François Chabot, Dick Pound a accepté de revenir sur la genèse et l’avenir de l’AMA.


Q. - Comment s’est passée la naissance de l’Agence mondiale antidopage, en novembre 1999?

R. Avant la création de l’AMA, on a eu une réunion de la commission exécutive du CIO à la suite du scandale Festina pendant le Tour de France 1998. La question était donc quoi faire avec le dopage, parce qu’à l’évidence il était impossible de compter sur les fédérations internationales pour contrôler le dopage. Il était impossible que les pays s’occupent de tester leurs athlètes. Le CIO était lui-même un peu faible à ce chapitre. C’était ma suggestion d’adopter un peu la même philosophie que le Tribunal arbitral du sport (TAS), avec un contrôle partagé entre le CIO, les fédérations internationales, les comités olympiques nationaux et les athlètes.

Pour le dopage, il faut ajouter les gouvernements parce qu’il y a des choses que les autorités sportives ne peuvent pas faire. Une sixième branche était là pour représenter l’industrie pharmaceutique. Il y avait aussi des entraîneurs, les organisateurs d’événements majeurs, tout ça dans le but de créer une agence indépendante.


Q. - Est-ce qu’il y avait des gens qui s’opposaient à sa création?

R. Après la conférence mondiale sur le dopage, de janvier 1999, il y a eu un consensus pour procéder à la création de l’agence. Il n’y a pas eu une opposition comme telle, mais un peu de réticence de la part des fédérations internationales qui n’aimaient pas vraiment l’idée d’une organisation indépendante qui pouvait corriger ou critiquer leurs actions. Il n’y a quand même eu aucune opposition. Il y avait urgence d’agir, on voulait être sur le terrain dès janvier 2000 pour commencer les tests avant les Jeux de Sydney.


Q. - Avez-vous eu un rôle à jouer dans le choix de Montréal comme siège social de l’AMA?

R. Oui, mais comme président, j’avais les doigts croisés pour qu’il ne soit pas nécessaire que je vote. En fin de compte, Montréal a été retenue devant Lausanne sans que j’aie eu à voter.

Chronologie de la création de l'AMA :

  • 1998 : Le monde du cyclisme est secoué par un scandale de dopage au Tour de France
  • 1999 : Le Comité international olympique organise la première conférence mondiale sur le dopage
  • 1999 : L'Agence mondiale antidopage voit le jour le 10 novembre 1999
  • 1999-2007 : Dick Pound œuvre comme président au sein de l'AMA

Q. - Quel a été le premier événement, le premier succès visible, qui vous a convaincu que l’AMA allait fonctionner?

R. L’existence même de l’agence. C’était une première d’avoir une agence internationale indépendante regroupant le monde sportif et les autorités publiques. Aussi, le Code mondial antidopage. Il a fallu presque deux ans pour mettre le dossier en place, surtout avec les fédérations. Les gouvernements avaient accepté l’idée, mais c’était impossible pour les gouvernements d’accepter un code rédigé par une organisation non gouvernementale. On a trouvé un moyen, par l’entremise de l’UNESCO, ce qui a mené à la convention internationale contre le dopage, adoptée en 2005.

Des joueurs de hockey russes célèbrent un but.

Malgré le scandale de dopage, les athlètes russes ont pu participer aux Jeux olympiques sous un drapeau neutre.

Photo : Radio-Canada

Q. - Vous êtes l’une des personnes à l’origine du dévoilement du programme de dopage étatisé en Russie. Racontez-nous les premiers moments de cette histoire.

R. Tout a commencé avec la naissance de l’AMA. Certains s’interrogeaient sur le niveau de pouvoir qu’on allait lui accorder. Nous n’avions pas le pouvoir de mener nos propres enquêtes. Il a fallu attendre jusqu’en 2014 pour obtenir cette possibilité.

J’ai présidé la première investigation menée contre la Russie à la suite des révélations de la famille Stepanov [la coureuse de demi-fond Yuliya Stepanova et son mari Vitaly, NDLR]. Au bout d’un an d’enquête, la conclusion a montré que le système russe, surtout en athlétisme, était plein de cas de dopage et de mensonge.

À la suite de ça, on a suspendu l’agence antidopage russe (RUSADA). On a retiré l’accréditation du laboratoire de Moscou. On a forcé le directeur du laboratoire, Gregory Rodchenkov, à démissionner et on a persuadé la Fédération internationale d’athlétisme [IAAF, aujourd’hui World Athletics, NDLR] de suspendre la fédération russe. Ç’a été suivi, dès l’année suivante, par l’enquête du professeur McLaren [sur le dopage systématique aux JO de Sotchi, NDLR] qui a déterminé que le système russe en entier était corrompu.


Q. - Quelle a été votre réaction devant les différentes sanctions du Tribunal arbitral du sport imposées à la Russie?

R. J’étais presque seul au CIO à être contre la décision de la commission exécutive de permettre aux athlètes russes de participer même aux Jeux de Rio. J’étais contre tout le monde et j’ai appuyé la recommandation de l’AMA à la suite de l’enquête du professeur McLaren. Il y avait pas mal de tensions entre les deux organisations, de même qu’entre moi et la commission exécutive du CIO.

Au bout du compte, le CIO n’a pas pris position dans le dossier. Il a laissé la décision au TAS. La seule demande du CIO était que la décision soit claire et qu’elle ne laisse pas de place à l’ambiguïté.

Personnellement, j’ai été déçu par cette réflexion parce que, franchement, un jeune athlète qui a pris une substance prohibée peut déjà être suspendu pour deux ans. Après des années de tricherie à l’échelle nationale, deux ans ce n’était pas assez. Un des problèmes que je connais comme avocat, devant la cour, même avec une cause parfaite, on ne gagne pas toujours.


Q. - Comment voyez-vous l’avenir de l’AMA?

R. Il faudra probablement rester vigilant et dur à l’encontre des violations du Code mondial. Le président actuel [le Polonais Witold Banka, NDLR] est jeune (36 ans), il est un ancien athlète de niveau international. Je fonde beaucoup d’espoirs pour son mandat de six ans. J’espère qu’il fasse preuve d’une plus grande fermeté que ses prédécesseurs.


Q. - Christiane Ayotte a sonné l’alarme au sujet de la situation financière précaire du laboratoire antidopage du Centre Armand-Frappier, à Laval. Qu'en est-il?

R. L’AMA est à Montréal au moins jusqu’en 2030. J’espère que le laboratoire va rester aussi. Franchement, Christiane Ayotte est l’une des meilleures au monde dans le domaine. Avec la fin de la pandémie, le nombre de tests va augmenter.


Q. - Est-ce que l’AMA a la possibilité de venir en aide à ce laboratoire?

R. Le problème est qu’il s’agit d’un laboratoire agréé par l’AMA, et non pas par le CIO. Le CIO contribue au financement de l’AMA, mais c’est l’AMA qui doit soutenir les laboratoires. Le CIO peut essayer de convaincre les autorités publiques de participer. J'ai bon espoir qu’avec l’expertise démontrée par Christiane, on ne peut pas perdre ce laboratoire. Il faut la convaincre qu’elle est trop jeune pour prendre sa retraite (rires).


Q. - Croyez-vous que l’on assistera un jour à des compétitions sportives complètement propres, qu’elles soient olympiques ou autres?

R. 100 % propre, ça va être difficile parce qu’il y aura toujours des tricheurs. Mais je crois que l’on gagnera la lutte contre le dopage quand 99,9 % (des athlètes) seront propres et qu’ils seront convaincus que l’AMA trouvera les tricheurs. Les moyens scientifiques d’enquête iront en s’améliorant. Alors, je me croise les doigts.

Si on gagne la médaille d’or le vendredi et que le samedi on découvre que vous avez triché, on peut tout de suite vous retirer la médaille. Même cinq ans, six ans ou huit ans plus tard, quand vous êtes impliqué dans la société, et qu’on vous révèle comme tricheur, voilà qui devrait faire réfléchir. Je l’espère.

Avec les informations de Jean-François Chabot

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !